Alcools

par

La renaissance

La renaissance est lesecond moment d’un mouvement : le sacrifice du passé du poète, son propremartyre par le feu, vont le faire renaître à un nouveau lyrisme, lui permettrede découvrir des pouvoirs poétiques amplifiés. Cette transformation aboutit àl’affrontement de l’univers concret et, parallèlement à la connaissance desautres, à la découverte de soi.

 

         A. Le sangdu sacrifice

 

1) Le thème du sang versé

 

Les modalités du sacrificedu passé, sa raison d’être, le profit qu’en retire la personne du poète, sontautant de questions qui peuvent être précisées d’abord par l’analyse du thèmedu sang versé. Les implications des deux motifs de la renaissance et du sang setrouvent déjà dans « Merlin et la Vieille Femme », où se pose leproblème de la création poétique. Au début du poème, Merlin l’enchanteurs’interroge sur la nature du monde : « Merlin guettait la vie etl’éternelle cause / Qui fait mourir et puis renaître l’univers », et cettequête de la réalité s’accompagne d’un contexte sanglant : « Le soleilce jour-là s’étalait comme un ventre / Maternel qui saignait lentement sur leciel / La lumière est ma mère ô lumière sanglante / Les nuages coulaient commeun flux menstruel ».

La relation entre l’idéede la mort et celle de la renaissance se trouve précisée par un élémentthématique supplémentaire, celui de la décapitation : le soleil saignecomme une tête tranchée. Ainsi, dans « Le Brasier », naît un parallélismeentre le saignement des astres et les têtes de mort : « Les têtescoupées qui m’acclament / Et les astres qui ont saigné / Ne sont que des têtesde femmes ». Même utilisation de l’image, dans « Les Fiançailles »,à propos de l’amour viril : « Il vit décapité sa tête est le soleil /Et la lune son cou tranché ». La dernière variation du thème, dans Alcools, est celle de « Zone »,saisissante de concision : « Soleil coup coupé ».

L’ensemble de lathématique du sang peut s’inscrire également, dans la grande aventure poétiqued’Alcools, comme une étape duparcours que suit le poète à la conquête de ses pouvoirs créateurs. Il estfrappant en effet de constater que le thème sacrificiel de la décapitation estprofondément lié à celui de la destruction du passé du poète, comme dans « LeBrasier » par exemple, où encore dans « L’Émigrant de Landor Road ».Ce dernier poème présente le motif de la décapitation d’une manière plutôthumoristique : « Le chapeau à la main il entra du pied droit / Chezun tailleur très chic et fournisseur du roi / Ce commerçant venait de couperquelques têtes / De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête ». Humour,mais gravité aussi, puisque l’Émigrant se livre à une sorte de cérémonierituelle, prélude au sacrifice de son passé ; le départ vers une Amériquemythique, vers « les prairies lyriques », s’accompagne de ladestruction des souvenirs : « Les yeux des squales / Jusqu’à l’aubeont guetté de loin avidement / Des cadavres de jours rongés par les étoiles /Parmi le bruit des flots et les derniers serments ».

 

2) Le thème du martyre

 

Les nombreuses allusions qu’Apollinaire fait aux martyrsou à la mort du Christ peuvent être mises en parallèle avec le sacrifice dupassé du poète et sa renaissance à un monde nouveau, pleinement créateur. Lemartyre par le froid des « quarante de Sébaste » de « La Chansondu Mal-Aimé », qui préfèrent mourir sur un étang gelé plutôt que renierleur foi chrétienne, symbolise essentiellement la fidélité du Mal-Aimé à cellequi l’a abandonné ; on peut cependant remarquer, dans le contexteimmédiat, la référence au « soleil de Pâques », moment de renouveau,et aussi temps de la Passion du Christ. De même « Zone », mais surtoutla septième partie des « Fiançailles », contiennent des rappelsprécis de la mort et de la résurrection de Jésus. Dans le poème « Un soir »,les allusions au suicide de Judas et aux centurions jouant aux dés lesvêtements de Jésus amènent l’image de la résurrection du martyr :« Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance / Vois / Leschemins sont fleuris et les palmes s’avancent / Vers toi ».

Ces rapprochements ne semblent pas être le fruit duhasard. Le sang du soleil décapité, la mort des martyrs, la Passion du Christ,autant d’éléments qui se situent dans un mouvement mort-renaissance.

 

B. Le feu et les flammes

 

Comme l’eau, le feu estd’une nature double, à la fois purificatrice et créatrice, et porte donc enlui-même l’alternative créatrice, marque du génie d’Apollinaire : feu dubûcher, il purifie et délivre ; feu solaire, il symbolise la flammepoétique. Dans « La Chanson du Mal-Aimé », cette double valeur du feucaractérise la fin du poème : « Juin ton soleil ardente lyre / Brûlemes doigts endoloris / Triste et mélodieux délire ».

 

1) Le feu du sacrifice

 

Le mouvement d’exaltation par lequel débute le poème « LeBrasier » montre bien le climat dans lequel prend place le sacrifice parle feu, celui de l’enthousiasme poétique : « J’ai jeté dans le noblefeu / Que je transporte et que j’adore / De vives mains et même feu / Ce Passéces têtes de mort / Flamme je fais ce que tu veux ». Dans ces vers, lepoète se représente comme un lieu de l’holocauste : il transporte lui-mêmele feu qui brûle son passé quelques vers plus loin, il devient à la fois lelieu et l’aliment du feu : « Je flambe dans le brasier à l’ardeuradorable / Et les mains de croyances m’y rejettent multiple innombrablement […]/ Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices ». Lafonction sacrificielle du feu est évidente : le poète se purifie de sonpassé, de sa jeunesse, de l’amour « devenu mauvais ». La purificationse fait dans la douleur mais il s’agit d’une douleur enthousiasmante, car elleest volontairement subie, dans un abandon superbe. Véritable rite d’adorationmagique, le sacrifice par le feu a la vertu d’une initiation à des mystères,lesquels vont ouvrir au poète un univers dont la nature a changé, une« vie renouvelée ».

 

2) Le feu comme symbole dela flamme poétique

 

On rejoint ainsi la seconde caractérisation du feu,l’aspect solaire du thème. Libéré par le brasier, le poète conserve sesattributs de feu, mais parce qu’il a pris son envol vers les hauteurssidérales, et qu’il est lui-même de même nature que le soleil : « masagesse égale / Celle des constellations / Car c’est moi seul nuit quit’étoile » (« Lul de Faltenin »).

Les images qui assimilent le poète à un astre flamboyant– comète, étoile, soleil – se multiplient dans les poèmes du feu : « LeBrasier », « LesFiançailles », « Cortège ».Une des plus intéressantes, dans « Le Brasier », est celle quiconcerne la situation du poète à une altitude intersidérale :« Au-delà de notre atmosphère s’élève un théâtre / Que construisit le verZamir sans instrument […] / Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide /Comme les astres dont se nourrit le vide ». Le ver Zamir, raconte laBible, avait le pouvoir de fendre les roches, et Salomon s’en servit pourconstruire le temple de Jérusalem sans utiliser le fer profanateur ; ilest pour Apollinaire le symbole de l’architecte-créateur. Le poète bâtit demême son œuvre « sans instrument », avec le seul pouvoir magique desmots « changés en étoiles » (« Les Fiançailles »), dont lestextes d’Alcools donnent eux-mêmes unbel exemple. Dominant le monde de ces hauteurs célestes, le poète est, dans cethéâtre, auteur, metteur en scène et spectateur à la fois : « Etvoici le spectacle / Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil / Ma têtemes genoux mes coudes vain pentacle / Les flammes ont poussé sur moi comme desfeuilles » (« Le Brasier »).

 

3) L’alcool, eau de vie

 

Une dernière fois, nous retrouvons le mouvementd’alternance entre les deux éléments d’un couple thématique. Plutôt que demouvement, il serait plus juste de parler ici de transmutation alchimique,puisqu’il s’agit de la fusion d’éléments complémentaires, l’eau et le feu, dontle produit est l’alcool. Le thème n’est pas sans importance, car il a donné aurecueil son titre.

L’union de l’eau et du feu est une des versions du couplethématique général mort-renaissance, comme on le voit par exemple dans « LeBrasier » : « Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan /Voici le paquebot et ma vie renouvelée / Ses flammes sont immenses ». Lamagie de l’alcool se caractérise par le tremblement, produit de l’union duliquide et de la flamme, dans « Nuit rhénane » par exemple :« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme […] / Le Rhin leRhin est ivre où les vignes se mirent / Tout l’or des nuits tombe en tremblants’y refléter ». Dans ce poème, le vin s’oppose à l’eau qui passe, à lafatalité automnale, symbolisée par le batelier et les sept filles des eaux. Lepoème s’achève par la victoire de l’ivresse sur les voix de mort, et par ungeste du narrateur que l’on peut considérer comme un signe de joie :« Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ».

C’est dans « Vendémiaire », poème bachique, quese développe avec toutes ses valeurs le thème de l’alcool. Le poème a poursujet une immense vendange miraculeuse : toutes les villes de France etd’Europe recueillent le sang des grappes de leurs vignes, se sacrifient en setransformant en vin pur, et viennent s’offrir à Paris, capitale de la poésie,et au poète, « gosier de Paris », prophète de Dionysos. Le texteentier baigne dans une atmosphère de miracle : les rivières remontent leurcours pour converger vers la « gorge profonde » du poète, l’automnechange de signe pour devenir la saison de la vendange poétique. Le monde,métamorphosé en alcool, est absorbé par le poète : « Mais je connusdès lors quelle saveur a l’univers / Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers […]/ Écoutez mes chants d’universelle ivrognerie ». « Zone » ouvrait le recueil de poèmes parl’image d’absorption d’alcool : « Et tu bois cet alcool brûlant commela vie / Ta vie que tu vois comme une eau-de-vie » ; « Vendémiaire »le termine de même, donnant ainsi son unité au livre, et expliquant son titre.

Cette thématique d’Alcools,dont l’exposition n’a évidemment rien d’exhaustif, nous montre donc un des principauxintérêts de l’œuvre. Chacun des thèmes dont nous avons esquissé l’analyse nousramène à l’aventure poétique, à la nature de la poésie, ce qui semble être lemotif principal de l’ensemble : comme le Phénix, la poésie tire sa forced’elle-même. Mais encore, Alcools donnedu poète une image singulièrement élevée. Au terme du voyage magique,Apollinaire voit son ombre devenue « enfin solide », il trouve lesecret de l’ubiquité : maître de son passé « luisant », il peuts’interroger sur l’avenir ; sa connaissance « des autres » égale sonpouvoir sur le monde. Celui qui se disait dans « Cortège » : « Guillaumeil est temps que tu viennes / Pour que je sache enfin celui-là que jesuis » se révèle appartenir par son lyrisme à une race de poètes hors ducommun, comme en témoigne le ton du « Poème lu au mariage d’André Salmon »,où le « nous » représente Apollinaire et son ami Salmon, poète commelui : « nous avons tant grandi que beaucoup pourraient confondre nosyeux et les étoiles / […] fondés en poésie nous avons des droits sur lesparoles qui forment et défont l’Univers ».

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