Utopie

par

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Thomas More

Éléments sur sa vie et sa
carrière

 

Thomas More naît en 1478 à Londres dans une famille bourgeoise. Son père, juge, est
aussi le principal d’une école de droit réputée. Il étudie d’abord à
Saint-Antoine, la plus célèbre école londonienne de l’époque, puis fait ses humanités au Canterbury College à Oxford.
Ses grandes capacités intellectuelles sont remarquées précocement. Son éducation est typiquement scolastique, il étudie la pensée d’Aristote et ses commentateurs
scotistes, dont Alexandre de Hales et Antonius Andreas. Il apprend bien sûr le
latin, la disputatio, et s’initie au
grec. Sans doute pour obéir aux désirs paternels, il s’oriente vers le droit,
qu’il étudie à New Inn puis Lincoln’s Inn.

Sa rencontre avec Érasme en
1499 est capitale. C’est le début
d’une longue amitié qui se meut parfois en collaboration. Un moment tenté par
la vie monastique, il mène une vie d’ascète à la chartreuse de Londres vers
1501-1505. En 1501, il assiste aux cours que donne William Grocyn, ami d’Erasmus,
sur les Hiérarchies célestes du
pseudo-Denys l’Aréopagite
, et à ceux du médecin humaniste Thomas Linacre sur
les Meteorologica d’Aristote. Durant
cette période, il subit également l’influence de l’humaniste pionnier de la
pédagogie John Colet, qui enseigne
de nouvelles méthodes d’exégèse préconisant
un retour au sens littéral et
historique des textes.

Finalement, tout à l’opposé
d’une vie retirée, Thomas More connaîtra une carrière fulgurante : il est avocat (barrister) à
vingt ans, puis membre du Conseil des avocats (bencher), avant d’enseigner à Furnivall’s Inn. Il sera ensuite membre du Parlement en 1504, 1512 et
1515, sous-shérif de Londres, avocat des marchands de la Cité entre 1510 et
1518, maître des requêtes, et membre du conseil privé du roi Henri VIII à partir de 1518. En
1521 il est fait chevalier et sous-trésorier du Royaume, puis chancelier du Royaume de 1529 jusqu’à sa
démission en 1532, en raison de ses divergences avec Henri VIII qui, devant le
refus papal d’annuler son mariage avec Catherine d’Aragon, avait décidé de
rompre avec Rome.

En 1533, il refuse de
paraître au couronnement d’Anne Boleyn, et en 1534, son refus de reconnaître le roi comme chef suprême de l’Église d’Angleterre
lui vaut une incarcération à la tour
de Londres, puis la mort sur l’échafaud
par décapitation en 1535, à l’âge de
cinquante-sept ans. En 1935, Thomas More est canonisé par Pie XI.

 

L’Utopie

 

L’Utopie ou le Traité
de la meilleure forme de gouvernement
(De
optimo reipublicae statu deque nova insula Tuopia libellus
), qui paraît en 1516, apparaît comme un véritable manifeste de l’humanisme chrétien.
Thomas More a d’abord rédigé le deuxième livre de l’ouvrage alors qu’il se
trouvait en mission diplomatique en Flandre en 1515. Il écrit ensuite le
premier livre après son retour à Londres en 1516.

La première partie, « négative »,
livre un tableau noir des mœurs politiques et juridiques de l’Angleterre
de l’époque : la justice est aveugle, ses jugements iniques, ses
châtiments cruels ; les souverains (Henri VII et Henri VIII sont
reconnaissables), belliqueux et trop avides de richesses, donnent lieu à une
satire ; c’est le règne de la
propriété
individuelle, des monopoles
économiques
, de l’argent, d’un capitalisme
naissant incompatible avec le
bonheur, et qui engendre une grande injustice
sociale 
; la guerre enrichit seulement les nobles et les nouveaux
propriétaires ; les paysans forment
une population prolétarisée du fait
de l’accaparement des terres cultivées (les
fameuses enclosures), chargée de
travailler durement pour entretenir quantité d’oisifs gravitant autour de la
Cour ainsi qu’une armée, et subventionner de coûteuses guerres alors que le
fossé entre riches et pauvres
ne cesse de se creuser. Thomas More livre ainsi une analyse lucide des mécanismes
sociaux d’oppression
et des possibilités de les mettre à bas.

La deuxième partie, « positive »,
présente l’utopie à proprement
parler, cette île pacifique où l’on
est libre de choisir sa religion, où
l’intolérance et le fanatisme sont punis par le servage et l’exil. Les pensées
de Thomas More s’expriment tout au long de l’ouvrage par la voix de Raphaël
Hythlodée, un voyageur imaginaire, qui connaît bien les mœurs et les institutions
des Utopiens qu’il expose dans le
détail : l’organisation de l’aide sociale, du travail, des loisirs, le régime
matrimonial, la politique démographique, la prééminence des choses de l’esprit,
une conception épicuro-stoïcienne de
la vertu et du bonheur, le gouvernement par une aristocratie du savoir, la diplomatie. Thomas More présente ainsi
un projet de profonde régénération
sociale
.

S’il prône à la fois un humanisme ouvert et un christianisme unitaire, l’auteur se
montre également un homme d’ordre
prônant une société verrouillée à
tous les étages. Les Utopiens pratiquent l’esclavage et mènent une politique
impérialiste de colonisation pour faire face à des problèmes de surpopulation.
Mais l’œuvre se présente également comme une vaste méditation sur les rapports entre éthique et politique, idéal et réel, pensée et action.

Thomas More a eu, pour le
genre de l’utopie, un précurseur en Platon, lequel imagine le
fonctionnement d’une cité idéale dans La République,
Les Lois et Critias. La forme de l’œuvre paraît également inspirée de La Germanie de Tacite.

La traduction française par Jean Leblond paraît
en 1550. Cette œuvre de Thomas More, par son ampleur, sa portée, son héritage
et les valeurs humanistes qu’elle défend, est à mettre en parallèle avec l’Éloge
de la folie
d’Érasme et Gargantua de Rabelais. Elle a notamment inspiré l’abbaye de Thélème de
Rabelais, la pensée rousseauiste, puis le socialisme européen, les phalanstères
fouriéristes.

 

Éléments sur sa pensée et ses
autres œuvres

 

L’œuvre humaniste de Thomas More, qui paraît presque
entièrement entre 1505 et 1520, coïncide avec les plus belles années de
l’humanisme chrétien et participe d’un grand mouvement de renouveau, en pleine crise intellectuelle et religieuse. Contre la scolastique et son dogmatisme stérile entretenu par les
universités européennes, l’humanisme apporte un esprit nouveau qui remet en
cause de vieilles valeurs. Contre une Église
hermétique
qui se coupe de ses fidèles, les humanistes prônent un retour aux Évangiles, à une religion
plus vivante, plus incarnée, plus proche du peuple.

En 1504,
Thomas More traduit la Vie et plusieurs traités de Pic
de La Mirandole
(1463-1494), un de ses modèles, avec lequel il partage une
même soif de connaissance universelle.
Avec Érasme, il donne une traduction des Dialogues de Lucien, publiée en 1506. En 1513, il commence à écrire son Histoire de Richard III, premier
ouvrage historique anglais d’inspiration humaniste. À l’instar de Tacite, il se
penche avec lucidité sur ce qui meut les personnages historiques. Près d’un
siècle plus tard, cette œuvre inspirera Shakespeare.

Entre 1515 et 1520, plusieurs de ses lettres contiennent un plaidoyer fervent en faveur du grec, dont l’apprentissage, comme celui
du latin, est censé donner un meilleur accès au message divin, plutôt qu’aux
chefs-d’œuvre de l’Antiquité. More y loue la traduction qu’a proposée Érasme
du Nouveau Testament. Critiquant
l’inclination au jargon et les vaines subtilités de la théologie disputatrix, il met en avant la
nécessité de corriger le texte de la
Vulgate et la supériorité, sur le
texte écrit, d’une tradition vivante de
l’Église
. Avec le grammairien William Lily, il livre des Épigrammes
latines
, traduites de l’Anthologie
grecque
, qui paraissent en 1518.

La période
humaniste
de More s’achève avec
l’émergence de Luther qui commence
en 1520 à publier ses premiers pamphlets, et avec la parution de l’Assertio septem sacramentorum de Henri
VIII en 1521. Thomas More commence alors à livrer des écrits polémiques : Adversus
Lutherum
(1523), Dialogue Concerning Tyndale (1528), The
Supplication of Souls
(1529), The Confutation of Tyndale’s Answer (« Réfutation
de la réponse de Tyndale », 1532-1533), The Apologye of Sir T. More
et The Debellation of Salem and Byzance (1533).

Pendant son incarcération,
il écrit des lettres et un Dialogue of Comfort against Tribulation
qui donnent un éclairage sur sa foi
sincère
. Il termine sa vie en écrivant une Imitation de la Passion du Christ, où il se montre plein de ferveur religieuse.

 

 

« Face au monde social réel construit tout au long de
l’histoire des sociétés sur le principe de l’avoir et de l’accumulation
privative des biens matériels au profit des puissants et des « déjà »
riches, ce qui fait de l’homme un loup pour l’homme et de ceux qui dominent,
les exploiteurs des peuples, on se prend à rêver d’un ailleurs où l’être de
l’homme serait le bien suprême, son bonheur social, la fin rationnelle de
toutes les institutions publiques et la recherche de la stabilité de la
communauté humaine, l’objectif de toutes les magistratures. »

 

« La principale cause de la misère publique, c’est le nombre
excessif de nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail
d’autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu’au
vif, pour augmenter leurs revenus ; ils ne connaissent pas d’autres
économie. »

 

Thomas More, L’Utopie,
1516

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