Accident Nocturne

par

L'image insaisissable et fuyante du père

Albert Modiano, le père de Patrick Modiano,est un personnage récurrent dans l’œuvre de l’écrivain. Personnage ou empreinteen creux ? En effet, jamais Albert Modiano ne semble tenir son rôle, lerôle attendu d’un père, celui d’un soutien et d’un homme qui pose un cadre danslequel va évoluer son enfant. En conséquence, Patrick Modiano est en quête deson état de fils, qu’il recherche et fuit à la fois. Accident nocturnetémoigne de cette quête teintée de souffrance, dont l’écrivain donne une imaged’errance onirique et sans cohérence.

« Quelle structure familiale avez-vousconnue ? J’avais répondu : aucune. Gardez-vous une image forte de votrepère et de votre mère ? J’avais répondu : nébuleuse. » Deuxnuages, voilà ce que sont les parents de Patrick Modiano. Nuages, par essenceinsaisissables et fuyants, poussés par d’impondérables vents dansd’imprévisibles directions. Conséquence de cela, le narrateur avoue :« Je n’ai jamais été un fils. » Pas par goût ni par choix,mais poussé par les vents de la vie. Au fil de son errance onirique etnocturne, le narrateur croise des figures masculines qu’il croit dominantes etqui, en fait de guides, se révèlent plus décevantes les unes que les autres. Lepremier qu’il croise est cet homme : « un brun massif aux cheveux trèscourts », au verbe rare, dont la présence auprès de JacquelineBeausergent, après l’accident, s’impose comme une autorité silencieuse. Cetteautorité se confirme quand l’individu donne au narrateur une enveloppe pleinede billets de banque, et lui enjoint de garder le silence sur toute cetteaffaire. Une aura de mystère entoure cet homme, que le narrateur va rechercherensuite. Un patron de café lui dit qu’il n’est « pas un enfant de chœur »,ce qui assombrit encore l’aura du personnage : est-ce un voleur, untrafiquant, pire encore ? Il a une adresse, il s’appelle Solière… dumoins le croit-on, car à la fin du roman la vérité apparaît : son vrai nomest Morawski. Il n’est pas l’amant de Jacqueline Beausergent, il est son patron,simplement. C’est un homme d’affaires. Quelles affaires ? On ne sait. Il ades appartements, qu’il n’habite pas. Il donne ses rendez-vous dans desbrasseries, des cafés, des lieux publics… tout comme Albert Modiano quand ilrencontre son fils. Un mystère entoure Solière-Morawski, le même qui entoureModiano père – un mystère qui est un masque, celui d’un individu qui s’appliqueà ce que rien ne le définisse.

Puis apparaît le docteur Bouvière :« Pommettes, petits yeux clairs très enfoncés dans leurs orbites. Unetête de mort. Les lèvres charnues, curieusement ourlées. Et la voix si froideet lisse... ». Il règne sur un groupe d’étudiants – par définition jeunes –qui boivent ses paroles, au cours de réunions qui se tiennent dans desbrasseries. Il en impose par son autorité, qu’aucun de ses disciples ne remeten cause. Pourtant, quand le narrateur le voit pour la première fois (encoredans un café), Bouvière est alors dominé – humilié même –, par une femme dontle lecteur ne saura rien, sinon qu’elle exerce une autorité sans partage sur ledocteur. Autre mystère : ces ecchymoses dont le visage du docteur estcouvert, un soir. Qui l’a frappé ? Le narrateur et le lecteur n’en saurontrien. C’est encore une figure masculine, pleine d’autorité, paternelle donc,qui se révèle, elle aussi, n’être qu’une image, qui recouvre une nébuleuseréalité. Pas de maison, et rien qui l’ancre dans un réel tangible.

Il en va de même pour Albert Modiano. Pas detendre souvenir d’enfance lié à ce père, mais le douloureux souvenir de cettedénonciation du fils par son père comme « voyou » à la police :« Quand j’avais dix-sept ans, mon père, pour se débarrasser de moi,avait appelé un après-midi police-secours, et le panier à salade nous attendaitdevant l’immeuble. Il m’avait livré au commissaire du quartier […]. »« Pour se débarrasser de moi » : un fils peut-il dresserun pire bilan de l’attention que lui a portée son père ? Ce père qui« fait des affaires », qui ne voit jamais son fils chez lui, qui nele rencontre que dans des cafés. Au fil du roman, le narrateur constate que cescafés s’éloignent progressivement du centre de Paris, que les rendez-vous quelui donne son père ont lieu de plus en plus tôt, le matin, quand le jour n’estpas encore levé. L’heure de l’ultime rendez-vous : « Sept heuresprécises du matin, café de La Rotonde, au pied de l’un de ces immeubles debrique qui forment des blocs et marquent la limite de Paris. Là-bas, Montrougeet un tronçon du périphérique que l’on venait de construire. » Au fil dutemps, les vêtements du père ont perdu de leur splendeur, se sont usés, lemanque d’argent d’Albert Modiano devient criant. « Nous n’avions pasgrand-chose à nous dire et je savais que nous ne nous reverrions plus. Nousnous sommes levés et, sans nous serrer la main, nous sommes sortis ensemble ducafé de La Rotonde. J’ai été surpris de le voir s’éloigner dans sonpardessus bleu marine vers le périphérique. Je me demande encore dans quellelointaine banlieue ses pas l’entraînaient. » Une banlieue, symboliquementlieu de bannissement, exil choisi par ce père qui, s’il l’est biologiquement,n’en est pas un par son comportement. Accident nocturne est le lieu del’éloignement de l’image du père de Patrick Modiano, et de son effacement.

Comme on peut le voir dans tout le roman,c’est finalement cette absence du père, cette absence de cellule dans laquelleun être devrait s’épanouir qui pousse Patrick Modiano dans sa recherche sansfin : « Voulez-vous changer la vie ou bien retrouver une harmonieperdue ? Retrouver une harmonie perdue. » Et cette quête passe par lalittérature, une littérature engendrée par le manque, qui tente de retisser unevie.

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