Soudain dans la forêt profonde

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Amos Oz

Amos Oz,
né Amos Klausner, est un écrivain israélien né à Jérusalem en 1939 ; il
figure parmi les intellectuels les plus influents dans son pays. C’est un
écrivain engagé pour la paix qui prône à travers ses œuvres la tolérance ;
« se mettre à la place d’autrui » est une formule qui correspond bien
à son travail d’écrivain, qui analyse avec finesse les espoirs, les
frustrations, les relations complexes – amoureuses, amicales, vicinales – de
ses semblables, et à la fois au message que l’homme souhaite faire passer, que
ce soit par ses œuvres ou son engagement en faveur de solutions pour une paix
durable entre Israël et la Palestine.

Amos Oz
naît dans une famille pauvre d’immigrants sionistes qui a fui l’Europe de l’Est
aux premiers signaux de pogroms, dès le début des années 1930, et s’est
installée en Palestine mandataire. Sa mère donne des leçons d’histoire et de
littérature, son père est bibliothécaire, et tous deux parlent de nombreuses
langues. La tradition de la famille est au sionisme révisionniste de Vladimir
Jabotinsky, et à la laïcité, dans la veine d’un esprit des Lumières dont le
jour fait apparaître la religion par trop obscurantiste.

Le jeune
Amos grandit dans le quartier pauvre de Jérusalem appelé Kerem Avraham. Sa mère
se suicide quand il a douze ans et il rompt avec son père deux ans plus
tard ; en révolte contre cet « intellectuel de droite », Amos Oz
dit avoir voulu se faire « conducteur de tracteur de gauche ». À
cette fin il rejoint le kibboutz de gauche Houlda, situé près de la frontière
jordanienne, et adopte le nom d’Oz – « force » en hébreu – ; il y
restera près de trois décennies.

À la fin
des années 1950, il sert dans les Forces de défense d’Israël (Tsahal), puis il
étudie la littérature hébraïque et la philosophie à l’université hébraïque de
Jérusalem. Ses premiers textes sont publiés dans les bulletins des kibboutzim
et dans le quotidien de la gauche sioniste Davar.
Sa carrière littéraire commence avec la publication d’un recueil de nouvelles
en 1965, Les Terres du chacal, puis
un roman l’année suivante, Ailleurs
peut-être
, dont les personnages évoluent dans un kibboutz tout près de la
frontière jordanienne. L’auteur s’y fait un peintre réaliste des conditions de
vie dans une telle collectivité ; il se montre déjà un fin psychologue par
son traitement des personnages dont Reouven Harich, instituteur et poète
quitté par sa femme, et l’adolescente Noga, sa fille, qui vit ses premiers
émois amoureux. Les premières œuvres d’Amos Oz présentent des personnages
souvent tiraillés entre un désir d’ailleurs, d’évasion, des sentiments de
nostalgie ou d’espoir, et une sérénité dont l’hic et nunc recèle peut-être déjà les possibilités.

En 1967,
Amos Oz participe à la Guerre des Six Jours et sert dans une unité de tanks
dans le Sinaï. En 1968, Mon Michaël mêle
un portrait de femme à une chronique sociale propre à illustrer l’histoire
contemporaine. Hanna, qui a dû abandonner ses études de littérature hébraïque, que
la vie et son entourage déçoit – principalement son mari, Michaël, un étudiant
en géologie maladroit –, tient un journal où elle ne distingue pas la fiction
de la réalité. L’écrivain trouve les mots justes pour retranscrire avec
précision les états d’âme d’une femme dans un pays toujours entre la guerre et
la paix, son sentiment d’aliénation, ses frustrations sexuelles, sa proximité
parfois avec la folie.

En 1973,
Amos Oz participe à la Guerre du Kippour sur le plateau du Golan, région
syrienne occupée depuis la guerre des Six Jours et annexée en 1981.

Dans les
années 1980, Amos Oz se met à écrire des romans plus sobres, plus réalistes. En
1987, La Boîte noire remporte en
France le prix Femina étranger. Il s’agit d’un roman épistolaire qui, comme une
boîte noire après une catastrophe, restitue les événements de la vie passée
entre Ilana et Alec, son ex-mari à qui elle décide d’écrire après sept ans de
silence. Si leur correspondance est surtout alimentée par les frasques de leur
fils Boaz, l’auteur cherche à éclairer les manœuvres de manipulation qui
peuvent prendre place au sein d’une famille tout en proposant une
représentation, à travers ses personnages, d’un Israël moderne.

Seule la mer, paru en
France en 2002, présente une forme originale ; l’ouvrage est composé de
courts chapitres oscillant entre le roman et la poésie, articulés autour du
personnage d’Albert Danon, dont le fils Rico est parti faire un voyage
initiatique au Tibet après la mort de sa mère d’un cancer. Pendant son absence,
sa petite amie Dita noue une relation avec son père abandonné chez lequel elle
s’installe. Le livre est savamment orchestré comme un chassé-croisé d’histoires
et de voix que ne vient entraver aucune contrainte formelle. Des monologues à
la première personne font en outre clairement entendre la voix de l’auteur.

L’année
suivante paraît Une histoire d’amour et
de ténèbres
, un roman autobiographique articulé autour du mystère inhérent
au suicide de la mère d’Amos Oz. L’auteur suit les parcours de ses aïeux en
remontant jusqu’en Ukraine et en Lituanie et en faisant s’entremêler les drames
intimes d’une famille tumultueuse à l’Histoire. L’œuvre ne s’embarrasse pas
d’une chronologie rigoureuse mais reproduit le caractère erratique de la
mémoire, ses détours et ses retours.

En 2005, Soudain dans la forêt profonde apparaît
comme un conte destiné aux parents comme aux adultes, qui puise dans les récits
bibliques, ceux du folklore yiddish ou les contes européens. Emanuela, une institutrice,
perpétue auprès de ses élèves le souvenir des animaux qui peuplaient autrefois
les forêts qui ceignent leur village perdu. Enfreignant les interdits parentaux
et le tabou autour de ces animaux dont on ne doit pas parler, Matti et Maya,
deux enfants, se lancent à l’aventure dans la forêt, malgré l’existence supposée
du monstre Nehi dont les anciens perpétuent la légende. L’œuvre fonctionne
comme un hymne à la tolérance, qui invite à remettre en question chez le
lecteur le regard qu’il porte sur les autres.

L’année
suivante, Comment guérir un fanatique réunit
trois conférences données en Allemagne en 2002, dont celle parue sous le titre Aidez-nous à divorcer ! L’auteur ne
cherche pas à adopter une posture de politicien ni de sociologue, mais à analyser
le conflit israélo-palestinien et la question du fanatisme en tant qu’écrivain,
en mettant en avant les vertus de l’humour, du compromis, de l’empathie pour la
résolution des conflits.

Amos Oz
se met en scène lui-même en 2008 dans Vie
et mort en quatre rimes
, sous la forme d’un écrivain qui se nourrit de tout
ce qui l’entoure pour imaginer des histoires, et en l’occurrence de la vie
imaginée de ses lecteurs lors d’une rencontre avec eux ; l’écrivain s’ennuie
plutôt, malgré ses réflexions, jusqu’à ce qu’une lectrice le touche
particulièrement. L’œuvre aborde le problème de l’interprétation d’une œuvre,
qui prête parfois aux malentendus, et les rapports entretenus entre l’intime et
la sphère publique. L’auteur fait en outre preuve d’une certaine autodérision.

En 2013
paraît Entre amis, une œuvre située entre
le roman et le recueil de nouvelles, les textes, tissés autour de sentiments de
solitude et de mélancolie très présents, révélant de nombreux liens entre eux.
À travers l’évolution des divers personnages, il est question de celle de
l’idéal de la vie en communauté dans le kibboutz Yikha, où les principes et les
règlements sont remis en question devant l’évolution des mœurs. Pour le genre
de la nouvelle, Amos Oz s’est dit inspiré par l’Américain Sherwood Anderson (Winesburg, Ohio) qui a écrit de même des
nouvelles interconnectées. Dans ses œuvres Amos Oz avance la possibilité d’une
contestation des pères fondateurs, dont l’idéal n’est plus infaillible ni le
comportement exemplaire.

À côté de
sa carrière d’écrivain, Amos Oz a en outre enseigné la littérature à
l’université Ben Gourion de Beer-Sheva. En 1978, il a fait partie des trois
cents cofondateurs du mouvement apolitique mais classé à gauche La Paix maintenant,
qui lutte en faveur de la négociation entre Israël et la Palestine – premier
mouvement israélien du genre – pour aboutir à la création de deux États et à
une paix durable. Le mouvement s’oppose notamment aux colonies de peuplement.

Amos Oz a
donc deux facettes : celle de militant érigé contre les fanatismes,
prônant le compromis – « La vie, c’est le compromis. Et l’opposé du
compromis, ce n’est pas l’idéalisme, mais le fanatisme et la mort. » –,
qui considère le conflit israélo-palestinien comme un conflit entre le juste et
le juste – « On n’est pas obligé d’être d’accord sur le passé, il faut
l’être sur le futur qui ne peut être que commun » –, de Juif laïque
invitant non seulement à l’humanisme et à la tolérance, mais aussi à l’humilité
quand il s’adresse à une Europe donneuse de leçons qui n’a obtenu la paix qu’au
bout d’un millénaire, et dont le XXe siècle a trahi une histoire
d’amour entre les Juifs et le continent ; et d’autre part la facette d’un
écrivain désireux de produire une œuvre ironique mais tendre, profonde mais
onirique, fondée sur une empathie universelle, et une langue qu’Amos Oz voit
comme un outil, propre à ciseler encore et encore – il a réécrit entièrement
son premier recueil de nouvelles –, d’un écrivain mêlant les genres et les
registres – confidence, saga familiale, épopée, intime – perfectionniste, toujours
à la recherche du mot juste, fin psychologue, dans la veine de son maître Anton
Tchekhov.

Si le
militant a parfois fait oublier l’écrivain, Amos Oz dit bien distinguer ces
deux visages, distinction concrétisée dans l’utilisation d’un stylo noir pour
la politique, propre à vouer aux gémonies le gouvernement israélien, et un
stylo bleu pour la littérature – autre stylo, autre musique.

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