Ainsi parlait Zarathoustra

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Friedrich Nietzsche

Chronologie

 

1844 : Friedrich Nietzsche naît à
Röcken en Prusse, près de Leipzig, dans une famille de pasteurs luthériens. Son
père, pasteur évangélique, meurt peu avant ses quatre ans. Jeune il compose au
piano, écrit de la poésie, a une activité théâtrale. Son goût pour la musique est
tel qu’il souhaitera un temps devenir musicien, ce dont le dissuadera sa mère. En
1858, ses brillants résultats scolaires lui valent d’entamer ses études secondaires
classiques au prestigieux collège de
Pforta
, avec une bourse du roi ; il obtient son baccalauréat en 1864. Ses
études sont marquées par une grande soif
de connaissances 
; il éprouve quelques difficultés dans ses choix
d’orientation, en raison de la variété de ses attirances. Alors qu’il
souhaitait un temps devenir pasteur, sa foi s’affaiblit progressivement.

 1864 : Nietzsche commence à étudier
la philologie grecque à l’université de Bonn. Il souffre de solitude, fait néanmoins la rencontre du
professeur helléniste et latiniste F. W. Ritschl, qui sera pour lui un
soutien. La lecture de Schopenhauer,
qu’il découvre à Leipzig où il a suivi Ritschl, est déterminante dans le
déploiement de sa pensée. Il fait aussi la connaissance de Richard Wagner et s’enthousiasme pour sa
musique. Ses premières publications sont des études philologiques.

1869 : Il devient professeur de
philologie
classique à l’université de Bâle. Pendant ses années
de professorat, il s’intéresse beaucoup à l’Antiquité grecque, et particulièrement aux présocratiques, Héraclite
et Empédocle au premier chef. Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, il
s’engage comme infirmier. Des troubles de santé apparaissent, qui ne
feront que s’accentuer.

1872 : Nietzsche publie sa première œuvre majeure, La Naissance de la tragédie (cf. ci-dessous), œuvre polémique qui
lui met tous les philologues à dos, mis à part son ami Erwin Rohde. Wagner le
soutient également.

1873 : La publication des Considérations
inactuelles
(cf. ci-dessous) commence. Nietzsche fait la connaissance de Paul Rée, avec qui il s’entretient beaucoup
de morale, et qui le poussera à
s’affranchir de Wagner et de Schopenhauer à travers la lecture des moralistes français. En 1875 il rencontre Heinrich Köselitz, qu’il surnomme Peter Gast et qui sera pour lui une sorte de secrétaire qui
l’accompagnera dans son parcours éditorial.

1878 : Première publication de Humain, trop humain (cf.
ci-dessous), qui marque un changement décisif
dans sa philosophie, par le biais de la critique de Schopenhauer et
l’ébranlement de toute la métaphysique. Nietzsche rompt cette année-là avec Wagner.

1879 : Après avoir quitté son poste de professeur pour des raisons de santé, Nietzsche mène une vie d’errance entre Sils-Maria, un
petit village des Alpes, lieu de passage de nombreux écrivains, Nice, Turin,
Gênes, Venise. Il connaît de nombreux problèmes d’argent comme de santé,
cherche un climat qui lui soit favorable.

1881 : La publication de l’Aurore, œuvre qui rencontre moins
d’écho qu’Humain trop humain, marque
le début de la traversée du désert de Nietzsche dans les années 1880. Elle signe
pourtant l’entrée du philosophe dans la maturité.

1882 : Il écrit les quatre premiers livres du Gai Savoir (cf. ci-dessous) et rencontre Lou Andreas-Salomé à Rome ; il
s’éprend vivement d’elle. C’est à elle qu’il confie pour la première fois son
intuition de l’Éternel Retour cette
année-là. Avec elle et Paul Rée, il part faire un séjour en Suisse, mais les relations
des trois amis se dégraderont peu après. Nietzsche à cette époque est souvent sujet
à de profondes crises de dépression.

1883-1885 : Écriture d’Ainsi parlait Zarathoustra (cf.
ci-dessous). La bonne réception que lui réserve Heinrich Köselitz le
réconforte.

1886 : Publication de Par-delà le bien et le mal (cf.
ci-dessous).

1887 : Parution de La Généalogie de la morale et du
cinquième livre du Gai Savoir.

1888 : Cette année, la dernière de sa production, est particulièrement
riche : paraissent L’Antéchrist, Ecce Homo et Le Crépuscule des idoles (cf.
ci-dessous). Le philosophe commence à bénéficier d’une petite notoriété ; quelques disciples font connaître sa
pensée.

1889 : Nietzsche connaît une crise
le 3 janvier à Turin. Il enlace en pleine rue un cheval qu’il voit se faire violemment
fouetté puis connaît plusieurs jours de folie,
pendant lesquels il chante beaucoup, se prend pour des figures mythiques comme
Napoléon, le Christ ou Dionysos. Son ami Franz Overbeck l’emmène dans un asile d’aliénés à Bâle. Il deviendra
peu à peu aphasique et paralytique. D’abord soigné à l’hôpital
d’Iéna, sa mère et sa sœur s’occuperont ensuite de lui. Quand Overbeck vient le
voir pour la dernière fois en 1892, il trouve son ami dans un état quasi végétatif qui durera jusqu’à
sa mort.

1900 : Friedrich Nietzsche meurt
à Weimar chez sa sœur à l’âge de cinquante-cinq ans. Plusieurs hypothèses ont
été émises concernant sa maladie : syphilis, tumeur au cerveau ou maladie héréditaire.

 

Éléments sur l’art et la
pensée de
Friedrich Nietzsche

 

Philosophe du soupçon, pourfendeur des
idoles
, « philosophe au marteau », Nietzsche passe au crible de
son esprit critique toutes les notions peut-être trop claires, trop assises dans
l’esprit de ses prédécesseurs, et ce pour révéler
ce qu’elles contiennent d’illusoire.
Sa philosophie est donc très largement critique, mais elle émet
également, positivement, des catégories. La philosophie nietzschéenne est
constituée d’impulsions données à la
pensée, elle est profondément dynamique,
constructrice. Analysant la civilisation
européenne
, Nietzsche scrute les symptômes
de la décadence, pourfend la modernité, débusque tout ce
qui relève d’une « volonté du
néant 
» qui s’oppose à une « volonté
de vie 
», deux pôles opposés de la « volonté de puissance » qui se trouve à l’origine des valeurs.
Nietzsche déclenche la crise du
nihilisme
dans le sens où il révèle le néant
de toutes les valeurs idéales,
aliénantes pour l’homme.

Nietzsche analyse que l’ontologie traditionnelle,
depuis Parménide, est une métaphysique qui rejette la substance – chose en soi
chez Kant, res chez Descartes ou ousia chez Aristote – dans un arrière-monde, hors de la réalité
sensible, lieu d’une réalité permanente, éternelle ; l’être est ainsi
marqué par la transcendance, et il est nécessairement considéré comme accordé
aux règles de la raison pour qu’il y ait adéquation entre connaissance et
objet, et donc que la vérité soit atteignable. La logicisation du réel constitue pour Nietzsche une décadence. Le rationalisme de Socrate
conjugue impératifs logiques et préoccupations morales, et son optimisme
théorique donne pour but à la raison d’atteindre le bonheur et la vertu.
Nietzsche voit là le point de départ d’un glissement de ce qu’il appelle une
« ontologie morale » vers la
théologie, où l’être-idéal, constant et éternel, devient Dieu. On comprend ainsi la volonté nietzschéenne de « surmonter la métaphysique », qui
équivaut pour lui à « surmonter les
philosophes 
», à annihiler le
monde de l’être
. Nietzsche pose que les catégories logiques, les valeurs,
ne sont qu’utilitaires, elles n’ont
rien d’absolu. Dans sa pensée du devenir,
Nietzsche préfère donc Héraclite à
Parménide, et aux côtés du devenir il considère que les propriétés du réel sont
le changement, la pluralité, l’opposition, la contradiction et le combat.

Nietzsche perçoit donc chez le métaphysicien une
haine du devenir et de la vie, disqualifiée comme apparence, une fuite vers des
arrière-mondes qui ne sont que des projections fantasmatiques. Lui identifie l’Idéal à un néant érigé en idole,
prétexte au mépris de l’homme par lui-même, et donc la métaphysique à une fabulation
autour du néant
, contaminant la logique d’une revendication morale en la considérant
comme un absolu. À sa critique d’exégèse il ajoute une critique généalogique,
qui consiste à s’interroger sur l’origine où la métaphysique idéaliste puise sa
légitimité, le type de vie qu’elle recouvre. Ainsi Nietzsche présente le
philosophe prônant une ontologie morale comme le porte-parole d’une vie
médiocre, faible, un homme de mauvaise foi. Le renversement des valeurs que vise Nietzsche se fera donc par un
bouleversement des conditions d’existence productrices des valeurs.

Ce devenir
que Nietzsche met au centre de toutes choses a cependant une permanence, il forme un cycle : l’Éternel Retour. Par là, en atteignant à une forme supérieure de la
volonté de puissance, Nietzsche imprime au devenir le caractère de l’être. Il
en découle que le monde est éternel, et par là Nietzsche se passe
une nouvelle fois de l’hypothèse d’un monde créé par un être causa sui. Dans cette conception du
temps, la rédemption vient remplacer
l’esprit de vengeance, car la volonté est forcée d’accepter un passé qui est
aussi un futur : il faudra vouloir ce qu’on a déjà voulu. C’est l’amor
fati
nietzschéen : la volonté accepte joyeusement la charge d’une
nécessité irrationnelle, d’autant qu’elle est libre de son adhésion. Ce qui
arrive devient objet d’une foi dionysiaque, hors du domaine de la morale, qui
va de pair avec une pure jubilation, une jouissance de sa puissance. Le sujet
connaissant l’affirmation dionysiaque de l’amor
fati
est un surhomme, le maître
de la Terre. Ce surhomme, suivant l’enseignement de Zarathoustra, a dépassé l’homme, a accompli la vérité
de son destin. Cela n’est possible qu’à travers une réhabilitation des passions
dangereuses
, de l’égoïsme constructif ou de l’amour de soi, de la sexualité
ou de la volupté, du goût de la compétition ou de l’instinct de domination –
autant d’aiguillons de la volonté de puissance. Ces instincts doivent cependant
être spiritualisés, dominés par le sujet. En dépit des mauvaises
interprétations, fréquentes, qui en sont faites, le surhomme est d’abord un artiste ;
il réunit à lui seul les figures du créateur, du penseur et de l’amoureux. Le
surhomme se vainc d’abord lui-même, il acquiert le courage de contempler le monde tel qu’il est,
c’est-à-dire tragique.

Le régime qui favorise la naissance du surhomme
ne peut certes pas être la démocratie,
qui proclame égaux des inégaux, et donne à tous les mêmes droits. Un tel
système pousse des hommes médiocres au pouvoir. Il faut au contraire selon
Nietzsche un régime qui sauvegarde la hiérarchie.
Il conspue la bourgeoisie cupide et
le règne de l’argent. Il ne peut aussi que s’opposer aux socialistes qui prônent l’égalité, avatar historique de l’idéalisme
métaphysique perpétuant le mensonge chrétien. La pensée politique nietzschéenne
n’est cependant en rien pragmatique, il ne se penche pas sur les moyens de
l’avènement de l’utopie qu’il imagine.

Chez Nietzsche, dont la pensée apparaît perspectiviste, le phénomène devient la réalité,
c’est un fait, un texte à interpréter
– et si certes aucune interprétation n’est exacte,
elle peut néanmoins faire l’objet d’une hiérarchisation selon sa pertinence, sa
correction philologique. Il s’agit donc, au lieu de l’expliquer par des raisons
logiques, de décrire ce phénomène, d’émettre des « hypothèses
régulatrices » à son sujet, qui soient respectueuses du caractère
protéiforme de la réalité. Mais il est impossible d’épuiser l’être du phénomène,
qui est un abîme. Au corps de l’homme lui-même Nietzsche ôte l’évidence du
cogito cartésien et il propose de donner une description interprétative de
cette totalité dynamique, de se livrer à une étude de la vie cachée des instincts. Une telle inspection mène à considérer
que l’être est volonté de puissance,
car le propre de la vie est de se surmonter sans cesse. L’être réel
est un perpétuel devenir, qui
équivaut à une volonté de puissance en tant que dépassement de soi. Là est le sens ultime de toute phénoménalité.
Le corps est comme le monde un chaos de forces.

Ce travail de réflexion sur ce qui motive
l’homme mène à penser que la connaissance relève d’un pragmatisme vital. Le monde apparent, observé, l’est en fonction de
valeurs, et la vérité se confond donc avec la valeur. Or le monde est vu par
une espèce selon ses intérêts de conservation, d’augmentation de sa
puissance ; la vérité se voit
donc liée à l’utile. Mais la volonté
de puissance, l’esprit est capable de surmonter la fiction utile qu’est cette
vérité et de contempler le monde tel qu’il est, immoral, inhumain, et la vérité
devient simplement un chaos, la laideur, l’absurdité, car il n’y a ni ordre, ni
sagesse, ni beauté.

Nietzsche est l’un des rares philosophes à se
passer d’un vocabulaire technique. Son style
poétique
lui a même valu d’être écarté par certains des rangs des
philosophes. Son héritage a cependant marqué toute la pensée du XXe
siècle. Sa pensée a fait l’objet d’interprétations très variées, de nombreux
malentendus même, en partie en raison de sa forme aphoristique, de son apparence de chantier d’idées plutôt que de système ; mais encore
d’appropriation – notamment par la propagande nazie. Ses mots d’ordre –
« renverser le platonisme », « dépasser la métaphysique »,
sont notamment devenus ceux de Heidegger, Deleuze, Foucault et Derrida.

 

Regards sur les œuvres

 

La Naissance de la tragédie ou Hellénité
et pessimisme
(1872 ; Die
Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik
) : Cette étude d’histoire de la littérature et des religions fonctionnait comme un
manifeste wagnérien comme le signalait la préface de la première édition.
Nietzsche y oppose Dionysos à Apollon comme deux principes cosmologiques et anthropologiques,
et associe le tragique – qu’il
étudie surtout chez Eschyle et Sophocle – au dionysien. Sa réflexion philologique mène à l’hypothèse d’un lien
originaire entre la naissance de la tragédie attique et le culte de Dionysos,
mais c’est plutôt l’idée plus générale de la naissance, dans la civilisation
européenne, de l’art et de la littérature à partir du culte religieux qui aura une postérité. À la suite de Schopenhauer,
Nietzsche considère l’art comme la seule justification de l’existence et du
monde
, mais c’est en plus pour lui un stimulant qui laisse envisager la
possibilité de la transmutation de la souffrance en plaisir esthétique. Cet
essai apparaît à la fois comme une profession de foi néo-païenne et un appel à la
renaissance culturelle du monde allemand.
Elle revêt une dimension politique quand Nietzsche imagine une communauté d’individus
d’élite, artistes, prométhéens, héroïques, sur laquelle reposerait l’État. Il
brocarde le premier des philosophes, ce Socrate
anti-artiste, architecte d’un monde « non tragique » où la science
est hissée au pinacle des valeurs culturelles, et où l’on privilégie le monde
vrai, la connaissance vraie à la belle apparence.
D’un certain point de vue la réinterprétation de la catharsis aristotélicienne
par Nietzsche annonçait la méthode cathartique de Breuer, qui avait inspiré
Freud. Si cet essai provocateur a ruiné
sa réputation universitaire de philologue
, il a parfois été vu comme l’acte de naissance de la modernité.

Le Livre du philosophe
(1872-1875 ; Das Philosophenbuch) :
Nietzsche livre ici une réflexion sur la culture
et la civilisation. Partant d’une
étude des origines de la pensée et du langage, elle se concentre sur le
problème des rapports entre langage et
vérité,
d’un point de vue philologique et philosophique. C’est un problème
récurrent dans l’œuvre de Nietzsche, lequel analyse le langage, tout comme la
vérité, qui passe à travers sa grille, comme d’essence rhétorique. Il parle de
la notion d’impossible, importante
dans le développement humain, comme d’un « correctif de l’homme ». La
majeure partie de l’œuvre se présente sous la forme d’esquisses, d’aphorismes
et de plans.

Considérations inactuelles ou
Considérations intempestives
(1873-1876 ; Unzeitgemässe Betrachtungen) : Elles sont au nombre de quatre.
La première (1873), sur le théologien David Strauss, distingue victoire
militaire et victoire culturelle. Nietzsche tente de circonscrire ce qu’est la culture, son unité que l’on peut
retrouver dans toutes les activités d’une nation. La seconde (1874), sur
l’utilité et les inconvénients de l’histoire, signale la « barbarie » ou « maladie » scientifique. La troisième (1874) loue (encore)
Schopenhauer, présenté comme l’éducateur par excellence, avant que
Nietzsche ne s’oppose à lui sur la question de pitié. La quatrième (1876) est
un éloge de Wagner, antimoderne à l’origine d’une
transformation du monde. Il va de pair avec une critique de la société
bourgeoise
.

La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie
grecque
(écrite en 1873, publiée en 1903 ; Die Philosophie im tragischen Zeitalter der
Griechen
) : Nietzsche développe ici le propos de La Naissance de la tragédie. Sa conception de la philosophie est
qu’elle doit exprimer les volontés
contradictoires
et instinctives
de l’homme, et non se laisser enfermer dans des concepts. De ce point de vue
les Grecs savaient mêler leur réflexion sur la nature à leur art de vivre. Ses
commentaires d’Héraclite, Thalès et Anaximandre montrent qu’il exprimaient un monde en éternel devenir, en activité,
quand Platon entame une décadence de la pensée en systématisant
les thèses de ses prédécesseurs. Socrate est certes le « dernier
sage » mais Nietzsche en parle aussi comme d’un « plébéien inculte ».

Humain, trop humain, Un livre pour esprits libres (1878, 1886 ; Menschliches, Allzumenschliches. Ein Buch für freie Geister) :
Le premier volume est constitué d’aphorismes sur des sujets variés : vie
civique et politique, éthique artistique, éthique existentielle, vie morale,
vie religieuse. Dans une grande partie de l’ouvrage Nietzsche s’inscrit dans
une « histoire des sentiments
moraux 
» inspirée de Paul Rée, et s’attarde sur l’origine de la culture,
de l’État, des conventions sociales, de la justice, de la vengeance, de la
légitime défense. Nietzsche conçoit le philosophe
comme un interprète, sur le mode
d’une phénoménologie fragmentaire et
non systématique, des erreurs, illusions et apparences esthétiques sur lesquelles est fondée la vie humaine. À
travers une méthode généalogique, il
se livre à l’étude psychologique de
divers comportements
, comme le ressentiment, la culpabilité, la honte. Il
se penche sur les rapports de force sociaux, critique les « mensonges
conventionnels » telles les notions de libre arbitre ou de vertu. La
condition humaine se voit radicalement naturalisée par Nietzsche, qui fait
primer sur les « mensonges moralisants » issus de la civilisation
l’importance de l’instinct vital
d’autoconservation et de domination
, l’évitement de la douleur et la
recherche du plaisir. La liberté individuelle n’est qu’illusoire, l’homme est
gouverné par une nécessité naturelle.
Nietzsche analyse en outre à la suite de Voltaire le fait religieux comme issu d’une angoisse et d’un besoin existentiels,
et n’ayant donc rien à voir avec une vérité. Il s’intéresse aussi aux origines de la langue, d’abord esquissée
dans le geste et le signe acoustique, qu’il met en parallèle des origines des arts, fondés sur un
processus mimétique. Une grande politique et une haute culture semblent interdites
aux temps modernes du fait de la corruption engendrée par les idées démocratiques, le nationalisme, le socialisme et l’antisémitisme. Ce
volume lui vaudra l’inimitié de Wagner, mais encore des admirateurs de La Naissance de la tragédie, qui accueillaient défavorablement ce
moraliste, psychologue et sociologue de la culture. Le second volume, paru en
1886, réunit Opinions et sentences mêlées
(1879), Le Voyageur et son ombre
(1880). Le premier texte contient notamment une philosophie de la musique, pensée comme la loi intérieure d’une
civilisation donnée, et plusieurs aphorismes soulignant l’importance de l’héritage grec dans la civilisation
occidentale. Le deuxième texte porte notamment à nouveau sur la vengeance,
l’esthétique musicale et l’éthique existentielle. Nietzsche y brosse la figure
d’un artiste solitaire et nomade, allégorie de l’esprit libre. Il parlera plus
tard de cet ouvrage comme d’une œuvre de crise, marquée par un premier
renversement des valeurs, un dépassement de l’idéalisme et du besoin
métaphysique. Le philosophe y est en recherche d’une nouvelle sagesse,
qualifiée de « grande santé ».

Aurore, Pensée sur les préjugés moraux (1881 ; Morgenröte, Gedanken über moralische
Vorurteile
) : Nietzsche décrit ici dans une forme fragmentaire,
aphoristique, une symptomatologie de
l’existence humaine et entreprend
une archéologie de la culture
contemporaine
ainsi qu’une redéfinition
de la nature humaine, en
s’intéressant au corps, à la physiologie, à la psychologie des affects. L’intériorité, notion vague, est définie
comme un mixte psycho-physique. Le philosophe veut dépasser des notions qu’il
juge invraisemblables, telles que la vertu, la justice, Dieu, l’amour du
prochain. Au christianisme, radicalement critiqué, le philosophe préfère le
brahmanisme, le bouddhisme, religions qui invitent à une rédemption par soi-même, et non via des intercesseurs. Elles
pourraient servir de modèles à la figure d’un philosophe « médecin des
âmes », proche de celle de Schopenhauer. La conscience morale ne serait
qu’un tissu de rêves, ne traduirait qu’une simple soumission aux mœurs. L’homme moderne, qui ne veut dépendre que
de lui-même et non d’une tradition, apparaît donc comme immoral, tel le premier d’entre eux, Socrate, qui aux mœurs
d’Athènes préférait obéir à son démon. Les fondateurs
de religion
et autres réformateurs
procèdent de même à une contestation des traditions, apparentée à une sorte de démence. C’est dans cette œuvre que
Nietzsche critique férocement la théorie schopenhauerienne de la pitié et de la compassion. Nietzsche s’identifie enfin à la figure de don Juan, et
s’imagine en aéronaute de l’esprit. À nouveau, si la pensée nietzschéenne
s’inscrit dans la tradition des moralistes
français
et de Schopenhauer, elle annonce la psychanalyse freudienne.

Ainsi parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et pour
personne
(1883-1885 ;
Also sprach Zarathustra; ein Buch für
Alle und Keinen
) : Cette œuvre, suite de paraboles, a été inspirée à Nietzsche par deux crises mystiques
survenues en 1881 et 1883. Elle est écrite avec une emphase de texte sacré
et vise à exalter l’austère grandeur humaine, qu’il s’agit de développer.
Zarathoustra y apparaît comme un prophète,
descendu de la montagne où il s’était retiré dix ans, pour éclairer et sauver les
hommes
. Il n’est cependant pas entendu et prend conscience de la difficulté
de communiquer sa pensée. Il s’oppose aux religieux, qualifiés de
« visionnaires de l’au-delà », de « contempteurs du
corps », et à leurs « chaires de la vertu ». Il critique aussi
les métaphysiciens de tout bord. Dans la troisième partie, il est question de
la théorie de l’Éternel Retour, image
d’une existence en anneau qui reste « éternellement fidèle à
lui-même » ; puis dans la quatrième des « hommes
supérieurs », appelés ainsi avec quelque ironie puisqu’il s’agit d’hommes
aux idéaux brisés. Mais il n’est pas question de pitié pour ces hommes qui
n’arrivent pas à se dépasser, mais toujours de désir de transfiguration.

Le Gai Savoir (1882, 1887 ;
Die Fröhliche Wissenschaft) : Quatre
livres datent de 1882, le cinquième de 1887 ; ils sont constitués
d’aphorismes. Nietzsche y célèbre la connaissance
capable de délivrer des illusions et
critique la science qui incline vers
le dogmatisme, l’affirmation de vérités définitives. Le gai savoir lui
au contraire jaillit d’une connaissance
créatrice
, d’essence fondamentalement artistique, propre à renverser les idoles. C’est dans cette
œuvre que Nietzsche annonce la mort de
Dieu
, qu’il met en lien avec le début d’un nihilisme, sa reconnaissance du moins car le mot ne traduit pas une
décadence mais une loi intime qui préside à l’histoire. Il dit la péremption
des valeurs, leur possible renouvellement, et annonce un homme nouveau, ou un
« surhomme », d’une
« grande santé », celui
qui propose et pose de nouvelles valeurs, qui est débarrassé de l’idolâtrie,
des idéaux qui asservissent la conscience, comme le Juste, la Vertu, le Beau et
le Bien.

Par-delà le bien et le mal (1886 ;
Jenseits von Gut une Böse) : Le
programme est clairement indiqué par le titre : il s’agit de penser
au-delà des valeurs héritées de la tradition judéo-chrétienne. Nietzsche,
employant toujours un procédé aphoristique, s’attaque aux préjugés des philosophes, qui croient en la valeur absolue de la
vérité, et qui délaissent l’apparence,
l’égoïsme, notions intéressantes
selon lui. Pétris d’une hiérarchie plaquée sur eux du dehors, ils prennent les
reflets de leurs instincts personnels,
qu’elle inspire, pour les normes de la raison universelle. Ils se sont efforcés
de fonder la morale qu’ils croyaient nécessaire sans voir qu’il s’agit d’une
morale du sacrifice, de renoncement, qu’il qualifie de « morale de troupeau ». Cette morale
exalte en effet les instincts grégaires
et les vertus démocratiques. Nietzsche critique en outre l’usage de certains
concepts comme la loi, la cause, la nécessité, la liberté, autant de fictions
qui désignent les phénomènes plutôt qu’elles ne les expliquent. Le philosophe
de l’avenir a compris que c’est la volonté
de puissance
qui doit guider l’humanité ; en faisant fi de cette
« névrose religieuse » qui a tout contaminé, il devra déterminer la
destination de l’homme. Les religions
sont dénoncées comme des systèmes qui ont surtout pour dessein
un règne souverain, et qui se présentent non comme des moyens parmi d’autres, mais
comme des fins en soi. Nietzsche
pose que le monde a toujours besoin d’une certaine forme d’esclavage, qu’il s’est élevé et qu’il s’élèvera toujours par le
biais d’une aristocratie, d’une société hiérarchisée. À l’antithèse « bon »/« méchant »
de la morale des esclaves, il oppose celle du « noble » – « méchant » de l’esclave – et du « méprisable », sur laquelle repose
la morale des seigneurs.

La Généalogie de la morale
(1887) : Avec cette œuvre Nietzsche annonçait vouloir compléter et
éclairer la précédente. Il change ici de style en préférant les longues dissertations
aux aphorismes ; le ton en outre se radicalise. La première dissertation
se livre à une psychologie du christianisme, né de l’esprit de ressentiment, qui est un
esprit de vengeance, le désir de
conserver un passé, ou d’y retourner, supposément pour mieux rester fidèle aux
véritables valeurs, dont il serait plus proche. Les valeurs morales sont
dénoncées comme les créations de prêtres valorisant
l’esprit au détriment du corps
. La deuxième dissertation livre une psychologie de la conscience morale. Il s’agit pour Nietzsche d’un sentiment de culpabilité qui traduit
l’intériorisation du ressentiment,
un instinct de cruauté qui se
retourne contre lui-même. De cette culpabilité seraient engendrées les formes
« policées » que sont la justice et le droit, masques rassurants,
consubstantiels à tout processus de civilisation, mais qui dissimulent une cruauté, une barbarie sous-jacentes.
La troisième dissertation s’intéresse à l’origine de la puissance de l’idéal
ascétique
, que Nietzsche traduit comme un « vouloir-souffrir » et même un « vouloir-mourir », synonymes d’un idéal de décadence nihiliste. L’entreprise de généalogiste nietzschéenne
consiste donc, en agressant les concepts, en expérimentant avec eux, à signaler
ce qui dans le présent se révèle encore du passé, sous des formes dissimulées,
et ce afin de poursuivre l’entreprise prométhéenne de transvaluation des valeurs, de retournement
du platonisme
.

L’Antéchrist (écrit en 1888,
publié en 1906 ; Der Antichrist) :
Nietzsche considérait cette œuvre comme le premier livre de La Volonté de puissance. Il s’y livre à
une critique radicale du christianisme. Le philosophe imagine un
homme nouveau, porteur de nouvelles valeurs en faveur de l’accomplissement
d’une humanité entièrement libre. Il y critique la pitié défendue par Schopenhauer comme le « moralisme » de Kant.

Ecce Homo, Comment on devient ce que l’on est (écrit en 1888, publié en 1908 ; Ecce Homo. Wie man wird was man ist) :
Dans cette œuvre Nietzsche s’analyse lui-même, il revient sur sa sagesse, son
identité morale ; son savoir, son éducation ; mais encore son statut
d’écrivain à travers son style, sa psychologie, et la contextualisation de la naissance de ses œuvres. Il s’y qualifie de « premier honnête homme », mais aussi, comme il propose à
l’homme des tâches hautement originales, de « joyeux messager ». Il
revient en outre sur les louanges adressées à Schopenhauer et à Wagner dans ses
Considérations inactuelles, affirmant
que ce faisant il ne parlait que de lui-même.

Le Cas Wagner (1888 ; Der Fall Wagner. Ein musikalisches Problem) :
Suite à son amitié déçue avec le compositeur, Nietzsche étudie dans cet essai
la musique en opposant le Sud de
Bizet, celui d’une musique méditerranéenne qu’il veut désormais prôner, au Nord de Wagner, lieu d’une décadence.
Le philosophe y présente son ancien ami comme un comédien, sa musique comme un art
du mensonge
.

Le Crépuscule des idoles ou Comment philosopher à coups de
marteau
(1889 ; Götzen-dämmerung) :
Nietzsche y poursuit la défense d’une transmutation
des valeurs
, qui puisse retourner la pensée des grands sages dont Socrate, qualifiés
de décadents. Héraclite, qui considérait l’être comme une fiction, se voit
cependant sauvé. L’auteur signale des erreurs
très répandues, dont plusieurs concernent la cause, parmi lesquelles celles du libre arbitre et du péché.
Zarathoustra est celui qui met fin à une longue erreur en abolissant le
monde-vérité, en révélant son caractère de fable. Plusieurs aphorismes concernent
la morale, le destin des Allemands, celui d’une humanité meilleure. Nietzsche
s’oppose en outre à certains artistes et penseurs, aux tenants de l’art pour l’art et de la modernité.

Nietzsche contre Wagner
(1895 ; Nietzsche contra Wagner) :
Il s’agit d’un court texte où Nietzsche émet cette fois des objections d’ordre physiologique contre
son ancien ami. Il y défend « l’Olympe des apparences » auquel
donnait accès la musique des Anciens, grâce à la mesure, qu’il oppose à la musique
moderne décadente
– celle de Wagner –, qui sans considération de l’unité de
temps propose une « mélodie
infinie 
».

La Volonté de puissance, Essai d’une transmutation de
toutes les valeurs
(1901 ; Der Wille zur Macht. Versuch einer Umwerthung aller Werthe) : L’histoire
éditoriale de cette œuvre est chaotique. Nietzsche avait commencé à la préparer
entre 1882 et 1885, mais elle paraît peu après sa mort sous la responsabilité
de sa sœur. Les éditeurs ont généralement conservé le plan en quatre parties annoncé
en 1887 pour regrouper les aphorismes qui la composent : 1. Le
nihilisme européen, 2. Critique des valeurs supérieures, 3. Principe d’une
nouvelle évaluation, 4. Discipline et sélection. Nietzsche y complète sa pensée
antérieure, notamment sur le nihilisme
qui fonde une théorie de la décadence
et une critique de la modernité, sur
sa critique des valeurs et sur le surhomme.

 

 

« Nos
appréciations et nos jugements de valeur moraux ne sont que des images et des
variations fantaisistes sur un processus physiologique qui nous est inconnu.
[…] Toute notre conscience n’est que le commentaire plus ou moins fantaisiste
d’un texte inconnu, peut-être inconnaissable et seulement ressenti. »

 

Friedrich
Nietzsche, Aurore, 1881

 

« La connaissance tue l’action,
pour agir il faut être obnubilé par l’illusion. »

 

Friedrich
Nietzsche, La Naissance de la tragédie,
1872

 

« Le demi-savoir triomphe plus
facilement que le savoir complet : il conçoit les choses plus simples
qu’elles ne sont, et en forme par suite une idée plus saisissable et plus
convaincante. »

 

Friedrich
Nietzsche, Humain, trop humain, 1878,
1886

 

« Être profond et sembler
profond. — Celui qui se sait profond s’efforce d’être clair ; celui qui
voudrait sembler profond à la foule s’efforce d’être obscur. »

 

Friedrich
Nietzsche, Le Gai Savoir, 1882-1887

 

« Tout homme d’élite aspire
instinctivement à sa tour d’ivoire, à sa retraite mystérieuse, où il est délivré de la masse, du vulgaire, du
grand nombre, où il peut oublier la règle «homme», étant lui-même une exception
à cette règle. »

 

« La maturité de
l’homme : cela veut dire retrouver le sérieux que l’on avait au jeu, étant
enfant. »

 

Friedrich
Nietzsche, Par-delà le bien et le mal,
1886

 

« On sait ce que j’exige du
philosophe : de se placer par-delà le bien et le mal, — de placer
au-dessous de lui l’illusion du jugement moral. Cette exigence est le résultat
d’un examen que j’ai formulé pour la première fois : je suis arrivé à la
conclusion qu’il n’y a pas du tout de faits moraux. Le jugement moral a cela en
commun avec le jugement religieux de croire à des réalités qui n’en sont
pas. »

 

Friedrich
Nietzsche, Le Crépuscule des idoles,
1889

 

« L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la
vérité. »

 

Friedrich
Nietzsche, la Volonté de puissance,
1901

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