Calligrammes

par

Ondes

Dans cette section inaugurale, deux fils poétiques se déploient et s’entrecroisent inlassablement. D’une part, nous avons une veine qui ne surprend pas tellement, qui fait un usage habituel du vers libre. Dans cette veine, on peut inclure les poèmes « Liens », « Les Fenêtres », « Les Collines », « Arbre », « Lundi rue Christine », « Sur les prophéties », « Le Musicien de Saint-Merry », « Un fantôme des nuées », « Tour » et « À travers l’Europe ». Tous ces poèmes vont dans un sens relativement similaire : il est la plupart du temps question d’une réflexion quasi proustienne sur le temps qui passe, et Apollinaire y use d’images, le plus souvent aquatiques et lumineuses. En outre, il faut noter que si rien n’y rime, Apollinaire a énormément recours à l’anaphore, ce qui confirme la destination plus particulièrement visuelle du recueil : la rime est conçue pour l’oreille, l’anaphore pour l’œil.

         D’autre part, Apollinaire nous livre les premiers de ses fameux calligrammes sous le titre « Paysage ». Ici, le fond et la forme se confondent. Quand le poète parle de maison, les mots forment une maison, quand il parle d’arbrisseau, on distingue un arbrisseau, et ainsi de suite. Le plus littéral d’entre tous : « Un cigare allumé qui fume » représentant un cigare allumé qui fume, semble contrer la théorie linguistique de l’arbitraire du signe, qui postule que le lien entre les mots et les choses auxquelles elles se rapportent n’est pas naturel. En montrant que d’une certaine manière, la chose est contenue dans le mot, Apollinaire affirme indirectement le contraire.

         Dans « Lettre-Océan », le calligramme se fait moins littéral, même si le lien entre le sens et le dessin formé reste évident : Apollinaire illustre sous forme de vaguelettes et d’énormes soleils des souvenirs de vacances au Mexique.

         Dans « La Cravate et la Montre », la forme calligramme atteint un sommet de puissance. D’abord, pour pointer du doigt l’absurdité du temps objectif, Apollinaire forme une montre avec ses mots, autrement dit un cycle visuel, et l’œil est, comme l’homme face au temps, enfermé dans ce cycle. Par où commencer ? Par où sortir ? On se sent pris au piège, condamné à lire et relire à l’infini le poème. De même pour la cravate : Apollinaire dénonce cette nécessité sociale et invite à s’en défaire. Or le dessin ainsi formé, en plus de rappeler effectivement une cravate, évoque la silhouette d’un pendu. Comme toujours, la transgression de la tradition (ici on transgresse car, comme nous l’avons dit, on compose pour les yeux) rend l’art plus intense : on ressent d’autant mieux le sentiment que le poète désigne qu’on l’expérimente dans le temps de la lecture.

         Avec « Cœur, couronne et miroir », le procédé calligramme est encore une fois génialement utilisé. Apollinaire écrit « Mon Cœur pareil à une flamme renversée » en dessinant une forme qui relève à la fois du cœur et de la flamme renversée. Il va donc encore plus loin contre l’arbitraire du signe. Quant au miroir et à la couronne, ils réaffirment discrètement le statut sacré du poète.

         Dans « Voyage », Apollinaire accomplit la prouesse de créer un poème littéralement contemplatif, c’est-à-dire que dans ce poème, il ne décrit pas une contemplation comme ont pu le faire tous les poètes romantiques qui l’ont précédé, mais il offre un support concret pour la contemplation du lecteur. Le poème est plus intéressant à observer qu’à lire, et on peut s’arrêter sur ses deux pages comme on s’arrêterait sur une authentique nuit étoilée.

         « Il pleut », qui clôt la section « Ondes », est probablement le plus connu des calligrammes d’Apollinaire, et probablement aussi le plus facile (ce qui, en fait, se rejoint : le plus facile est aussi le plus accessible). Décrivant une pluie de voix, Apollinaire forme une pluie de mots.

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