Sur la route

par

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Jack Kerouac

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1922 : Jean-Louis Kérouac – plus connu en tant que Jack Kerouac – naît à Lowell, une petite ville
industrielle du Massachusetts, aux États-Unis, dans une famille de souche québécoise
aux origines bretonnes. Son père, linotypiste, possède un temps une
imprimerie ; sa mère est ouvrière dans la chaussure. À quatre ans, la mort de son grand frère, atteint de rhumatisme articulaire, le marque beaucoup.
On parle le joual à la maison, mêlé
de mots bretons, et Jack apprend
l’anglais
à l’école à partir de six
ans 
; il ne sera vraiment bilingue qu’à quinze ans. À l’atelier de son
père, il acquiert précocement une grande dextérité au maniement d’une machine à
écrire. Il se révèle vite un élève brillant, doué en sport ; à onze ans, il a déjà écrit un petit roman
inspiré de ses lectures de Mark Twain notamment. Alors que le père se met à
boire et à jouer, ses affaires périclitant, la famille commence à déménager
souvent, premier signe d’une itinérance
qui sera une constante dans la vie de l’écrivain.

1940 : Kerouac entre à l’université
de Columbia
, en partie grâce à ses prouesses sportives. Il ambitionne
cependant depuis longtemps la carrière
d’écrivain
– il admire Thomas Wolfe
(1900-1938) et espère alors écrire pour un quotidien new-yorkais. À cette
période il découvre le jazz, se
prend d’engouement pour Count Basie, Charlie Parker, Lester Young, et entrevoit
des liens entre ce genre musical et une écriture nouvelle. Il interviewe des
musiciens pour la rubrique musicale qu’il a créée dans une feuille étudiante.
Il découvre également la drogue à
travers la marijuana, et la prostitution,
habitudes qu’il conservera. Il fait un premier essai de voyage avorté en 1941
et devient pigiste pour un journal local à Lowell.

1942 : Kerouac s’engage dans la marine
marchande
en direction de la mer Blanche pour fuir une vie terne ; il
est alors chargé de la plonge. Lors d’un deuxième voyage en direction de
Liverpool, il écrit son premier roman, resté inachevé, The Sea Is My Brother (La Mer
est mon frère
). Après avoir été appelé en 1943 sous les drapeaux de l’U.S.
Navy, il se fait renvoyer de la marine en simulant des troubles psychologiques.
Il refuse ensuite d’exploiter ses talents sportifs et poursuit son exploration des milieux interlopes et homosexuels
new-yorkais
. Il commence, en 1944, à rencontrer des figures de ce qu’on
appellera la Beat Generation, dont Lucien Carr, William Burroughs, et Allen
Ginsberg
dont il sera l’amant. Il leur arrivera de vivre ensemble en
colocation. Kerouac, se livrant à une écriture introspective, a coutume de
couvrir des carnets de notes. La consommation de drogues du groupe est
frénétique.

1947 : Kerouac rencontre Neal Cassady
(1926-1968), un fils de trimardeur ayant connu la prison, et dont le récit
des péripéties l’incite à partir lui-même à l’aventure. Dix années durant leur
amitié va mener Kerouac à partir fréquemment à la dérive et à multiplier les allers-retours entre l’Est et l’Ouest des
États-Unis
. Rêvant de la mythique Route 66, il part cette année-là pour un premier grand voyage à travers un pays
qu’il découvre, lui qui jusqu’alors avait à peine franchi l’Hudson. En autostop et en bus, il rejoint la Californie. Il travaille un peu et bénéficie de
l’argent que lui envoie sa mère, dont il est très proche et chez laquelle il
retournera très souvent, à Lowell. Il reprendra la route en 1949 en compagnie de Neal Cassady. Leur
voyage de 1950 les mènera jusqu’au
Mexique. Là il écrit la plupart des textes qui seront recueillis dans Mexico
City Blues
en 1959, poèmes
influencés par le jazz et le be-bop. Il poursuivra des déplacements incessants sa vie durant, faisant de l’instabilité, à l’instar de Cassady, une
règle de vie.

1950 : De 1945 à 1948 Kerouac a écrit Avant la route (The Town and the City), roman lyrico-social largement influencé
par Thomas Wolfe. Publié en 1950, le
livre ne rencontrera pas le succès et son éditeur, Giroux, refusera Sur la route en 1951. Largement autobiographique, le récit raconte le
parcours d’un jeune homme parti de Galloway dans le Massachusetts, avatar de
Lowell, pour New York où il tente de briller dans l’équipe de football de son
lycée. Les écrivains de la Beat Generation rencontrés par Kerouac y ont chacun
un alter ego. En 1955, Kerouac, ivre, assiste à San Francisco à la lecture de Howl par Allen Ginsberg, un des moments
fondateurs du mouvement de la Beat Generation.

1956 : Kerouac écrit Visions of Gerard, qui paraîtra en
1963, alors qu’il se trouve en Caroline du Nord chez sa sœur où ils vivent avec
leur mère. Il s’agit d’une évocation de son frère, mort quand l’écrivain avait quatre ans, et dont il mythifie ici le souvenir. Kerouac s’y
souvient notamment des litanies après sa mort et du service funèbre sous la
pluie.

1957 : Sur la route paraît après de nombreux refus d’éditeurs.
Kerouac a consenti à modifier le texte original, caviardant les passages les
plus sulfureux pour que l’œuvre choque moins une Amérique alors excessivement
puritaine. Même s’il écrit et reprend l’œuvre, terminée en 1951, entre 1948 et
1957, Kerouac entretiendra la légende selon laquelle il l’aurait écrite au
cours d’une session de prose spontanée et enfiévrée de trois semaines.
L’écrivain a tapé le texte original sur un rouleau
de plus de trente mètres qui sera
plus tard exposé dans des musées. Plus que le récit d’aventures
autobiographique, Sur la route est
l’histoire d’un état d’esprit, celui
de la génération beatnik (ainsi baptisée en 1958, péjorativement, par un
journaliste d’après le satellite russe envoyé dans l’espace l’année précédente).
L’auteur y présente une nouvelle façon de concevoir la vie, sans attache. Dean Moharty, qui figure Neal Cassady dans l’œuvre, abandonne en
effet sans remords femmes et compagnes au gré de ses pérégrinations. L’œuvre
exprime un désir de vivre intensément,
d’expérimenter beaucoup, jusqu’à l’extrême, sans but préétabli –
via les drogues, les orgies, la vitesse (l’œuvre est aussi un hymne à la voiture) –, en oscillant
entre extases et déprimes, au gré d’une quête ou d’une fuite toujours reconduite qui s’étend en dehors de toute conception
utilitariste de l’existence. Kerouac y apparaît sous les traits de Sal Paradise ; Allen Ginsbert en
tant que Carlo Marx et William
Burroughs y devient Old Bull Lee. Le
roman va devenir la « bible »
de la Beat Generation, et le
mouvement, projeté sur le devant de la scène, fait alors la une de Life.
L’œuvre reparaîtra dans sa version première en 2007 sous le titre On the Road: The Original Scroll.

La publication de Sur la route et la surexposition
médiatique
qui s’est ensuivie pour Kerouac marquent le début de longues
périodes de déception et de dépression. Progressivement, l’écrivain s’éloignera
de tous ses amis. Lors de la guerre du Vietnam, il se présentera en patriote,
favorable à l’intervention américaine, pour se distinguer de mouvements
pacifiques dont il ne se sent pas proche.

1958 : Le roman Les Clochards célestes (The
Dharma Bums
) décrit de nouveaux trajets, surtout des ascensions de
montagnes, mais qui mènent à des lieux de repos où l’on se livre à des réflexions spirituelles – parmi ceux-ci,
Desolation Peak, où Kerouac a passé tristement en 1956 deux mois seul dans une
vigie à guetter les feux de forêt. Les personnages sont ici, toujours, des voyageurs désargentés, mais convertis
au bouddhisme zen, en quête
d’endroits isolés, loin de la corruption des villes, des artifices de la
modernité. Kerouac ne rejette pas cependant dans cet ouvrage le catholicisme de
son enfance, et il se livre d’ailleurs à des comparaisons entre Jésus et
Bouddha. L’auteur se trouvera cependant irrité par une vague de bouddhisme dans
la société américaine, qu’il avait contribué à engendrer, dans le sens où il
s’agissait plus d’une mode à ses yeux que d’une quête spirituelle sincère.

1962 : Big Sur fait référence à la plage californienne, sur une côte alors sauvage, près de San
Francisco, où Kerouac a passé trois semaines de terreur, durant l’été 1960,
dans une cabane isolée. On y
rencontre un écrivain marqué par sa notoriété, venu fuir les sollicitations de
la ville, en quête d’une nature rédemptrice, mais dont l’esprit verse dans la paranoïa, la démence, l’hallucination,
et se voit poussé au bord de la folie par l’alcool. Kerouac y évoque les débuts
du mouvement beatnik, dont il ne se sent pas proche. Il critique en effet
l’égocentrisme et l’absence de poésie qui caractérisent ces jeunes gens qui
n’ont que peu à voir, à son sens, avec les personnages de Sur la route.

1965 : Anges de la Désolation ou Les Anges vagabonds (Desolation Angels) est un roman que
Kerouac a écrit entre 1956 et 1961. Il y raconte surtout l’hiver 1956-1957 et
une partie de l’année 1957. On suit l’auteur à Mexico, à New York, puis à bord
d’un navire yougoslave en direction de Tanger, où il rejoint Burroughs, mais
encore à Paris et Londres, pour finir, comme toujours, par rejoindre sa mère, toujours égale à elle-même, point de repère indispensable à une vie d’errance qui apparaît de plus en
plus vaine. L’écrivain semble plus
désespéré, il se cherche de nouveaux compagnons d’aventures, nombre de ses anciens
amis s’étant rangés dans une vie de famille, mais il peine à en trouver avec le
même état d’esprit que lui. Kerouac s’y interroge sur le sens de la vie, et de la sienne en particulier.

1966 : Satori à Paris (Satori in
Paris
) raconte la quête quelque
peu pathétique de ses racines bretonnes qu’avait menée
Kerouac en 1965. Il met ici en scène
son double récurrent, Duluoz, lors de dix journées passées en
France, à Paris puis à Brest. Cette année-là il fait un troisième
mariage ; les deux précédents ont très peu duré.

1969 : La santé dégradée par son alcoolisme,
Jack Kerouac meurt d’une hémorragie
interne à St. Petersburg en Floride à quarante-sept ans. Dans le dernier roman
qu’il a écrit, Vanité de Duluoz (1968), il avait revécu ses années de défonce,
dans les années 1940, à Manhattan, moment où ont éclos tous les thèmes qui
féconderont son œuvre sa vie durant. Sur le devant de la scène de la Beat
Generation, il laisse la place à Ginsberg, puis viendra le tour Burroughs dans
les années 1980. Kerouac sera surtout redécouvert
dans les années 1990.

 

Éléments sur l’art de Jack
Kerouac

 

Kerouac, mort encore jeune, est finalement
devenu un mythe. Il se lit
coutumièrement à un jeune âge, quand le lecteur s’interroge, comme l’alter ego
de Kerouac dans son œuvre, sur le sens de la vie, et se sent avide
d’expériences, surtout extrêmes. On a pu rattacher Kerouac à la tradition des poètes-bardes représentée par Walt
Whitman ou Vachel Lindsay. Il fut en effet plus coutumier de cavales avec des
compagnons de route ou de beuverie que des milieux intellectuels. Avec Whitman,
Twain ou Melville, il apparaît comme un écrivain des grands espaces.

La question de la littérarité de ses œuvres a
souvent été posée, dès leur publication. Son œuvre dans son entier apparaît à
certains comme une cathédrale naïve,
baroque, élevée à la gloire de la
génération d’auteurs dont il est devenu contre son gré, de son vivant, le
représentant principal. Même si le nom de Beat
Generation
a fourni une appellation commode pour évoquer un groupe
d’écrivains, ces derniers s’affirmaient tous dans leur singularité. Ils partageaient
néanmoins un goût commun pour le surréalisme
et la prose spontanée. Le terme « beat »
ne fait pas simplement référence au rythme de la musique que goûtais Kerouac,
il signifie également « battu » par la société, vaincu, usé, mais
encore il réfère à un état de béatitude
(le mot beatitude existe en anglais),
celui d’un individualisme moderne que l’on atteint par l’extase ou la drogue.

Le style
de Kerouac se distingue par des pulsions,
des syncopes, une proximité avec le rêve éveillé, une spontanéité qu’il voulait proche du jazz et reflet fidèle de la
vie. Sa prose avance d’une association
d’idées
à l’autre, sur le mode de l’explosion,
du jaillissement, comme un souffle
éructé dans une trompette, loin d’une prose étriquée par la grammaire, dans un
éclatement du récit linéaire au profit d’un flot de sensations et d’images.

 

 

“But
then they danced down the street like dingledodies and I shambled after as
usual as I’ve been doing all my life after people that interest me, because the
only people that interest me are the mad ones, the ones who are mad to live,
mad to talk, desirous of everything at the same time, the ones that never yawn
or say a commonplace thing but burn, burn, burn like fabulous roman candles
exploding like spiders across the stars and in the middle you see the blue
centerlight pop and everybody goes ‘Aww!’”

 

 « Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme
des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie
derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules personnes qui
existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la
démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans
un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais
qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles
romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au
milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait :
“Aaaah !” »

 

“Our battered suitcases were
piled on the sidewalk again; we had longer ways to go. But no matter, the road
is life.”

 

« Une fois de plus, nos
valises cabossées s’empilaient sur le trottoir ; on avait du chemin devant
nous. Mais qu’importe : la route, c’est la vie. »

 

Jack Kerouac, Sur la route (traduction de Jacques
Houbart), 1957

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