Heros de roman

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  • Publié le : 19 décembre 2011
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Le personnage de roman au XVIIIe siècle

Si l’on accepte de nuancer les histoires littéraires qui situent traditionnellement l’âge d’or du personnage au XIXe siècle, sous la plume des grands romanciers comme Balzac, Flaubert ou Stendhal, il est facile de s’apercevoir qu’il existe déjà, et de manière très forte, au XVIIIe. La production littéraire des années 1730-1790 ne se réduit pas auxseules Lumières dont l’éclat a malencontreusement occulté le rôle de la fiction à la même époque. Le XVIIIe siècle reste, en termes numériques, le siècle du roman autant que du combat d’idées : plus de 260 titres voient le jour entre 1700 et 1720 (Bibliographie du genre romanesque français, 1751-1800, A. Martin, V. Mylne et R. Frautschi, Londres-Paris, 1977), contre 63 en Angleterre sur la mêmepériode. Cet essor du roman est tel qu’il touche un public de plus en plus large et finit par représenter une menace pour les institutions pédagogiques et religieuses : les privilèges d’impression lui sont interdits en 1737 et il fait l’objet, pendant plusieurs d’années, d’une véritable censure. Les autorités lui reprochent, outre son absence de « poétique» fondatrice, l’immoralité d’un propos qui inciteau vice par la peinture de l’amour. Le roman des Lumières se voit condamné avec une sévérité d’autant plus grande qu’il touche de très nombreux lecteurs, bénéficiaires des nouveaux cercles culturels — académies régionales, cabinets de lecture, collections populaires comme la bibliothèque bleue — qui facilitent la diffusion et la circulation du savoir. Cette situation paradoxale, qui voit le genrele plus populaire exposé à toutes les critiques, constitue pour une grande part ce que George May appelle « le dilemme du roman au XVIIIe siècle » : condamné à se travestir ou à se nier comme genre, le roman est partout sans pourtant exister de manière légitime.
Ce pouvoir de rayonnement, abstraction faite des fantasmes qui l’entourent, le roman le doit principalement à sa puissanced’identification. Il réussit, plus que les autres formes littéraires, à toucher le lecteur. Il s’agit d’une tendance propre au siècle des Lumières : la mort de Louis XIV et la Régence qui lui succède (1715-1723) libère les échanges commerciaux et la spéculation financière. Tout circule, bouge et change dans un monde en mouvement où l’essor profite à la bourgeoisie qui s’enrichit. Cette transformation économiqueet sociale, qui ébranle le socle de l’Ancien Régime, entraîne aussi de profonds changements esthétiques : les lecteurs issus de ces catégories nouvelles exigent des romans qu’ils reflètent le cours de leur destinée. Le public de 1730 ne cherche plus le dépaysement ni l’affabulation : il préfère aux aventures prestigieuses le miroir de son propre parcours. Le héros est mort, vive le personnage.L’Encyclopédie définit ce dernier, en 1755, de la manière suivante :
Les personnages parfaits sont ceux que la poésie crée entièrement, auxquels elle donne un corps et une âme, et qu’elle rend capables de toutes les actions et de tous les sentiments des hommes.
Ainsi présenté, le personnage apparaît sous un jour essentiellement humain. Capable de « toutes les actions et de tous les sentimentsdes hommes », il rompt avec la tradition du modèle au-dessus de la destinée commune. Le personnage vaut moins par ses hauts faits que par son pouvoir d’illusion sur le lecteur. Le XVIIIe siècle assiste donc à la naissance du personnage « moderne » : non plus un archétype mais un être vraisemblable, ancré dans le monde d’ici-bas, avec ses plaisirs, ses faiblesses et ses incertitudes.
La rupture dela Régence ne saurait en effet constituer une parenthèse purement euphorique. La modernisation de l’économie, si elle libère la circulation des biens, introduit dans le système la menace et la ruine lorsque s’effondre le système de Law en 1720. Le XVIIIe siècle s’ouvre sur une frénésie qui se grise dans la valse des repères et « le deuil des anciennes certitudes théologiques et politiques »...
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