Un secret

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Résumé

Bien que fils unique, le narrateur a un frère. Ce frère, il l’a inventé, afin de combler le vide qu’il sent au plus profond de lui. C’est un frère idéal, protecteur et agaçant à la fois, un frère avec lequel il se dispute, se bagarre le soir dans son lit, un frère avec qui partager ses larmes, un frère pour anéantir sa solitude. Ce frère est bien bâti et vigoureux, contrairement à lui qui est chétif, maigrelet, avec ses muscles ténus et sa poitrine creuse. Ce frère imaginaire ne décevrait pas ses parents, alors que lui peut lire quotidiennement un désappointement dans l’œil de son père. Ses parents bien-aimés incarnent l’idéal de l’athlète : Tania est grande, mince, élancée, elle a une musculature fuselée, c’est une nageuse émérite et elle pratique le plongeon de haut-vol. Maxime, le père, excelle dans tous les sports, mais c’est par-dessus tout un gymnaste aux muscles d’acier. Tania et Maxime se sont rencontrés dans un complexe sportif sur les bords de la Marne, quelque temps avant la Seconde Guerre mondiale. Ils se sont vus, aimés, et de l’union de ces deux corps parfaits est né ce petit qui se voit comme un avorton. Dans le magasin de vente en gros de vêtements – de sport, évidemment – familial, il aide comme il peut, il tient la caisse, tâche de bouger les cartons que Maxime soulève d’une main. Ses parents l’aiment, il le sait, mais il les déçoit, il le sent. Alors il sort parfois de la boutique et va chez Louise, une gentille voisine qui masse son corps grêle, et chez qui il se sent bien : elle l’écoute, elle-même se sent diminuée physiquement, étant affligée d’une terrible boiterie qui l’handicape au quotidien.

Un jour, alors qu’il accompagne sa mère dans une pièce de service, l’enfant trouve un petit chien en peluche aux yeux de bakélite, qu’il adopte immédiatement. Le joujou usé ne le quitte plus : il dort avec, il le place près de lui lors des repas, malgré le malaise visible que ses parents éprouvent en voyant ce petit chien, qu’il décide de baptiser Sim. C’est une ombre de plus dans le quotidien de la famille Grimbert – Grimbert, un nom bien français, ancré dans le terroir. L’enfant se demande pourquoi tant de gens lui demandent d’épeler ce nom, ces gens qui remplacent souvent le « n » par un « m » et le « t » par un « g », et le petit devient Grimberg, patronyme aux couleurs plus orientales. De fait, Simon a fait changer l’orthographe du patronyme familial, au grand dam du reste de la famille, notamment de son père Joseph, né en Europe centrale. Le narrateur ignore tout cela, mais il le sent. Il perçoit cette faute d’orthographe dans un roman familial qu’il veut idéal : Maxime et Tania se sont rencontrés, se sont aimés. La guerre venue, ils ont quitté la capitale et ses privations pour s’installer à la campagne dans un village au bord de la Creuse nommé Saint-Gaultier. Ils ont laissé passer l’orage de la guerre en coupant du bois et en aidant les enfants de l’école à faire de la gymnastique. L’orage passé, ils sont rentrés à Paris et leur amour a eu un fruit unique, lui-même. Si son physique d’enfant souffreteux et mal nourri – ce qu’il n’est pas – les a déçus, ses résultats scolaires, en revanche, sont plus que satisfaisants : l’enfant est brillant et caracole en tête des classements.

Le temps passe, l’écolier devient un lycéen. Il a quinze ans quand il assiste en classe à la projection d’un film qui le bouleverse : la réalité de l’extermination des Juifs est montrée de la façon la plus crue : corps dénudés rendus obscènes, désarticulés et jetés comme des ordures dans des fosses communes… Son estomac se révulse quand son voisin profère une ignoble plaisanterie : il bondit sur lui et le roue de coups, sans réfléchir. Quand il raconte l’aventure à Louise, celle-ci décide qu’il est temps que le jeune garçon apprenne enfin la vérité et que le secret qui pèse sur sa famille soit levé. Ce récit va délivrer l’adolescent en mettant au grand jour tout ce que l’enfant avait perçu.

Le mariage entre ses parents est le deuxième de chacun : Tania était l’épouse de Robert, ils habitaient Lyon. La sœur de Robert, Hannah, a ensuite épousé Maxime. Le jour même des noces, Maxime le séducteur invétéré qui faisait là un mariage raisonnable croise le regard de Tania, et en reste marqué. Il chasse l’image de cette femme parfaite de son esprit et s’installe avec la gentille Hannah au physique banal. Un grand bonheur leur vient : un fils, Simon, enfant vigoureux, souriant, idéal, le frère que le narrateur s’est inventé. Cependant, malgré tous ses efforts pour dissimuler son attirance, l’attraction que ressent Maxime vers Tania saute bientôt aux yeux d’Hannah, qui en conçoit une légitime jalousie et une immense tristesse, consciente que Maxime et Tania gravitent dans une sphère où elle n’a pas sa place.

Hélas, pendant ce temps, l’Histoire rattrape la famille Grimberg. Après la débâcle de juin 1940, le régime de Vichy instaure progressivement les lois qui excluent les Juifs de l’espace public. Maxime est juif, mais il n’est pas pratiquant. Sa judéité n’est pas son identité, et il ose se révolter à l’idée de devoir porter cette étoile jaune qu’on leur impose en juin 1942. Puis vient le temps des disparitions, des rafles : les voisins, les amis, certains membres de la famille même disparaissent du jour au lendemain. Maxime et les parents restants décident qu’il est urgent de quitter la capitale. Ils vont se réfugier en zone non occupée, à Saint-Gaultier. Maxime et l’oncle Georges vont partir les premiers. Ils seront rejoints par les femmes : Hannah, Esther, Louise, et aussi Tania. Son mari Robert est prisonnier de guerre dans un stalag et elle veut se rapprocher de la famille. Bien sûr, Simon sera du voyage, accompagné de son petit chien en peluche aux yeux de bakélite. Mais quand Hannah apprend que Tania est arrivée plus tôt que prévu à Saint-Gaultier, sa détresse est immense : rien ne sépare plus sa rivale et son mari. Pourtant, Tania et Maxime luttent contre cette attirance, mais eux seuls le savent. Quand vient le jour du départ pour Saint-Gaultier, Hannah est prostrée, muette. Dans le café près de la ligne de démarcation où ils doivent retrouver le passeur, les fugitifs ont l’affreuse surprise de voir entrer des policiers qui contrôlent leur identité. C’est la stupeur quand Hannah, délibérément, tend au fonctionnaire non pas ses faux papiers mais ceux qui la désignent comme Juive. En outre, elle indique que Simon est son fils. Les policiers arrêtent la mère et l’enfant, qui part en abandonnant son petit chien en peluche. Nul ne les reverra jamais.

À Saint-Gaultier, c’est la consternation. Puis le temps passe, et l’attirance entre Tania et Maxime prend le dessus : une liaison scandaleuse et coupable naît. Quand vient la fin de la guerre, l’espoir du retour des disparus est mêlé de remords. Mais Robert est mort dans son stalag, et Hannah et Simon n’ont laissé aucune trace. Au bout de quelque temps, Maxime et Tania se marient, et le souvenir même des deux assassinés va être effacé : après leur anéantissement par les nazis, la famille va gommer leur souvenir, comme s’ils n’avaient jamais existé, au point que le fils de Maxime et Tania, le narrateur, ignore tout de son frère défunt. On lui a tout caché mais, sans le savoir, il a tout deviné. Il ne manquait que les mots de Louise pour décoder le secret. Le narrateur tait son nouveau savoir, il ne dit rien à ses parents. Il poursuit de brillantes études et va devenir psychanalyste, expert ès secrets et dénicheur de fantômes familiaux. Ce n’est que le jour où la carapace de Maxime l’athlète, devenu un vieil homme, se fendillera, que le narrateur révélera à ses parents qu’il sait tout de leur secret. Maxime et Tania auront eux aussi le droit de faire leur deuil. Puis un jour, il décide de se rendre à la fondation Klarsfeld pour retrouver la trace de Hannah et Simon : il apprend qu’ils ont été gazés au lendemain de leur arrivée à Auschwitz.

Tania, victime d’un accident vasculaire cérébral, va perdre la maîtrise de son corps parfait. Cette souffrance est insupportable pour Maxime, qui met fin à leurs jours. Quant au narrateur, il offre à ce frère qu’il n’a jamais connu la tombe que l’enfant n’a même pas eu : il a donné sa photo pour que le portrait du garçonnet de huit ans figure aux côtés des milliers d’autres dans le gros livre noir, mémorial de l’extermination des enfants juifs de France. C’est là que repose Simon.

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