Sodome et Gomorrhe

par

Le voyeurisme

Décidément, le narrateur de Proust est loin d’être un personnage recommandable. Infidèle invétéré, goujat, il est en plus voyeur. Il semble se plaire à observer les ébats de ceux qui pratiquent l’inversion. Le plaisir qu’il en retire et les risques qu’il prend en se dissimulant pour les observer laissent penser au lecteur qu’il est peut-être lui-même, sans se l’avouer, homosexuel : « Et si j'y étais monté j'aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j'avais été chez Jupien même. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c'était inutile. Je n'eus même pas à regretter de n'être arrivé qu'au bout de quelques minutes dans ma boutique. Car d'après ce que j'entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s'ils n'avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j'aurais pu croire qu'une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu'ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J'en conclus plus tard qu'il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c'est le plaisir, surtout quand s'y ajoutent-à défaut de la peur d'avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l'exemple peu probant de la Légende dorée-des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d'une demi-heure environ (pendant laquelle je m'étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n'ouvris pas), une conversation s'engagea. » (p.9-10). Il semble se délecter des scènes qu’il décrit de manière osée.

 

En dehors de ces trois thèmes, notre corpus a une dimension religieuse certaine. En effet, dès le titre inspiré d’une histoire de la Bible, nous ressentons l’empreinte de la religion. Sodome et Gomorrhe sont, comme nous l’avons déjà souligné, deux villes qui étaient complètement détruites à cause des excès de leurs habitants. Dieu les envoie un ange pour les prévenir du danger et des conséquences de leur vie malsaine. Mais rien n’y change. Les habitants continuèrent de plus belle leur vie mondaine. Alors, Dieu envoie le feu du ciel qui détruit les villes. Lorsque nous regardons cette histoire, serait-ce prétentieux de comparer l’auteur à un ange qui vient mettre en garde ses concitoyens contre le châtiment divin ? En intitulant ainsi son ouvrage, Marcel Proust n’a-t-il pas voulu mettre en garde ses concitoyens ? Notre corpus décrit les scènes mondaines, les fêtes, la vie de palace, les casinos, les salons qui semblent constituer un moteur de la société française. Est-ce donc que cette société est destinée à la perte ? Si tel était l’appréhension de Proust au siècle dernier où les pratiquants de l’inversion se dissimulaient, qu’en serait-il aujourd’hui qu’elle a été normalisée ?

 

Au final, nous pouvons dire que notre corpus, malgré son caractère parfois cru est osé, est d’une richesse certaine. Il est porteur de nombreuses leçons ; le mensonge a de courtes jambes car le rideau, tôt ou tard, finit toujours par tomber, il confirme aussi notre désir des choses qui sont hors de notre portée. Il décrit aussi le regard général que nous avons sur l’homosexualité. En effet, de nombreuses personnes seraient d’accord pour dire comme le narrateur qu’ « il n'y avait pas d'anormaux quand l'homosexualité était la norme » (p.17). Seulement, est-ce pour les bonnes raisons ou seulement pour éviter d’être taxé d’homophobe ? On serait tenté de choisir la seconde option car comme le narrateur lorsqu’une personne de notre entourage, qui nous est cher, se révèle avoir des préférences homosexuelles, elle devient subitement mauvaise à nos yeux : «Albertine aurait pu, au lieu d'être une jeune fille bonne, avoir la même immoralité, la même faculté de tromperie qu'une ancienne grue » (p.192-193).

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