Quatre-vingt-treize

par

Romancier, philosophe ou historien ? Poète.

L’œuvrede Victor Hugo demeure toujours à mi-chemin entre l’œuvre de fiction et laréalité historique, si bien qu’il est toujours difficile d’établir le genre deses écrits. Cependant, chacun de ces aspects recoupe une unique lignedirectrice, la poésie. Nous allons donc établir quelques axes qui viseront àmieux reconnaître l’aspect définitivement poétique de l’œuvre.

 

                                                      A. Le romancier-poète

 

Quatrevingt-treize,si l’on s’en tient à sa structure même, est construit sur la base d’une épopée detype homérique : plusieurs personnages unis ou séparés par leurs liensfamiliaux, leurs différences et leurs affinités, qu’ils soient réels oufictifs, se retrouvent, se croisent et s’entrecroisent. Ils sont confrontés àdes épreuves et doivent trouver leur chemin à travers un pays en pleine guerrecivile. Le parcours physique des personnages fait écho à leur parcoursspirituel, à leur évolution vers une remise en question d’eux-mêmes. Cecicorrespond aux bases même du roman initiatique, de la quête héroïque, parcourude tâches à accomplir avant le dénouement. Ainsi, par la structure de l’œuvre,Hugo se comporte en romancier, choisissant des personnages qui, de par leurnature, vont immanquablement se trouver en conflit et faire entrer le lecteurdans la tourmente. En effet, celui-ci se trouve placé dans l’esprit despersonnages, au travers d’une focalisation interne du récit.

Hugose livre aussi à de multiples descriptions, cependant, il ne manque pasd’embellir ou d’accentuer la réalité qu’il décrit en cédant sa place aupoète : « Elle avait sous les yeuxun commencement d’incendie. La fumée de noire était devenue écarlate, et unegrande flamme était dedans ; cette flamme apparaissait, puis disparaissait,avec ces torsions farouches qu’ont les éclairs et les serpents… Les enfantsregardaient autour d’eux. Ils cherchaient à comprendre. Où les hommes sontterrifiés, les enfants sont curieux. Qui s’étonne aisément s’effrayedifficilement ; l’ignorance contient de l’intrépidité. Les enfants ont sipeu droit à l’enfer que, s’ils le voyaient, ils l’admireraient. » Dans ce passage par exemple, sousprétexte de la description d’un départ d’incendie, Hugo nous livre une visionde l’enfance tellement pure et innocente qu’elle en devient touchante :cette description romancée prend une allure d’éloge de l’âge tendre. L’auteurutilise ici l’image des flammes de l’enfer d’une manière positive : eneffet, les enfants sont fascinés par un évènement funeste, se focalisant surune seule flamme, une seule entité passionnante. Le balancement entre hommesterrifiés et enfants curieux exaspère ce contraste et fait accéder ladescription à la poésie.

 

                                             B.L’historien-poète

 

Hugo,avant de se lancer dans la rédaction de Quatrevingt-treize,aurait lu plus de quarante ouvrages consacrés à la période de la Révolution. Etl’on ne peut que confirmer la portée historique de son œuvre et la véracité indéniablede certains éléments. On retrouve d’ailleurs trois grandes figures de la Révolution enDanton, Robespierre et Marat. L’évènement qui forme le fond de l’histoire aréellement eu lieu : la contrerévolution vendéenne, l’écrasement destroupes royalistes, etc.

Lafidélité avec laquelle l’auteur décrit les trois personnages réels ne trompepas sur le souci de véracité qui est le sien : Robespierre est justementdécrit comme « poudré, ganté,brossé, boutonné », au diapason de son élégance bien célèbre. Danton,à la laideur réputée, historiquement atteint de petite vérole, aurait trouvé delui une description plus que fidèle sous la plume d’Hugo ; et enfin Marat,touché par une maladie épidermique, voit ses symptômes décrits par la formule : « les yeux injectés de sang, desplaques livides sur le visage ». Hugo s’appuie donc sur des élémentsréels mais qui s’avèrent prétextes à un nouveau jeu d’écriture poétique. Eneffet, l’auteur, friand d’hyperboles et d’amplifications, ne tombe pas dans lacaricature facile en offrant au lecteur une description aisée et trop exagéréedes trois hommes régnant sous la Terreur. La figure de l’ogre ou du démon peutêtre utilisée pour les définir, or, Hugo préfère un subtil jeu de contrastesentre les trois personnages, afin de faire ressortir encore plus clairementl’élégance de l’un, la bestialité de l’autre, la rudesse du troisième. Illaisse le lecteur maître de son imagination et utilise ici la poésie afin d’apposerun filtre entre histoire réelle et fiction, présentant simplement ce dont lelecteur a besoin pour s’approprier ces personnages qui ont réellement existé.

 

                                             C.Le philosophe-poète

 

Nousavons vu que l’ensemble du livre est dédié à éclaircir la question des valeurscommunes à tous, celles qui rassemblent des personnes que tout semble d’abord opposer.En exposant le cas de conscience de Gauvain, Hugo remplit avec virtuosité lafonction de philosophe. Il tente de résumer la pensée de toute une époque et veutmettre l’éclairage sur les faits et agissements des populations dans des tempstroublés. Il parcourt le livre en interrogeant ses protagonistes, tel Socratearrêtant de son bâton les passants sur l’Agora, les plaçant face à dessituations qui vont les amener, eux et le lecteur, à remettre en cause leursactions et à tenter de se les expliquer. Cependant, si l’on considère le fameuxmonologue intérieur de Gauvain, nous pouvons nous apercevoir que cette leçon dephilosophie prend la forme d’un nouveau prétexte à l’écriture poétique, quisemble encore une fois servir d’appât pour le lecteur qui, fasciné, serabeaucoup plus réceptif à l’interrogation. En effet, Hugo utilise de lourdesaccumulations – « tout ce qui estmauvais en lui, la violence, l’erreur, l’aveuglement, l’opiniâtreté malsaine,l’orgueil, l’égoïsme » – afin de montrer l’étendue du problème auquelest confronté Gauvain. Les parallélismes de construction renforcent la réponsequ’il semble avoir trouvée : « laguerre civile n’existe pas, la barbarie n’existe pas, la haine n’existe pas, lecrime n’existe pas, les ténèbres n’existent pas ». Les champs lexicauxde la lumière et des ténèbres se rencontrent et s’affrontent alors : « à l’heure où le crime donnait toute saflamme et la haine toutes ses ténèbres ». Le registre lyrique domine et donne un caractère définitivementromantique, typique de ce XIXe siècle à l’œuvre. Ainsi, Hugo, àl’apogée du paradoxe philosophique, nous livre également une magnifique leçonde poésie, occasion pour lui de déployer tout le génie d’une plume qui ne cessejamais, au fil des pages, de jouer avec les mots et de les embellir.

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