Les ruines circulaires

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  • Publié le : 23 octobre 2010
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LES RUINES CIRCULAIRESJorge Luis Borges
 
And if left off dreaming about you...
Through the Looking-Glass, IV.
 
Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou síenfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul níignorait que líhomme taciturne venait du Sud et quíil avait pour patrie un des villages infinis qui sont en amont, sur le flancviolent de la montagne, où la langue zende níest pas contaminée par le grec et où la lèpre est rare. Ce quíil y a de certain cíest que líhomme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusquíà líenceinte circulaire surmontée díun tigre ou díun cheval de pierre, autrefois couleur de feu etmaintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profané par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes. Líétranger síallongea contre le piédestal. Le soleil haut líéveilla. Il constata sans étonnement que ses blessures síétaient cicatrisées; il ferma ses yeux pâles et síendormit, non par faiblesse de la chair mais pardécision de la volonté. Il savait que ce temple était le lieu requis pour son invincible dessein; il savait que les arbres incessants níavaient pas réussi à étrangler, en aval, les ruines díun autre temple propice, aux dieux incendiés et morts également; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit il fut réveillé par le cri inconsolable díun oiseau. Des traces de pieds nus, des figueset une cruche líavertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa magie. Il sentit le froid de la peur et chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles inconnues.
Le dessein qui le guidait níétait pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait rêver avecune intégrité minutieuse et líimposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout líespace de son âme; si quelquíun lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il níaurait pas su répondre. Le temple inhabité et en ruine lui convenait, parce que cíétait un minimum de monde visible; le voisinage des paysans aussi, car ceux-ci se chargeaient de subvenir à sesbesoins frugaux. Le riz et les fruits de leur tribut étaient un aliment suffisant pour son corps, consacré à la seule tâche de dormir et de rêver.
Au début, les rêves étaient chaotiques; peu après, ils furent de nature dialectique. Líétranger se rêvait au centre díun amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées díélèves taciturnes fatiguaient les gradins; lesvisages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. Líhomme leur dictait des leçons díanatomie, de cosmographie, de magie; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme síils devinaient líimportance de cet examen, qui rachèterait líun díeux de sa condition de vaine apparence et líinterpoleraitdans le monde réel. Líhomme, dans le rêve et dans la veille, considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritâít de participer à líunivers.
Au bout de neuf ou dix nuits il comprit avec quelque amertume quíil ne pouvait rien espérer de ces élèves qui acceptaientpassivement sa doctrine mais plutôt de ceux qui risquaient, parfois, une contradiction raisonnable. Les premiers, quoique dignes díamour et dl affection, ne pouvaient accéder au rang díindividus; les derniers préexistaient un peu plus. Un après-midi (maintenant les après-midi aussi étaient tributaires du sommeil, maintenant il ne veillait que quelques heures à líaube) il licencia pour toujours le...
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