Ubu roi

par

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Alfred Jarry

Alfred
Jarry est un écrivain français né à Laval en 1873 et mort à Paris en 1907. Son
nom reste intimement lié à celui d’Ubu, le personnage qu’il a commencé à
peaufiner dès ses quinze ans, et que l’écrivain s’emploiera à mettre en scène
dans toute une partie de sa propre existence ; montrant un goût
aristocratique du scandale, il manquera même, au cours de dîners, de tuer avec
son revolver un jeune poète belge ou un sculpteur espagnol. Son œuvre annonce
le surréalisme et le théâtre de l’absurde.

Issu d’un
milieu modeste – son père est négociant en tissus –, le jeune Alfred fait ses
études au lycée de Laval, puis à Saint-Brieuc une fois que sa mère a quitté son
père et que la famille s’installe chez le grand-père, juge de paix. Ils y
restent jusqu’en 1888 et dès 1885, à douze ans donc, l’adolescent écrit des
comédies en vers et en prose. Jarry finit sa rhétorique à Rennes où il se
montre bon élève. C’est là qu’un professeur de physique, M. Hébert – aux divers
surnoms : Père Heb, Ebé, Ebouille, etc. – inspire à ses élèves une geste
aux accents épiques et satiriques que poursuit Jarry à travers le manuscrit des
Polonais, d’abord rédigé par Charles
Morin, le frère d’Henri, camarade de lycée de Jarry, où leur professeur
apparaît en roi de Pologne. Jarry en fait une comédie qui est ensuite
représentée par les marionnettes du « théâtre des Phynances », de
1888 à 1890, chez les Morin puis chez les Jarry. C’est ainsi qu’est entamé le
« cycle d’Ubu » par un jeune homme de quinze ans, qui rédige en
outre, vers la même époque, un épisode qui deviendra Ubu cocu, pour l’instant intitulé Onénisme ou les Tribulations de Priou.

En 1891 le
bachelier ès lettres vient à Paris préparer l’École normale supérieure au lycée
Henri-IV en cours de rhétorique supérieure ; c’est Bergson qui lui
enseigne la philosophie. Il y rencontre aussi Léon-Paul Fargue avec qui il
délaisse les cours. Ensemble, ils organisent des représentations d’Ubu roi et d’Ubu cocu. Deux ans après son arrivée il se lie d’amitié avec Marcel
Schwob, directeur de L’Écho de Paris
littéraire illustré
où paraît Guignol,
autre texte à mettre en scène le père Ubu, qui y dialogue avec sa conscience
sortie d’une valise. À cette époque, Jarry commence à s’intéresser sérieusement
à l’art et fréquente les galeries. En tant que critique d’art, il louera le
peintre Henri Rousseau et son art naïf – lequel l’hébergera un temps en 1897 –,
alors largement ignoré, dont il fera la promotion notamment dans la revue L’Ymagier dont il dirige avec Rémy de
Gourmont les cinq premiers numéros, où figurent aussi des gravures de Gauguin,
Bernard, François Georgin.

S’il
cumule les échecs du point de vue de ses études (trois à l’École normale, deux
en licence ès lettres), le monde des lettres lui réussit mieux ; il y
fréquente les cercles de Madame Alfred Vallette, dite Rachilde, épouse du
directeur du Mercure de France, et de
Mallarmé, et se lie d’amitié avec Rémy de Gourmont et Paul Fort.

En 1894
il publie dans le Mercure de France Haldernablou,
repris ensuite dans Les Minutes de sable
mémorial
, un recueil de poèmes d’inspiration symboliste et de saynètes. On
y trouve tour à tour des vers abscons, précieux, violents, inspirés de Rimbaud,
Lautréamont ou de Mallarmé, et qui annoncent le surréalisme et le dadaïsme.
L’auteur, qui était aussi dessinateur et graveur, illustre en outre son ouvrage
de gravures savantes et naïves.

En 1896,
Jarry, qui s’est rapproché de Lugné-Poe, directeur du Théâtre de l’Œuvre – théâtre
dont l’écrivain devient secrétaire –, y fait représenter Ubu roi, paru plus tôt dans le Mercure
de France
, auquel Jarry livre aussi un article intitulé « De l’inutilité
du théâtre au théâtre », dirigé contre les acteurs et le décor. Les
représentations connaissent des troubles dont les journaux se font largement l’écho.
Dans la pièce, Ubu est un ancien roi d’Aragon devenu capitaine des dragons, qui
monte une conspiration avec le capitaine Bordure contre le roi Venceslas dont
il est un proche. Devenu roi, Ubu se montre sanguinaire et il effraie même sa
moitié qui l’avait poussé à la trahison. Il menace tout le monde d’extraction
de la cervelle et de « pénétration du petit bout de bois dans les
oreilles », mais encore d’extraction partielle ou totale de la moelle
épinière ; il lance en outre des jurons qui lui sont personnels, comme
« cornegidouille ». Si Jarry a écrit sa pièce comme une farce, elle
se double d’une satire, où l’on peut retrouver les figures exacerbées du
bourgeois ou du garde-national, mais outre ces types, l’homme même, dans sa
bêtise, sa sauvagerie et sa lâcheté. Par là Jarry semble reprendre une
tradition remontant aux monologues et aux soties du Moyen Âge, ou encore à
Rabelais.

La suite
de ce premier épisode, Ubu enchaîné, paraîtra
dans la Revue blanche en 1900.
L’intrigue, qui ne retrouve pas l’adroite construction d’Ubu roi, tourne autour du renversement des valeurs opéré par
Ubu : il remet à la mode l’esclavage, en y voyant là la vraie puissance,
et se complaît dans des rôles de larbin ou de galérien. Si Ubu enchaîné est une satire directe, Ubu cocu devient simplement une farce, qui ne fut jamais publiée du
vivant de Jarry. En 1901 sera par contre représentée, au Guignol des
Quate-z’Arts, Ubu sur la butte,
version abrégée d’Ubu roi. Dans ses Paralipomènes d’Ubu, Jarry retrace la
genèse de son personnage, qu’il présente comme un anarchiste plutôt que comme
une représentation de Thiers, du bourgeois ou du mufle. Le cycle d’Ubu, composé
par un adolescent à la fois bouffon et grave – que restera toujours un peu
Jarry –, n’est pas sans rappeler, sous certains aspects, Rimbaud et
Lautréamont.

Jarry
fait paraître en 1897 Les Jours et les Nuits
au Mercure de France, recueil de textes de divers genre :
« Pastorale » est une idylle fraîche mais un peu sinistre ; des comptines
enfantines outrées ; ou encore « Ambre », un poème mythologique
particulièrement travaillé.

En 1898,
alors qu’est représentée la pièce Ubu roi
au Théâtre des Pantins par les marionnettes de Pierre Bonnard – qui illustre l’Almanach du père Ubu la même année –,
Jarry commence à rédiger, à la villa du « Phalanstère » qu’il loue
avec des amis, Gestes et opinions du
Docteur Faustroll, pataphysicien
, œuvre en prose poétique qui s’articule
autour des aventures soumises aux lois de la pataphysique du docteur,
accompagné de l’huissier Panmuphle et du singe Bosse-de-Nage, qui sait dire
« Ha ha ! » en français. La troupe visite en bateaux divers pays
et îles étranges à travers Paris. Jarry fait preuve d’un humour noir souvent
proche de celui des surréalistes. La science dont est spécialiste le docteur,
la pataphysique, est définie par Jarry ainsi : « science des
solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés
des objets décrits par leur virtualité. » Le vide devient ainsi une
« unité de non-densité », tandis qu’il convient de parler d’« ascension
du vide vers une périphérie » plutôt que de « chute des corps ».
Jarry se complaît ainsi à déconstruire le réel pour le reconstruire dans
l’absurde. Parmi les fragments de pataphysique ancienne qui closent l’ouvrage,
on trouve encore : « Dieu est le plus court chemin de zéro à
l’infini. » L’héritage de Jarry se retrouve notamment chez les
surréalistes, mais aussi dans le théâtre de l’absurde, notamment à travers les
œuvres de Samuel Becket et de Jean Vauthier.

Messaline. Roman de
l’ancienne Rome
paraît en 1901. Jarry, dans une langue pompeuse
à l’excès, reconstitue les mœurs romaines dépravées au temps de l’empereur
Claude. La première partie, autour de la recherche du plaisir de Messaline, a
quelque chose d’un drame fantastique, tandis que la deuxième tourne à la farce,
jusqu’à la mort burlesque de Messaline. On reconnaît peu l’auteur d’Ubu roi dans les évocations obscures de
l’œuvre, mais la fantaisie est toujours là, avec un rythme soutenu de sarabande
propre à entraîner le lecteur. L’année suivante Jarry publie un roman
« moderne », Le Surmâle,
qui met en scène André Marcueil, qui a réuni autour d’un dîner divers savants,
inventeurs et hommes de science, qui apportent chacun leur pierre à une
histoire sans queue-ni-tête, où Jarry semble néanmoins vouloir moquer la course
à la performance moderne à travers la quête de sexe et de record d’un
personnage appelé « l’Indien », alter ego d’André.

La poésie
de Jarry est réunie chez Gallimard en 1945. Son art s’y montre très varié,
entre la truculence et le goût scatologique déjà présents avec Ubu, un
pédantisme déconcertant, des cocasseries pataphysiques, et quelques vers plus
authentiques, propres à montrer l’autre poète que Jarry eût pu être.

Alfred
Jarry termine sa vie dans le dénuement. L’anecdote de sa dernière volonté est
largement rapportée : plutôt que l’extrême-onction, l’écrivain demande un
cure-dent, puis meurt dans la foulée.

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