Six personnages en quête d'auteur

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Luigi Pirandello

Luigi Pirandello est un
écrivain italien né en 1867 près
d’Agrigente en Sicile dans une
famille aisée de riches propriétaires. Sa région d’origine constituera une
référence constante dans ses œuvres. Alors qu’il avait été placé dans un
collège technique il se réoriente de lui-même vers une filière classique ;
l’adolescent, aimant beaucoup lire, a en effet commencé à écrire des poèmes dès
treize ans. Il étudie à Palerme et à Rome avant d’obtenir en 1891 son doctorat de philosophie et de lettres à
l’université de Bonn, avec une thèse,
écrite en allemand, de dialectologie romane sur le dialecte d’Agrigente, et de
devenir lecteur. Il revient ensuite à Rome
où il participe à la vie journalistique
et littéraire. En 1897 il devient suppléant à la chaire de langue et de littérature italiennes à l’
Instituto Superiore di Magistero, établissement pour jeunes filles ; il
en sera ensuite titulaire de 1908 à 1922.

Pirandello a dit lui-même
qu’il ne vivait pas sa vie mais qu’il
l’écrivait 
; il sera donc quasi uniquement question ici de son œuvre. Il
commence à publier dès 1889 un recueil de poésie, Mal content (Mal giocondo),
et fera paraître six autres recueils de poèmes jusqu’en 1922, ainsi que sa
traduction, parue en 1895, des Élégies
rhénanes
de Gœthe qu’il admirait. Sa poésie
lyrique
subit l’influence de Carducci et de D’Annunzio et déploie une
matière autobiographique ; sa forme est souvent épigrammatique. Son
premier recueil de nouvelles, préalablement publiées dans des revues, Amours sans amour (Amori senza amore), paraît en 1894, et sa première pièce, L’Étau, en 1898. L’Exclue (L’Esclusa), son premier roman, est
publié en 1901. Il est marqué par l’influence du vérisme, courant alors à la mode qui a à voir avec le réalisme et
le naturalisme. Il raconte, sur le ton d’une froide chronique, le parcours de
Marta, chassée par son mari, lequel, jaloux, a été trompé dans son jugement par
une lettre passionnée qu’a reçue sa femme. Tous deux se retrouvent plus tard
alors que Marta a refait sa vie en tant qu’institutrice et réellement connu un
autre homme.

En 1903, la faillite de
l’entreprise paternelle et la ruine qui s’ensuit poussent Pirandello encore
davantage vers la création. Ainsi en 1904 paraît Feu Mathias Pascal (Il fu Mattia Pascal), son roman le plus
connu, qui lui vaut un grand succès et lui assure une sécurité matérielle. Ce
troisième roman marque le passage chez l’auteur de l’étude de mœurs à l’analyse
d’un personnage en particulier. Il raconte l’histoire d’un jeune homme qui,
ayant abandonné son foyer puis fait fortune à Monte Carlo, apprenant qu’on le
croit mort, décide de repartir de zéro. Mais sa nouvelle vie ne le satisfait
guère, il retrouve la mesquinerie dans son quotidien et dans les mœurs de ses
voisins, de petits-bourgeois citadins. Il décidera de retourner à son ancienne
vie mais pour découvrir que sa femme a refait la sienne. Le personnage est
notamment confronté à l’étrangeté de son existence quand il va visiter sa
propre tombe.

C’est seulement en 1910 que
ses pièces commencent à être représentées sur scène, avec L’Étau au Teatro Metastasio de Rome. En 1917, il écrit à son fils
que le théâtre n’est qu’une parenthèse pour lui, et qu’il se voit plus
naturellement comme un narrateur, mais ses activités de dramaturge ne cessent
pas et en 1921, il triomphe à Milan avec la représentation
de Six
personnages en quête d’auteur
(
Sei personaggi in
cerca d’autore
), sa pièce la plus connue,
qui sera ensuite jouée à New York. Pirandello a imaginé une famille de six
personnages survenant sur une scène où des comédiens répètent, et dont le père
explique qu’ils sont issus de l’imaginaire d’un auteur qui n’a pas su dénouer
leur histoire. Dès lors ils se sont mis en quête d’un dramaturge capable de les
sortir du chaos. Ce premier niveau narratif a donc à voir avec une tragédie de l’aspiration à l’être. L’histoire
de la famille – un mélodrame larmoyant – apparaît ensuite au gré de divers
récits faits par ses membres, chacun se montrant désireux d’en livrer une
version qui l’avantage.

En 1916, Pirandello avait
fait représenter Chacun sa vérité (
Così è (se vi pare)),
une pièce adaptée de sa nouvelle Madame Frola et Monsieur Ponza, son gendre,
dont la thèse est indiquée par le titre. Une ville de province y bruisse de
supputations autour de l’étrange situation du couple Ponza qui vient de
s’installer dans la banlieue alors que la belle-mère, Mme Frola, vit en centre-ville
et communique avec sa fille via des billets déposés dans un panier. S’ensuivent
des récits contradictoires pour
expliquer la situation à des interlocuteurs dont la curiosité se voit
difficilement satisfaite, car il devient de plus en plus difficile de
déterminer l’identité de l’épouse de M. Ponza – deuxième épouse de celui-ci ou
fille de Mme Frola. La pièce peint un tableau de la vie provinciale en même
temps qu’elle exprime le pessimisme de son auteur et la difficulté de communiquer avec ses semblables.

Dans Henri IV (Enrico IV), pièce représentée en 1922 et
qui connaît le succès, le protagoniste, après un accident, se prend pour le roi
éponyme. Son entourage entretient l’illusion mais au bout de douze ans, il
recouvre la raison. Cependant, au gré d’une trame quelque peu similaire à celle
de Feu Mathias Pascal, le personnage,
qui d’abord fait semblant d’être toujours fou, finira par devoir véritablement
retourner à sa folie, devenant le héros tragique d’une pièce sur l’aliénation mentale. Cette année-là,
Pirandello abandonne l’enseignement.

Un, personne et cent mille (Uno,
nessuno e centomila
), roman traitant du problème du relativisme psychologique que Pirandello mit quinze ans à écrire paraît
en 1926. Il raconte l’histoire d’un châtelain qui découvrant que l’individu n’est pas « un » mais
« multiple »
se retire dans un hospice pour mendiants où il se
satisfait de n’être personne ou bien d’être tout le monde à la fois, sans plus
de souvenirs, devenant l’exemple d’un homme affranchi des lois civiles et morales de la société.

Ce soir on improvise (Questa sera si recita a soggetto), pièce représentée sur scène en
1930, vient clore la trilogie sur le
théâtre dans le théâtre
entamée avec Six
personnages en quête d’auteur
et poursuivie en 1924 avec Comme
ci (ou comme ça)
(Ciascuno
a suo modo
). Pirandello s’autocite puisqu’il imagine
un metteur en scène montant une pièce tirée d’Adieu, Léonore, une de ses propres nouvelles. L’œuvre joue sur le
conflit entre le metteur en scène, plus soucieux de défendre le goût
extravagant de ses choix, la dimension spectaculaire de sa propre création,
plutôt que l’esprit du texte original, et ses acteurs qui prétendent s’inspirer
de celui-ci, se laissant guider par la passion.

Après 1928, les pièces de Pirandello acquièrent
une dimension de mythe et se
dirigent vers un symbolisme proche
de celui de Maeterlinck. La désagrégation de son art logique et technique, qui
va de pair avec un lyrisme
croissant, culmine dans la pièce Les Géants de la montagne (I Giganti della montagna) en 1937, qu’il décrit dans sa
correspondance comme son chef-d’œuvre, hélas inachevé. Sur un plan technique,
sa nouvelle manière illustre l’influence du cinéma sur l’art de l’écrivain.

 

Luigi Pirandello meurt en 1936 à Rome d’une pneumonie. Toute son œuvre repose sur
la « problématique socio-psychologique
[…] de l’existence de l’individu et de sa dépendance par rapport à un ordre
social et à une attente psychologique de la part d’autrui »
comme le
formule l’universitaire Gérard Genot. En 1934, deux ans avant sa mort, Luigi
Pirandello avait reçu le prix Nobel de littérature « pour son
renouvellement hardi et ingénieux de l’art du drame et de la scène
 ».

 

Pirandello s’est aussi intéressé à des questions politico-sociales comme dans
son roman de 1913 Les Vieux et les
Jeunes
(I Vecchi e i Giovani) où il analyse les vices de la situation issue du Risorgimento, à Rome
et en Sicile, et où ses personnages incarnent les voies de l’anarchisme ou du
socialisme humanitaire ; ou encore dans la farce presque antiparlementaire
L’Imbecille en 1926.

De 1894 à sa mort, Pirandello a écrit plus de quatre cents nouvelles qu’il commence à
rassembler à partir de 1922 sous le titre Nouvelles pour une année (Novelle
per un anno
). Il s’y montre
inspiré par le vérisme et une matière sicilienne. Y abondent les enlèvements,
des évocations du mauvais œil, des exemples d’exploitation de l’homme par l’homme. Comme dans son théâtre,
l’écrivain se livre à une réflexion sur
la création artistique
et les masques que portent des hommes qui
apparaissent peu réels. Le paradoxe
et la perplexité qui dominent ces
récits ont à voir avec cette inconséquence des hommes. La réflexion sur l’homme
se marie donc à une réflexion sur le théâtre ; de la même façon que la vie
est considérée comme une scène, la scène devient le lieu d’une étude possible
de l’homme. L’art de Pirandello repose ainsi sur une logique déréglée. L’humorisme
dont parle Pirandello est un phénomène sur lequel il s’est expliqué dans Art et science (Arte e
scienza
) ; il s’agit d’un « sentiment du contraire », d’un
« phénomène de dédoublement dans l’acte de la conception » qui vise à
exprimer sur scène des éléments contradictoires et donc à décomposer des
évidences, à perturber la stabilité des
opinions
en engendrant « une certaine perplexité entre les larmes et
le rire ». Certaines nouvelles, conformes à une veine coutumière du genre,
versent dans l’étrange, le surréel, et donc l’allégorie. Le dramaturge puisera
dans ces récits la matière de
vingt-sept de ses pièces.

Le théâtre de Pirandello a été autant encensé
qu’attaqué. On lui reproche d’être démodé, désuet de par son décor traditionnel,
de raisonner à vide, et les catholiques pointent en outre son agnosticisme
comme son immoralisme ; tandis que d’autres soulignent la révolution qu’il opère, entre 1920 et
1930, dans l’art théâtral, sa corrosion des formes dramatiques
traditionnelles
, qui mime une corrosion de la société et qui n’a
d’équivalent que chez Bertolt Brecht. Pirandello désagrège ainsi la comédie
bourgeoise et le vaudeville, en se passant par exemple volontiers de dénouement
ou de moment de crise, en mêlant à ces genres des personnages de tragédie
grandiloquents et donc ridicules, synonymes d’un triomphe du médiocre en
parallèle d’une chute du sublime. Si son art ne plaît pas forcément, le théâtre
qui vient après lui se positionne pour une bonne part en fonction de lui.

La matière
sicilienne
abonde souvent chez Pirandello, au point que certaines de ses
pièces ont été écrites en sicilien. Qu’il s’agisse de l’action scénique ou du
dialogue, ce théâtre-là fait alors preuve d’une grande vivacité, à travers la mise en scène de personnages à la
fois renfrognés et agités, attentifs aux apparences, rivés à des notions
d’honneur et par là métaphysiques. Dans ses œuvres en général, l’évocation de
la société sicilienne, qui apparaît fermée et arriérée, où les enfants sont par
exemple considérés comme un capital au même titre que le cheptel, devient
prétexte à la naissance de conflits nés de sentiments de frustration et de colère
sans issue, le Sicilien s’étant retrouvé d’autant plus isolé que l’Italie
s’unifiait.

Dans l’œuvre
de Pirandello, le réel apparaît
comme systématiquement mis en doute.
La réflexion de l’homme paraît même davantage capable de décomposer ce réel que
de bâtir à partir de lui un monde habitable de façon pérenne. Il est toujours
question d’un relativisme psychologique et
d’une analyse de l’individu, qui existe par les autres, dans ses rapports à eux.
Et Pirandello montre que trop se pencher sur ce centre creux, tel qu’apparaît
l’individu, peut faire basculer du raisonnement à la folie, car elle en
constitue le revers.

 

 

« Il avait commis
l’erreur de choisir une femme de rang supérieur au sien, qui était fort bas. Or
cette femme, mariée à un homme de condition égale à la sienne, n’aurait
peut-être pas été aussi insupportable qu’elle l’était avec lui, à qui
naturellement elle devait démontrer, à la moindre occasion, qu’elle était de
bonne naissance et que chez elle on faisait ainsi et ainsi. Et voilà mon Malagna
docile à faire ainsi et ainsi, comme elle disait, pour paraître un monsieur lui
aussi. Mais il lui en coûtait tant ! Il suait toujours, il suait ! »

 

« Ô légèreté délicieuse
de l’âme ; ivresse sereine et ineffable ! Le Sort m’avait détaché de tout
lien, à l’improviste, m’avait séparé de la vie ordinaire, rendu spectateur
extérieur des tracas dans lesquels les autres se débattaient encore. »

 

Luigi Pirandello, Feu
Mathias Pascal
, 1924

 

« La
foule massée devant la porte reprenait en chœur ce même cri : Fou !… Fou !…
Fou !…
Parce que j’avais voulu démontrer que je pouvais, pour les autres aussi, ne pas
être celui qu’on croyait. »

 

« J’étais donc demeuré
immobile sur bien des routes, arrêté dès les premiers pas, l’esprit occupé de
mondes, ou de cailloux, ce qui revient au même. Mais il ne me semblait
nullement que ceux qui m’avaient dépassé et qui avaient parcouru tout le
chemin, en sussent au fond plus long que moi. Certes, ils m’avaient distancé,
en piaffant comme de jeunes chevaux mais, au bout de la route, ils avaient
rencontré une charrette – leur charrette. Ils s’y étaient laissé docilement
atteler, et à présent, ils la traînaient derrière eux.

Moi, je ne traînais aucune
charrette ; aussi n’avais-je ni brides, ni œillères ; j’y voyais certainement
plus qu’eux ; mais je ne savais où aller… »

 

Luigi Pirandello, Un,
personne et cent mille
, 1926

 

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