Accident Nocturne

par

Une vision onirique de la vie

Le narrateur vit la nuit la plupart du temps. Une grande partie des événements qui surviennent lorsqu’il a vingt ans se déroulent la nuit, il dit d’ailleurs : « La nuit, dans les rues, j’avais l’impression de vivre une seconde vie plus captivante que l’autre, ou tout simplement, de la rêver. » L’une des grandes questions du roman est justement celle-ci : où se trouve la frontière entre le rêve et la réalité ? Le narrateur mène ici une enquête policière d’une grande précision, le souvenir des événements est toujours parfaitement situé géographiquement et dans des lieux que Patrick Modiano décrit de façon méticuleuse. Cependant, de l’aveu du narrateur lui-même, il ne différencie pas ce qu’il rêve de ce qu’il vit. Ainsi, l’accident place des Pyramides – que l’on croit purement fortuit – est en réalité la conséquence d’un enchaînement de faits mal définis que le narrateur semble vivre dans un demi-sommeil. Tout d’abord, bouleversé par le départ d’une amie, il erre dans les rues de Paris jusqu’à un restaurant, Les Calanques. Il finit par quitter ce lieu et réalise, lors d’un instant de lucidité, qu’il avance comme dans un rêve, mais il replonge aussitôt dans un autre rêve, rue de Rivoli, et traverse alors la place des Pyramides comme si c’était une prairie. C’est à ce moment que la Fiat couleur vert d’eau de Jacqueline Beausergent le heurte. Son attitude, ses réactions sont telles que, Jacqueline Beausergent le lui dira plus tard, les témoins et les médecins pensent qu’il a pris « des substances toxiques ». Il semble être dans un état second.

Un autre rêve commence ensuite mais il ressemble plutôt à un cauchemar bien réel : il s’agit du jour où son père l’a fait mener au commissariat de police, cela pour se débarrasser de lui. Le récit commence de façon factuelle et devient, semble-t-il, identique à ce qui se passa entre Patrick Modiano et son père. Le narrateur s’assoupit sur la banquette où on le fait attendre, quand soudain des gens bien habillés sont poussés par des inspecteurs dans la salle, d’autres avec une allure de clochard, c’est une rafle, comme celle dans laquelle son père a été pris pendant la guerre. Parmi les gens raflés se trouve Jacqueline Beausergent, « avant qu’elle entre dans la pièce voisine, nos regards se croisent. » On a ici le récit d’un rêve où l’inconscient mêle la traumatisante réalité du passé familial – rafle où Albert Modiano fut embarqué et faillit bien être déporté vers les camps d’extermination – et la préoccupation du moment pour le narrateur, Jacqueline Beausergent.

Le contraste entre la précision policière et méticuleuse de l’enquête menée et l’afflux de souvenirs est frappant. En effet, les souvenirs du narrateur n’ont rien d’objectif ni de cohérent, car « L’oubli finit par ronger des pans entiers de notre vie et, quelquefois, de toutes petites séquences intermédiaires. » Alors, comme dans un rêve, la chronologie est absente du roman. En effet, « Comment établir la moindre chronologie en voyant défiler ces images tronquées qui se chevauchent dans la plus grande confusion de notre mémoire, ou bien se succèdent tantôt lentes, tantôt saccadées, au milieu de trous noirs ? » Et quelle est cette femme qui se poste devant le domicile du narrateur ? Est-elle réelle, cette « femme grande, vêtue d’un manteau en mouton retourné et qui portait un chapeau à large bord et un sac marron en bandoulière » ? « Le chapeau à larges bord accentuait la dureté de son visage et, sous la lumière jaune du lampadaire, elle ressemblait à une très vieille cabotine allemande du nom de Leni Riefenstahl. Visage de momie, oui, la momie d’une petite fille méchante et capricieuse d’il y a quatre-vingts ans. » Cette femme, ou cette vision, l’agresse. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Est-elle seulement réelle, ou est-ce un rêve de plus ? Le lecteur ne le sait pas, tout comme le narrateur qui semble l’ignorer.

Une substance toxique revient sans cesse dans le récit, l’éther, qui est, outre un désinfectant, un puissant narcoleptique et un psychotrope. L’odeur de l’éther, écrit le narrateur, « avait toujours eu un curieux effet sur moi. Elle me semblait l’odeur même de mon enfance, mais comme elle était liée au sommeil et qu’elle effaçait aussi la douleur, les images qu’elle dévoilait se brouillaient aussitôt. » Respirer l’odeur de l’éther à la clinique après l’accident fait remonter pêle-mêle différents souvenirs à l’esprit du narrateur : un accident dans son enfance, un chien écrasé devant lui quand il était petit, et ce mot, « engadine », qui n’évoque rien sinon qu’il est synonyme de repos et d’air pur, et que c’est là qu’il devrait aller (en réalité, l’Engadine est une vallée des Alpes suisses). L’éther, odeur de son enfance, lui ouvre les portes des paradis artificiels des souvenirs.

Une lecture possible du roman est donc de le voir comme le récit d’un long, d’un très long rêve, au cours duquel les événements s’enchaînent sans lien logique, mais commandés par le formidable maître qu’est l’inconscient du narrateur.

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