Tristan et Iseut

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Béroul

Le peu que l’on croit
savoir de Béroul

 

Il est toujours incertain que cette version en vers de la légende de Tristan et Iseut,
écrite entre 1160 et 1190, la plus
ancienne en langue française, soit bien de ce Béroul auquel on l’attribue par convention. Elle a plus précisément été
écrite dans un dialecte normand et
ne nous est pas parvenue entière. Le début et la fin manquent en effet à l’unique manuscrit de 4 485 vers
restant, qui date pour sa part de la deuxième
moitié du XIIIe siècle
. Si le vers 1268 signale ce nom de Béroul,
des chercheurs médiévistes ont émis l’hypothèse
que l’œuvre aurait deux auteurs.
En effet, le ton et le style changent à partir du vers 2764. L’analyse
stylistique de la première partie permet cependant d’affirmer que son auteur
n’était pas un clerc ; les nombreuses
exclamations
dont il ponctue le récit le rapprochent de la tradition orale des conteurs, de la chanson de gestes. Il
fait en outre preuve de l’humour coutumier
aux jongleurs
– ces musiciens et chanteurs ambulants qui allaient de
château en château au Moyen Âge –, et d’un sens certain de l’intensité
dramatique. Divers éléments linguistiques et textuels permettent en outre de
déterminer que ce Béroul était normand, et qu’il avait pu vivre en Angleterre,
en raison de la connaissance qu’il en a.

 

Quelques versions avant
celle de Béroul ou à la même période

 

≈ 1150 : Bernard de Ventadour et
Raimbaut d’Orange, parmi d’autres troubadours,
usent de la légende de Tristan l’amador
(l’amoureux) pour parler de leurs peines d’amour au gré de comparaisons.

1160-1180 : Parmi d’autres romans et récits
brefs en vers du XIIe siècle, le Lai du chèvrefeuille de Marie
de France
évoque la légende.

≈ 1170 : Eilhart von Oberg avait donné la première version complète de la
légende en moyen haut-allemand.

1170-1175 : Il ne subsiste de la célèbre
version de Thomas d’Angleterre que cinq
fragments, soient trois mille vers en tout.

 

Quelques versions après
celle de Béroul

 

Fin XIIe-début XIII:
Les deux Folies Tristan, tout comme
le Lai du Chèvrefeuille de Marie de
France, imaginent un retour de Tristan auprès d’Yseut après son exil et son
mariage.

Début du XIIIe siècle : La
version du poète Allemand Gottfried von
Straßburg
, une des plus célèbres, reprend celle de Thomas et subit l’influence
de la doctrine courtoise de la fin’amor.

XIIIe siècle : La version en
prose norroise (langue germanique septentrionale) du Frère Robert, inachevée,
donne une version complète mais abrégée de la légende.

Toujours au XIIIe siècle, le Roman
de Tristan
, en prose, est la seule version française complète de la
légende. L’histoire de Tristan se voit ici rattachée au cycle arthurien ; Tristan, fait chevalier de la Table Ronde, se voit ainsi propulsé rival de
Lancelot, et lancé à la recherche du saint Graal. Il s’agit d’un des ouvrages
témoignant le mieux de ce que pouvait la prose romanesque médiévale.

Fin XIIIe-début XIV:
Sir Tristem, un poème strophique anglais,
sera le premier texte médiéval mettant en scène Tristan à être édité en 1804,
accompagné d’un long commentaire de Walter Scott.

Après 1325 : La plus célèbre des versions
italiennes, toutes inspirées du roman en prose français, est la Tavola Ritonda.

XIXe
siècle 
: Ce n’est qu’alors que sont redécouvertes et éditées les versions en vers
de la légende.

1865 : L’opéra en trois actes de Richard Wagner Tristan und Isolde est créé au Théâtre royale de la Cour de Bavière
à Munich. Pour beaucoup, la légende des amants y reste liée. Le livret est de
la main du compositeur.

1900 : Le philologue romaniste Joseph
Bédier
, spécialiste de la littérature médiévale, a recomposé librement la légende en s’inspirant des quatre versions
médiévales majeures : celle de Béroul principalement, dont la traduction
constitue le centre, mais aussi celles de Thomas d’Angleterre, Eilhart von Oberg
et Gottfried von Straßburg. Cette reconstitution se distingue par sa poésie, un
style mélangé, à la fois archaïque et moderne.

 

Comme on le voit par ces multiples avatars,
cette œuvre fondatrice de la littérature
occidentale
a fonctionné comme un creuset
littéraire
où se sont rencontrées diverses traditions culturelles. Elle a
été un véritable laboratoire de l’écriture
romanesque au Moyen
Âge. Au fil
du temps, la légende de Tristan s’est également propagée sur divers
supports : tapisseries, broderies, sculptures, objets ciselés, etc.

 

Ce qui distingue la version
de Béroul

 

Tristan et
Iseut
raconte l’histoire d’un amour contre lequel
coutume et lois ne peuvent rien. La version de Béroul commence en Cornouailles,
au moment où Tristan et Iseut sont surpris par le roi Marc, la nuit, dans le
jardin où ils se sont retrouvés. Ils continuent cependant de se voir par la
suite. Les épisodes principaux sont celui de l’adultère trahi par la fleur de
farine répandue au sol, la vie sauvage dans la forêt de Morois, la découverte du
couple par le roi, le retour d’Yseut à la cour et le serment ambigu qu’elle y
fait pour se justifier. L’enchaînement quelque
peu heurté des épisodes distingue
clairement l’œuvre de Béroul des romans courtois d’alors. Cette version archaïque est plus « sauvage » que les suivantes, plus violente. L’auteur n’hésite pas à
passer rapidement d’un ton à l’autre, versant du drame dans le comique sans
transition.

Au niveau de l’intrigue, les obstacles opposés au couple par une société féodale hostile se
multiplient. L’auteur imagine ainsi les trois
barons perfides
qui, secondés par le nain Frocin, s’activent contre lui par
jalousie. Ces barons manipulent – tout comme les amants certes – un roi Marc
oscillant entre tendresse et fureur. La version de Béroul souligne le constant qui-vive colorant la vie des
amants traqués, qui pour se sauver sont contraints d’employer la ruse, de s’abaisser même, comme lorsque
Tristan doit se déguiser en lépreux, ou quand Yseut consent à prononcer de faux
serments.

Béroul montre de l’empathie pour les amants. Il ne se permet pas de juger et multiplie
les marques d’affectivité à leur
égard. Il en appelle à la sympathie du public et place en outre clairement Dieu
de leur côté.

Cette version, inachevée, se termine sauvagement
alors que Tristan, luttant pour se venger de ceux qui l’ont trahi, aveugle
d’une flèche l’un des barons s’opposant à lui.

 

 

« Et
qant il vit la nue espee

Qui entre
eus les desevrot,

Vit les
braies que Tristran out :

« Dex !
dist li rois, que ce puet estre ?

Or ai veü
tant de lor estre.

Dex ! je
ne sai que doie faire

Ou de
l’ocire ou du retraire.

Ci sont el
bois bien a lonc tens.

Bien puis
croire, se je ai sens,

Së il
l’amasent folement,

Ja n’i
eüsent vestement.

Entrë eus
deus n’eüst espee.

Autrement
fust cest’asemblee.

Corage
avoie d’eus ocire :

Nes
tocherai, retrairai m’ire.

De fole
amor corage n’ont.

N’en ferrai
nul : endormi sont. »

 

Béroul, Tristan et Iseut, 1160-1190

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