Voyage au pays du coton

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Érik Orsenna

Érik Orsenna – de son vrai
nom Érik Arnoult – est un écrivain français né en 1947 à Paris dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Après
avoir fait ses classes préparatoires au lycée La Bruyère à Versailles, Érik
Arnoult étudie la philosophie et les sciences politiques avant de choisir l’économie
et de devenir docteur d’État dans cette discipline après un passage à la London
School of Economics. Il publie en même temps un premier roman au Seuil, Loyola’s
Blues
, un récit d’initiation ayant pour protagoniste Sébastien, un
jeune homme à la famille ruinée qui étudie dans un collège de province tenu par
des jésuites rigoristes qui suivent la tradition de Loyola. À l’occasion de
cette première publication en tant que romancier il se choisit le pseudonyme d’Orsenna, d’après le nom de
la vieille ville du Rivage des Syrtes
de Julien Gracq. Il mène en parallèle à ses activités littéraires une carrière
d’enseignant et chercheur, se spécialisant dans la finance internationale et
l’économie du développement, en lien avec l’université de Paris-I et l’École
normale supérieure.

En 1981, il rejoint le cabinet du ministre de la Coopération,
Jean-Pierre Cot, où il s’occupe des questions relatives aux matières premières et aux négociations multilatérales. En 1983 il
devient conseiller culturel de
François Mitterrand jusqu’en 1984 et écrit quelques discours mineurs pour lui. En
1985 il devient maître des requêtes au Conseil d’État puis conseiller d’État en 2000. Il connaît le succès en tant que
romancier avec L’Exposition coloniale, qui remporte le prix Goncourt en 1988, l’autobiographie fictionnelle de Gabriel, un
aïeul de l’auteur né à la fin du XIXe siècle. Le héros a pour
particularité d’être bigame – il aime deux sœurs –, et son parcours
initiatique, qui mène le lecteur en Amérique latine ou au Vietnam, semé de
déboires amoureux et de difficultés dans ses relations avec son père, devient
prétexte à plonger le lecteur dans une France d’autrefois, fière de son Empire
colonial. Dans les années 1990, Orsenna collabore avec Roland Dumas, alors
ministre des Affaires étrangères, sur les questions de la démocratisation en
Afrique et les relations entre Maghreb et Europe du Sud.

En 1998, l’année où il est
élu à l’Académie française, il
publie Longtemps, où l’on retrouve un certain Gabriel, lui aussi
partagé entre deux femmes : son épouse et sa maîtresse. Son adultère dure pas
moins de trente-cinq ans et à nouveau Orsenna fait voyager son lecteur,
notamment à Séville, Gand et Pékin. En 2001 paraît un grand succès d’Érik
Orsenna, La Grammaire est une chanson douce, dont les héros, Jeanne, dix
ans, et Thomas, quatorze ans, seuls rescapés d’un naufrage, se retrouvent sur
l’île des Mots, un territoire surprenant où les mots sont des êtres réels
menant leur vie. L’histoire est racontée sous la forme d’un conte pour adultes propre à faire
redécouvrir au lecteur sa langue et sa beauté. L’on peut également percevoir
quelques piques dirigées contre un enseignement excessivement rigoriste,
prenant trop peu en compte l’univers mental de l’enfant.

En 2002 dans Madame
Érik Orsenna emploie une forme originale pour conter
l’autobiographie d’une Malienne d’une cinquantaine d’années, Madame Bâ, qui,
ayant vu sa demande de visa temporaire pour la France rejetée, entreprend un
recours en justice et écrit une lettre au président de la République française.
Les titres des chapitres sont les intitulés du formulaire 13-0021 qu’elle a dû
remplir pour sa demande de visa et dont elle développe chaque section, de sorte
que le tout raconte l’histoire de sa famille en parallèle à celle du Mali.
Madame Bâ est née en 1947, au moment où le pays était rattaché à l’Afrique
occidentale française. Elle souhaite venir en France rejoindre son petit-fils
Michel, que lui a enlevé « l’ogre du football ». Le récit qu’elle
fait dénonce le miroir aux alouettes que constitue la France pour nombre de
candidats au départ. Madame Bâ a élevé huit enfants qu’elle a eus de son beau
mais infidèle mari peul, et elle conte une Afrique contrastée, partagée entre
violences et richesses éternelles, en même temps qu’elle présente la France
comme un pays honteux, contrit, ayant besoin d’une Afrique aux forces vives. Le
ton oscille entre humour et pathétique.

Les Chevaliers du Subjonctif qui paraissent en 2003 constituent la suite de La Grammaire est une chanson douce. On
retrouve Jeanne, devenue une adolescente rêveuse enquêtant sur les mystères de
l’amour, toujours sur l’île des Mots qui se trouve sous le joug du dictateur
Nécrole dont la police traque les opposants. Après la disparition de son frère
Thomas, Jeanne part à sa recherche avec le cartographe officiel de l’île et le
retrouve sur l’île des Subjonctifs, des rebelles – le subjonctif étant décrit
par l’auteur comme « le mode du désir, de l’attente, de l’imaginaire, du
monde tel qu’il devrait être ». Viendra en 2007 une nouvelle suite, La
Révolte des accents
, où l’on retrouve Jeanne en gardienne de phare. Une
nuit, des comédiens débarquent sur l’île dans une jonque ; ils jouent une
pièce de Shakespeare mais au matin, accents et épices ont disparu du territoire
avec les visiteurs. Jeanne va à nouveau partir pour une quête initiatique et
retrouver accents, épices et Thomas en Inde. L’académicien rappelle à son
lecteur l’importance et le rôle des accents en même temps qu’il lui fait
découvrir les accents employés dans des langues étrangères.

Dans l’intervalle, Érik
Orsenna a publié en 2006 Voyage au pays du coton, sous-titré Petit
précis de mondialisation
, sur un sujet qu’il connaît bien. Le
sous-titre prend tout son sens lorsqu’on comprend qu’entre essai, roman et
carnet de voyage, en remontant la piste du coton, l’auteur cherche, au gré de
ses déplacements à travers la planète, qui ont à voir avec les champs de la
biochimie, de l’industrie textile comme de l’agriculture, à présenter à son
lecteur les multiples visages des mondialisations et de la globalisation :
au Brésil où prévaut un libéralisme débridé, en Ouzbékistan où les kolkhozes
ont asséché la mer d’Aral, à Alexandrie, ville historique du commerce du coton,
en Chine dans la capitale mondiale de la chaussette, aux États-Unis dont
l’auteur, quelque peu militant, dénonce la politique subventionniste en même
temps qu’il critique le fonctionnement de l’OMC, ou à nouveau au Mali. En 2008
et 2010, Orsenna fait paraître deux nouveaux « petits précis de
mondialisation » avec respectivement L’Avenir de l’eau et Sur
la route du papier
.

En 2010, L’Entreprise
des Indes
fait le choix original de se concentrer sur le regard du
frère cadet de Christophe Colomb, Bartolomé,
cartographe, à l’occasion de la préparation longue de huit années d’un voyage
qui devait mener le grand frère jusqu’aux Indes. Le romancier s’applique à
rendre l’atmosphère du XVe siècle portugais, période de découvertes,
à décrire l’industrie qui s’organise autour des voyages maritimes ; mais
c’est aussi une période noire de l’histoire qui s’annonce, avec l’Inquisition
et la chasse aux Juifs ainsi que le massacre des peuples du Nouveau Monde.

 

Au fil de ses publications,
Érik Orsenna a acquis l’image d’un académicien
populaire
, comme peu le sont, capable de se faire le trait d’union entre les exigences de la langue française et un vaste lectorat, car chacun de ses
ouvrages connaît le succès. Cela est
dû non seulement à des talents de conteur
mais aussi à un style simple et clair,
abordable par le plus grand nombre. Si la poésie
de sa langue est souvent notée, on peine toutefois à reconnaître la même
qualité littéraire à La Grammaire est une
chanson douce
et ses suites qu’au Petit
Prince
de Saint-Exupéry, qui semble avoir été un modèle.

 

 

« – Les mots sont
de petites bêtes sentimentales. Ils détestent que deux êtres humains cessent de
s’aimer.

– Pourquoi ? Ce
n’est pas leur affaire, quand même !

– Ils pensent que si !
Pour eux, le désamour, c’est du silence qui s’installe sur Terre. Et les mots
haïssent le silence. »

 

« Une phrase, c’est
comme un arbre de Noël. Tu commences par le sapin nu et puis tu l’ornes, tu le
décores à ta guise… Jusqu’à ce qu’il s’effondre. Attention à ta phrase : si
tu la charges trop de guirlandes et de boules, je veux dire d’adjectifs,
d’adverbes et de relatives, elle peut s’écrouler aussi. »

 

Érik Orsenna, La
Grammaire est une chanson douce
, 2001

 

« Le coton est le porc
de la botanique : chez lui, tout est bon à prendre. Donc tout est pris.
D’abord, on récupère le plus précieux : les fibres. Ce sont ces longs fils
blancs, formant les flocons qui entourent les graines. Des machines vont les en
séparer. Les fibres du coton sont douces, souples et pourtant solides. Elles
résistent à l’eau et à l’humidité. Elles ne s’offusquent pas de nos
transpirations. Sans grogner, elles acceptent d’être mille fois lavées, mille
et une fois repassées. Elles prennent comme personne la teinture, et la
gardent… La longue liste de ces qualités a découragé les matières naturelles
concurrentes, animales et végétales. La laine et le lin ne représentent plus
rien. Si la fibre synthétique domine le marché du textile (soixante pour cent),
le coton résiste (quarante pour cent). Et c’est ainsi que le coton vêt l’espèce
humaine. Il ne s’en tient pas là. »

 

Érik Orsenna, Voyage au
pays du coton
, 2006

 

« Dieu seul sait comme
j’ai aimé mon travail de cartographe, tout de précision et de rêverie mêlées.
Mais, dans une autre vie, je sais que je m’adonnerais à la dissection ;
avec une préférence pour les cadavres de dominicains. Quelle tâche plus
exaltante que de chercher dans le corps d’un de ces saints hommes l’origine de
la violence ? Il doit s’agir d’un organe minuscule en forme de trébuchet,
une balance interne qui le fait passer sans prévenir de l’extrême bonté à la
pire sauvagerie. »

 

Érik Orsenna, L’Entreprise
des Indes
, 2010

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