Carmen

par

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Prosper Mérimée

Prosper Mérimée est un
écrivain français né en 1803 à Paris
dans une famille bourgeoise d’artistes athées. Ses deux parents sont
professeurs de dessin et son père, bonapartiste, peintre néoclassique,
deviendra secrétaire perpétuel de l’École des Beaux-Arts. De ses parents il
hérite une horreur de l’emphase et un esprit sceptique. La famille reçoit de
nombreux artistes, français et anglais ; de là naît l’anglophilie de
Mérimée. Il est élève au lycée Napoléon, devenu lycée Henri-IV, puis étudie le droit jusqu’à la licence, qu’il obtient en 1823. Mérimée sera un mondain sa vie durant, et il fréquente dès
les années 1820 de nombreux salons
il rencontre l’élite parisienne libérale, bonapartiste, et l’avant-garde
artistique. Parmi ses amis figurent les initiateurs
du romantisme libéral
. Il devient celui de Stendhal dès 1822 et rencontre notamment les peintres Ingres et
Delacroix ; mais il goûte peu l’emphase de Hugo, son aîné d’un an. Parmi
les cercles où il évolue se distingue le « grenier » d’Étienne
Delécluze, peintre raté et critique d’art, où il lit ses premières pièces de théâtre,
des œuvres insolentes qu’il attribue à une femme de lettres espagnole, réunies
dans Le
Théâtre de Clara Gazul
, son premier ouvrage qui paraît en 1825. Les plumes de ce cercle collaborent
à la revue Le Globe et le jeune
écrivain se joint à elles. Sa jeunesse est aussi le lieu d’une intense recherche de plaisir et les femmes occuperont une grande place dans
sa vie. Il se qualifiera lui-même de « vaurien », pour trois années
de sa vie particulièrement ; il le fut par tristesse et curiosité
dira-t-il. S’il avait refusé un poste
diplomatique en 1829, pour ne pas servir un régime méprisé, la révolution de
Juillet et l’arrivée de Louis-Philippe sur le trône permet, à lui et à ses amis
libéraux, de solliciter des postes. Mérimée fait ainsi son entrée dans la fonction publique en 1831, n’ayant eu aucune activité sinon
d’écriture jusque-là ; grâce aux relations de son père il devient d’abord
chef du bureau du secrétariat de la Marine, puis rapidement chef de cabinet du comte d’Argout,
ministre du Commerce puis de l’Intérieur.

En 1833, Mérimée fait paraître Mosaïque, un recueil de nouvelles
déjà parues dans la presse en 1829 et 1830. Parmi elles figure
Mateo Falcone, un texte d’une grande
intensité dramatique précédemment publié en 1829. Le titre fait référence à un
propriétaire corse dont le fils de dix ans, Fortunato, trahit la parole donnée
à un bandit qui se cachait des forces de l’ordre. Homme d’honneur taciturne et
intraitable, Falcone, après s’être assuré auprès de sa femme qu’il s’agissait
bien de son fils, tue d’un coup de fusil cet enfant, premier de sa race à
trahir. La même année avait paru Tamango, nouvelle où Mérimée dénonce
la traite des Noirs sans
manichéisme, en présentant les diverses responsabilités qui la rendent possible,
celle des autorités laxistes comme des chefs noirs locaux, mus par la cupidité.
Le personnage éponyme est un puissant guerrier sénégalais qui se livre au
commerce de ses semblables en les échangeant contre des armes et de l’alcool.
Alors qu’il négocie avec le capitaine Ledoux, un vétéran des guerres
napoléoniennes, l’alcool pousse Tamango à vendre Ayché, sa propre femme.
Retrouvant ses esprits il rattrape le navire du négrier mais on l’y réduit
lui-même en esclavage ; il va alors se faire le leader d’une vaine
révolte. Cette même année de 1829 Mérimée avait publié son unique roman, grand succès de librairie. Sa Chronique du règne de Charles IX
est un roman historique de cape et
d’épée
ayant pour cadre les guerres
de religions
françaises du XVIe siècle ; l’auteur y établit
un parallèle entre les destins de deux frères : Bernard, aux ordres de
Coligny, dans le camp protestant, et George, qui oscille entre scepticisme et
catholicisme. Mérimée raconte cette histoire sans grandiloquence, ne s’attache
pas aux grandes figures historiques et affiche sa sympathie pour les
protestants. Elle apparaît comme une leçon de tolérance et de liberté,
mais aussi de libertinage.

En 1834,
Mérimée est nommé inspecteur général des
Monuments historiques
. Dès lors, l’écrivain va parcourir la France trente années durant, visitant des monuments en
péril, dénonçant l’état alarmant de certains édifices ou des restaurations
relevant du vandalisme, demandant toujours plus de moyens et ne manquant pas de
se faire conseiller par des experts. Il se fait aussi souvent accompagner par
l’architecte Viollet-le-Duc auquel il confie bon nombre de restaurations. Les
Âmes du Purgatoire
, qui paraissent l’année de son entrée en fonction,
ont pour cadre l’Espagne et pour personnage principal Don Juan de Mañara, un
jeune homme qui, devenu étudiant à Salamanque, subit l’influence de Don Garcia,
un ami qui le fait plonger dans une vie dissolue. Après avoir été initié à tous
les vices et avoir même tué, Don Juan décide de s’en prendre à Dieu en
séduisant une nonne. Alors qu’il revient au château familial, il est à nouveau
vivement impressionné, comme dans son enfance, par un tableau représentant les
âmes du Purgatoire, qui le pousse à rentrer dans les ordres. Mais alors qu’un
frère de la nonne, morte de désillusion, vient le gifler jusque dans le couvent
où il a choisi de se repentir, Don Juan se voit forcé d’ajouter un mort à la
liste de ses victimes. Plutôt que par le portrait d’un homme à la recherche
d’un idéal, l’œuvre vaut surtout par les tableaux
à la fois brillants et sombres que
peint sobrement Mérimée.

En 1837,
paraît le récit le plus lu de Mérimée. La Vénus d’Ille raconte l’histoire
d’un jeune homme qui, à la veille de se marier, le temps d’une partie de pelote
basque, passe l’anneau qu’il doit offrir à sa femme au doigt d’une statue de
Vénus en cuivre que son père a déterrée dans son jardin. Quand il essaie de
l’ôter, la statue, considérée par les gens des environs comme une idole
malfaisante, le doigt replié l’en empêche. On retrouvera le cadavre du jeune
homme contusionné dans la nuit, après que le narrateur aura entendu de lourds
pas dans l’escalier menant à la chambre de celui-ci. D’une atmosphère gaie,
méridionale, entourant une noce, l’art de Mérimée fait passer son lecteur à un
climat d’horreur voisin des récits de Poe. Avec Colomba, nouvelle publiée
en 1840, son plus grand succès de
son vivant, Mérimée retrouve le cadre de la Corse pour peindre une nouvelle histoire tragique dans un style
dépouillé
, l’auteur prenant soin de restituer l’atmosphère du lieu en
évoquant les anciennes coutumes auxquelles obéissait la population et en
peignant de rudes figures de Corses dont Colomba en Vierge vengeresse. Le
personnage principal est Orso della Rebbia, un lieutenant de l’armée
napoléonienne qui après Waterloo retourne à Pietranera, son village natal, où
sa sœur Colomba notamment le pousse à la vendetta
contre les Barricini, une famille rivale de la leur, après la mort de leur père
survenue deux ans plus tôt, et bien que la version officielle des autorités
écarte la thèse du meurtre. Même si Orso a changé de mentalité sur le
continent, se voyant attaqué, il est contraint de tuer les deux frères
Barricini et dans sa fuite, qui se double d’une convalescence puisqu’il a été
blessé, naît une histoire d’amour avec Miss Nelvil, une jeune Anglaise.
Blanchi, il finira par quitter l’île avec elle et sa sœur. En 1843, Mérimée est élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres,
puis à l’Académie française l’année
suivante.

Le conte Carmen, qui sera immortalisé trente
ans plus tard par l’opéra de Georges Bizet,
paraît en 1845 dans La Revue des Deux Mondes. Le personnage principal,
Don José, brigadier basque d’un régiment de dragons, est poussé par son amour
pour Carmen, une belle bohémienne, à devenir contrebandier puis brigand.
Mérimée raconte l’histoire tragique d’un amour étouffant, mû par la jalousie,
qui mène le protagoniste à tuer celle qu’il aime, étant incapable de posséder
totalement cette femme reconnaissante, puisque Don José l’a fait sortir de
prison, mais qui, honnête, a fini par lui dire qu’elle ne l’aimait plus. Suite
à cette publication, à partir de 1846, l’écrivain pose la plume pour vingt ans.
Il dira qu’il écrivait jusque-là pour Valentine Delessert, une maîtresse qui
s’était éloignée de lui. Sous le Second Empire, l’impératrice Eugénie, qu’il
avait connue enfant en Espagne, le pousse à accepter un poste de sénateur en 1853, ce qui l’éloigne de certains de ses amis libéraux. Il conserve
sa fonction d’inspecteur des Monuments et suit la cour dans ses déplacements,
organisant les divertissements de l’impératrice dont il est le plus proche
confident. En 1860, son adjoint succèdera comme sénateur à Mérimée qui devient
vice-secrétaire du Sénat. En parallèle, nommé président de la commission
chargée de réorganiser la Bibliothèque impériale, il introduit en France une conception moderne de la bibliothèque
après avoir étudié la British Library de Londres. En 1866, c’est pour
l’impératrice que Mérimée reprend la plume pour écrire quelques histoires
propre à amuser son amie, dont Lokis, écrite en 1869, l’histoire angoissante
d’un comte Lithuanien abritant en lui un ours qui tue son épouse lors de leur
nuit de noces. Souffrant d’asthme, victime de bronchites réitérées et
d’étouffements, Mérimée meurt en 1870 après avoir assisté à la chute du
Second Empire et vu son amie la plus proche devenir régente.

 

On se souvient de Mérimée comme d’un grand voyageur, d’un écrivain cosmopolite, l’anglophile qui a
beaucoup séjourné outre-Manche ; l’amoureux de l’Espagne où il voyagera
beaucoup, auteur des Lettres d’Espagne
(1830) ; mais aussi l’introducteur en France de la littérature russe à laquelle il consacre plusieurs ouvrages, et se
faisant traducteur de son ami Tourgueniev,
de  Pouchkine et de Gogol. Mérimée
s’était aussi voulu un historien et
a notamment publié un Essai sur la guerre
sociale
(1851) et des Études sur l’histoire
romaine
(1845).

Avec Stendhal
qui l’a influencé, et dont il partage la désinvolture
et le scepticisme, Prosper Mérimée
se rattache au XVIIIe siècle rationaliste, même s’il est lié au
romantisme par ses sujets, qu’il traite sur un mode classique, sans sensiblerie, et son goût pour l’histoire et le gothique. L’auteur apparaît même souvent cynique voire obscène, ce
qui est surtout visible dans sa correspondance. Son style est volontiers dense, dépouillé
et acéré, et l’ironie est coutumière dans des textes où le narrateur affiche une
grande distance vis-à-vis des faits. S’il suit la mode de l’exotisme et particulièrement de l’hispanisme, qu’on retrouve chez
Gautier, Hugo ou Musset, Mérimée affichera son incompréhension face à la littérature
de ses cadets, dont Flaubert et Baudelaire.

 

 

« Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces mots :
CAVE AMANTEM.

« Quid dicis,
doctissime ? me demanda-t-il en se frottant les mains. Voyons si nous nous
rencontrerons sur le sens de ce
cave amantem !

– Mais, répondis-je, il y
a deux sens. On peut traduire : « Prends garde à celui qui t’aime,
défie-toi des amants. » Mais, dans ce sens, je ne sais si
cave amantem serait d’une bonne latinité. En voyant
l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt que l’artiste a voulu
mettre en garde le spectateur contre cette terrible beauté. Je traduirais donc
: « Prends garde à toi si elle t’aime. » »

 

Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille, 1837

 

« Jamais, à ce que j’imagine, reprit Préciosa, la jalousie ne
laisse l’entendement assez libre pour qu’il puisse juger les choses comme elles
sont. La jalousie regarde toujours avec des lunettes d’approche, qui font les
petites choses grandes, les nains des géants et les soupçons des
vérités. »

 

Prosper Mérimée, Carmen, 1845

 

« – Vit-il encore ?
demanda Orso respirant avec peine.

– Oh ! il s’en garderait
; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise dans l’œil. »

 

Prosper Mérimée, Colomba, 1849

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