Au bonheur des ogres

par

L’univers enfantin

La spécificité du roman de Daniel Pennac réside dans le fait qu’il mêle à la fois évènements tragiques (meurtres, attentats, dilemmes et abandon…) à un environnement très léger, qui semble hors de portée des atteintes de la vie. En effet, l’action se passe autour de protagonistes qui appartiennent tous de près ou de loin à la même famille, par le sang ou sur un plan relationnel. Ainsi, l’enfant est placé au cœur même de la structure de l’histoire, quant à la présentation des personnages eux-mêmes. En effet, la mère unique de toute la tribu Malaussène éparpillant les différents pères aux quatre vents, plante le décor d’une famille recomposée, ne pouvant s’empêcher de concevoir de nouveaux enfants qui viendront ajouter encore un peu plus de vie et d’évènements au foyer déjà surpeuplé. De plus, les sœurs les plus âgées ayant une vie de couple, ou commençant à évoluer dans des relations amoureuses, deviennent également capables et désireuses de concevoir, ainsi l’enfance semble apporter un renouveau et une dimension cyclique à l’histoire, telle une machine qui ne peut être arrêtée une fois mise en marche.

Dans ce décor où règne en maîtresse suprême l’enfance, on s’aperçoit vite que même les adultes semblent ne pas pouvoir échapper à celle-ci. En effet, on se rend compte ici d’un renversement : ce ne sont pas les enfants qui doivent grandir et prendre exemple sur les aînés, mais les aînés eux-mêmes qui doivent s’adapter aux enfants et conserver leur monde, le préservant de ce que l’âge adulte comporte de dangereux. De fait, la famille Malaussène vit au rythme des histoires racontées par Benjamin, histoires fictives que réclament d’une même voix toute la fratrie. Bien qu’inspirées de personnages de la vie réelle, ces histoires prennent à travers ceux qui les écoutent des proportions si importantes qu’elles transcendent la réalité.Alors, les frères et sœurs, comme le lecteur lui-même, ne réalisent plus vraiment si celles-ci sont vraies ou inventées simplement afin de plaire daux enfants.

Il faut également remarquer que chacun des enfants Malaussène possède une faculté bien à lui, qui, tout en restant enfantine, peut également servir à comprendre beaucoup du monde adulte. En effet, c’est par l’innocence de Clara à prendre en photo l’horreur qu’elle voit, que Benjamin pourra avancer dans l’enquête qu’il mène. De plus, Jérémy fait preuve d’une lucidité et d’un talent qui relève presque de la prédestination lorsqu’il nomme les nouveaux enfants venus au monde : il se dote ainsi d’une dimension presque prophétique.

De plus, de nombreux lieux importants dans l’œuvre ont trait au monde de l’enfance : en effet, on notera que Benjamin rencontre Tante Julia alors qu’elle vole au rayon des jouets ; que les attentats commis au Magasin ont lieu en pleine période de Noël, le temps de prédilection des enfants ; que les intrigues qui agitent la famille ont pour beaucoup trait à l’enfance, par exemple, le choix de Louna de garder ses jumeaux, la grossesse inattendue de Thérèse… Sans oublier le plus jeune de la fratrie, « Le petit », qui rêve sans cesse de Père Noël déguisé en ogre, et qui les dessine de manière évocatrice, provocant l’inquiétude de Benjamin.

Ainsi, ouvrir Au Bonheur des Ogres, c’est basculer dans un monde où l’enfance règne en maître, mais où celle-ci est cependant confrontée à son antithèse, l’âge adulte, ses bombes et ses dilemmes. On sent ainsi une volonté de la part de l’auteur de nous inciter à ne pas dissocier enfance et monde adulte, de réaliser que peut-être, garder une part d’esprit enfantin n’est pas une régression mais une force, une forme de progrès.

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