Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice

par

L’élargissement des horizons de Sade

Juliette est de plusieurs façons la culmination de l’œuvre libertine de Sade. Après La Philosophie dans le boudoir, Les Cent Vingt journées de Sodome et les diverses versions de Justine, il présente dans Juliette une théorie libertine embrassant le monde entier. On peut voir une progression dans ces romans : du dialogue situé entièrement dans un boudoir, à une action recluse dans un château, aux pérégrinations de Justine à travers la France, jusqu’au monde de Juliette où toute l’Europe est mise en vedette. Son habileté de romancier s’affermit, et il ose bien plus du point de vue narratif.

Sade élargit donc ses horizons, affirmant l’universalité de sa philosophie. Ne se résumant plus à quelques personnages seulement, il présente un monde où les scélérats sont omniprésents et qui inclut les plus grands de la terre.

Dans la version originale de Justine, Juliette avait eu un parcours bien moins mouvementé que celui de ce roman. Dans Justine, Juliette est non seulement bien moins criminelle, elle est aussi rachetée pour le compte de la vertu par les souffrances de sa sœur, et retourne se cloîtrer dans un couvent, abandonnant ses richesses aux pauvres. Mais dans La Nouvelle Justine, et plus encore dans Juliette, Sade rejette entièrement cette fin moralisante. Ayant illustré avec l’histoire de Justine que la vertu ne menait qu’au malheur, il choisit d’illustrer avec Juliette une version extrême du contraire. À la fin de son roman, Juliette sera montée par le chemin du vice aussi haut qu’elle le peut en France sans devenir membre de la famille royale.

« Oh ! ciel, s’écrie celui-ci dès qu’il a lu, il est dit, ma chère Juliette, que tous les genres de bonheur doivent affluer sur nos têtes aujourd’hui. Le ministre vient de fermer les yeux ; voilà la lettre, de la main du roi, qui m’ordonne de me rendre en hâte à la cour prendre les rênes du gouvernement. Quelle somme abondante de félicités ceci nous promet ! Suivez-moi toutes deux, continue Noirceuil, en s’adressant à Juliette et à la Durand, je ne veux de la vie me séparer de vous. »

Sade valide son point de vue par l’universalité qu’il y prête. Non seulement Juliette rencontre-t-elle des monstres avec qui s’entendre un peu partout dans le monde, mais les plus loquaces de ces libertins connaissent par cœur des listes d’exemples historiques et anthropologiques démontrant la constance de leurs principes à travers les temps et le monde. On pensera à la liste des pays où le viol est permit, ou encore à la succession de crimes papaux que Juliette récite à Pie VI. Le matérialisme criminel qu’il prêche est présenté comme le plus naturel des systèmes philosophiques, car il se retrouve chez toutes les races et à toutes les époques.

Bien que Sade permette, par la bouche de M. de Lorsange, un contre-argument en faveur de la vertu ordinaire, il abandonne tous les commentaires moralisants dont il agrémentait ses textes précédents. S’il pouvait se défendre que Justine présente en fait une morale, Sade n’a plus cette excuse avec Juliette. Il n’est donc guère surprenant que ce soit ce roman qui mènera à son ultime incarcération. La seule distanciation qu’il se permette est de faire narrer le texte à la première personne, ce qui lui donne l’excuse que c’est Juliette qui présente ces propos, non pas l’auteur ; mais les quelques interruptions du narrateur à la troisième personne ne renient en rien la philosophie de Juliette, pas plus que ne le font ses notes en bas de page. Sade s’engage donc résolument au côté de sa philosophie de l’égoïsme naturel. Juliette est donc l’expression la plus crue de ses préceptes.

En même temps, Sade s’enhardit dans sa narration. Les voyages de Juliette (qui puisent librement dans ses propres souvenirs de l’Italie) sont à un niveau plus avancé d’écriture que ce qu’on trouve dans ses autres romans. Sade rajoute donc un autre élément à son monde : tout comme La Philosophie dans le boudoir est en partie une satire des dialogues philosophiques et Justine une parodie de romans exemplaires tels que le Pamela de Richardson, Juliette est une version abasourdissante des souvenirs de voyages qui pullulent au XVIIIème siècle. C’est après tout le siècle où fleurit le Grand Tour, qui complète l’éducation des jeunes gens des hautes classes de l’Europe, et le trajet de Juliette en Italie s’y conforme. Voir Rome et explorer le Vésuve font partie du Grand Tour ; lorsque la Durand insiste en disant qu’« il faut au moins voir Venise », nous sommes encore dans le monde de ce tourisme éducatif. Mais alors que les touristes habituels allaient voir de pittoresques ruines et de grandes œuvres d’art, et ressentir la sensation du sublime en contemplant le Vésuve, Juliette passe son temps à séduire, torturer, assassiner et voler, et n’utilise le Vésuve que pour disposer d’une ancienne amante. On peut reconnaître là l’humour « plus que noir » de Sade, qui trouve son expression parfaite dans le dernier paragraphe de l’ouvrage.

« Et ses propres valets, qui la détestaient et qui me surent le meilleur gré du monde de les avoir débarrassés d’une aussi mauvaise maîtresse, se chargèrent, dès qu’il ferait nuit, d’aller secrètement la porter à la mer. J’écrivis, sur-le-champ, à mon banquier, à Rome, qu’en raison du contrat passé entre Clairwil et moi, au moyen duquel les biens placés ensemble chez lui appartenaient au dernier vivant, il eût à ne plus faire passer qu’à moi le total du revenu. D’où il résultait qu’en réunissant les deux fortunes sur ma tête, je me trouvais plus de deux millions de rente. Rien ne s’arrange comme un meurtre, en Italie […] »

Dans toute son œuvre, Sade ose, poussant à l’extrême comme pour tester la résistance du lecteur, sa résistance morale aux fantasmes dégoûtants qu’il présente tout autant que sa résistance à l’absurde. Si Juliette ne contient rien qui ne rivalise entièrement avec la pure horreur des Cent Vingt Journées de Sodome, c’est un roman qui pousse jusqu’à l’absurde son extrémisme : tout est parfois si incroyable qu’on se demande si l’on n’est pas supposé rire.

Mais l’humour particulier de Sade s’annonce plutôt dans son style glacial, qui nous présente tout ceci avec un grand sérieux. On ne peut pas chercher à faire correspondre Sade avec la réalité, surtout pas dans Juliette ; l’image inoubliable de Pie VI célébrant une messe noire dans la basilique de Saint-Pierre au milieu d’une foule de moines et de prêtres à l’occasion d’une orgie est si outrecuidante qu’on ne se pose plus la question de savoir pourquoi les surréalistes se sont réclamés de Sade. Nulle part ailleurs dans son œuvre il n’ose autant, surtout avec l’intrusion dans son récit de caricatures sadiennes de personnages réels – sans parler du fait que ce récit de plus de mille pages est supposé être presque entièrement récité par Juliette elle-même.

« Ô Juliette ! me dit Pie VI en m’embrassant, tu es une fort singulière créature ; ton ascendant l’emporte, je serai ton esclave ; avec la tête que tu me montres, j’attends de toi les plus piquants plaisirs… Tiens, voilà mes clefs… visite… je te livre tout […] »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur L’élargissement des horizons de Sade >