Alcools

par

La mort

Sous ses diversesmanifestations, la mort est un thème obsédant que l’on retrouve à toutes lesétapes de la composition d’Alcools. Lethème est en général traité selon deux modes complémentaires : Apollinaireest d’abord sensible au caractère transitoire du monde et de l’homme, à ladéperdition de la vie, à la fuite du temps ; la mort, dans ce cas, estliée au sentiment que l’existence s’écoule d’une manière inéluctable. La mortest aussi considérée comme un état définitif, irrémédiablement coupé de la vie,et non plus comme une perspective future ni un changement vécu.

 

A. L’automne

 

Symbole du passage de lavie à la mort, c’est la saison de prédilection du poète. On la trouveexplicitement nommée dans les titres de plusieurs poèmes : « Automne »,« Rhénane d’automne », « Automne malade », ou implicitementévoquée : « Les Colchiques », « Cors de chasse », « Vendémiaire ».

Saison de prédilection,mais à laquelle Apollinaire se sent « soumis » par le destinastrologique qui est le sujet de « Signe » : « Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne ». Lafatalité automnale prend ici une valeur qui dépasse un simple jeu littérairehérité des romantiques et des symbolistes ; elle caractérise la natureprofonde du poète, sensible à la dévastation douloureuse de la marche vers lamort. Que les poèmes automnaux évoquent la mort de la saison n’a rien desurprenant. Ainsi dans « L’Adieu » : « L’automne est mortesouviens-t’en » et « Automne » : « Oh ! l’automne, l’automne a fait mourirl’été ». Le verbe « mourir » se retrouve également dans « Automnemalade » et « Cors de chasse ».

L’atmosphère de l’automneapollinarien est un mélange de mouvements et de sensations, fondus en unetonalité d’ensemble empreinte de mélancolie. Une douceur poignante se dégagedes paysages automnaux. La « couleur de cerne et de lilas » (« LesColchiques ») y domine, ainsi que la grisaille d’« Automne » :« Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises ».

La nostalgie du tempspassé est évoquée par les senteurs de « L’Adieu » : « Odeurdu temps brin de bruyère ». Cette même nostalgie est sensible dans lessonorités des deux vers qui terminent « Cors de chasse » :« Les souvenirs sont cors de chasse / Dont meurt le bruit parmi levent ».

Une musique triste etdouce s’élève ainsi de l’automne « adoré », faite des chansons depaysans (« Les Colchiques », « Automne »),de murmures des eaux et du vent (« Marie », « Rhénane d’automne »), de gémissements de bêtes et desanglots. Cette musique comporte une charge affective, suscite un élansentimental que le poète se plaît à souligner lui-même dans « Automnemalade » : « Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs / Lesfruits tombant sans qu’on les cueille / Le vent et la forêt qui pleurent /Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille ».

 

B. L’eau de mort

 

En même temps que par soncaractère fuyant et insaisissable, l’eau s’intègre au processus de mort parcequ’elle cause elle-même la perte de la vie : elle est en effet le tombeaudes noyés. Ce n’est pas un hasard si, parmi les créatures mythiques, les poèmesd’Alcools laissent une placeimportante aux personnages de légende qui, morts par noyade, symbolisent lafolie ou le mal d’aimer.

De la suite de noyés qui apparaissentdans Alcools (les « nageursmorts » de « La Chanson du Mal-Aimé », les « regardsmourants » du « Voyageur », les « cadavres de jours »de « L’Émigrant de Landor Road »), trois figures ressortentparticulièrement. La première est Ophélie qui, dans la tragédie de Shakespeare « Hamlet »,devient folle et meurt en se noyant. Le poète parle du fleuve « sur lequelflottait Ophélie / Qui blanche flotte encore entre les nénuphars » (« Poèmelu au mariage d’André Salmon »).

Autre figure de noyée, laLoreley qui, du haut d’un rocher, se « mire » dans le fleuve :« Elle se penche alors et tombe dans le Rhin / Pour avoir vu dans l’eau labelle Loreley / Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil » (« LaLoreley »).

La troisième figure denoyé est celle de Louis II de Bavière, cousin de la fameuse impératriced’Autriche Sissi, lequel régna sur la Bavière jusqu’en 1886. Amateur d’art, ils’intéressa à Wagner et fit construire de nombreux châteaux. Il devint fou etmourut en se noyant dans un lac. Ce personnage occupe, dans « La Chansondu Mal-Aimé » et dans l’ensemble d’Alcools,une position centrale. Ainsi, le refrain qui lui est consacré dans ce poème estrépété trois fois : « Voie lactée ô sœur lumineuse / Des blancsruisseaux de Chanaan / Et des corps blancs des amoureuses / Nageurs mortssuivrons-nous d’ahan / Ton cours vers d’autres nébuleuses ».

        

C. Les amours mortes

 

         Il peut paraître paradoxal d’insérer le thème de l’amour, dela femme aimée, dans l’ensemble thématique de la mort. C’est pourtant, sur cepoint, l’impression qui se dégage de la lecture d’Alcools : à une exception près, celle d’« Aubade chantée à Lætare un an passé »,nulle part ne sont évoquées la passion heureuse, la joie de l’accord sensuel,la tendresse amoureuse. Les connotations de l’image de l’amour sont souventmorbides, voire macabres, au mieux mélancoliques. Tout se passe comme si lafemme aimée était un obstacle au développement de la personnalité, une entraveà la liberté créatrice.

 

1) L’amour faux

 

Si aimer une femme est un risque, si l’amour apporte lemalheur, c’est d’abord parce que la femme est mal-aimante, et que son amour estfaux. Les cinq premières strophes de « La Chanson du Mal-Aimé » sontà cet égard très caractéristiques : les deux êtres qui ressemblent à lafemme aimée que poursuit le poète sont le voyou et la femme saoule ; ilsincarnent « La fausseté de l’amour même ».

En quoi l’amour féminin est-il faux ? Ce quiprovoque la plainte du Mal-Aimé, ce n’est pas la trahison de la femme, comme apu la subir le Musset des Nuits, maisplutôt le refus d’aimer, la fuite devant la passion masculine. Les réactions duMal-Aimé sont extrêmement diverses, parfois contradictoires : cescontradictions forment la trame du chant élégiaque, et témoignent d’un désarroisentimental. Elles vont ainsi de l’évocation éblouie : « Pour sonbaiser les rois du monde / Seraient morts » à l’absurdité del’espoir : « Si jamais revient cette femme / Je lui dirai Je suiscontent » ; ou à l’affirmation d’une éternelle fidélité : « Jene veux jamais l’oublier », immédiatement contredite : « Mercique le dernier venu / Sur mon amour ferme la porte / Je ne vous ai jamaisconnue » ; enfin à l’injure : « Regret des yeux de laputain / Et belle comme une panthère ».

Dans « La Chanson du Mal-Aimé », les images deblessures sanglantes, d’amertume, de froid, les pleurs, le risque de la folie,la tentation du suicide accompagnent la lamentation lyrique du Mal-Aimé, son« triste et mélodieux délire ». Mais bien d’autres textes portenttémoignage du mal d’aimer ; « Zone » en donne un autre exemple :« Ces femmes ne sont pas méchantes elle ont des soucis cependant / Toutesmême la plus laide a fait souffrir son amant » ; tout comme « Signe » :« Je regrette chacun des baisers que je donne / Tel un noyer gaulé dit auvent ses douleurs ».

 

2) L’amour défunt

 

Mais on trouve également dans Alcools une autre version des amours mortes, moins angoissante,plus doucement mélancolique, et où apparaît en filigrane, aux côtés d’Annie, lafigure de Marie. Ainsi, dans « Le Pont Mirabeau », c’est la fin del’amour qui est associée au mouvement du fleuve : « L’amour s’en vacomme cette eau courante ». C’est un climat de lassitude attristée quiprédomine, où l’amour est emporté par le temps, sans révolte ni drame, dans larésignation devant l’inéluctable mort des sentiments : « Passent lesjours et passent les semaines / Ni temps passé / Ni les amoursreviennent ».

Les amours mortes sont ainsi rappelées par le poète sousla forme d’un bilan où le passif l’emporte, mais où la douleur, parce que lepoète a changé et n’est plus le passionné d’autrefois, a du moins perdu de sonacuité : « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages / Avant det’apercevoir du mensonge et de l’âge / Tu as souffert de l’amour à vingt et àtrente ans / J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps » (« Zone »).Le court poème « L’Adieu » résume assez bien la fusion des thèmes del’automne, du souvenir, et des amours mortes : « J’ai cueilli ce brinde bruyère / L’automne est morte souviens-t’en / Nous ne verrons plus sur terre/ Odeur du temps brin de bruyère / Et souviens-toi que je t’attends ».

Le romantisme élégiaque de l’évocation de l’amour défuntatteint peut-être son expression la plus forte dans « La Maison des morts »,où l’imagination fantastique du poète représente les amours éphémères devivants et de morts, momentanément rendus à la vie, dans une union douce-amèredont le souvenir sera heureux : « Car y a-t-il rien qui vous élève /Comme d’avoir aimé un mort ou une morte […] / On est fortifié pour la vie / Etl’on n’a plus besoin de personne ».

 

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