Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice

par

Sade en contexte

Aucun roman ne surgit denulle part, et bien que l’extrémisme de Sade le fasse souvent sembler uneexcroissance anormale au ban de toute littérature commune, il est profondémentrattaché à son époque et aux évènements dont il est le témoin. La Révolutionfrançaise est de loin le plus marquant de ceux-là, et il est important de serappeler à quel point cette révolution altère le monde. La révolutionaméricaine a certes été un choc, mais elle se passait au bout du monde ;en Europe, on n’a pas vu un roi détrôné et décapité par son peuple depuis lachute de Charles I d’Angleterre en 1649. En France, une des monarchies les plusétablies et les plus sacrées, se revendiquant d’un saint (Louis IX), prend toutà coup fin. C’est une déstabilisation du monde qui en somme change tout.

Quelle importance pour Sade ?Mis à part le fait que la Révolution le libèrera de la prison, lorsque sontrelâchés tous ceux qui ont été emprisonnés par lettre de cachet, elle lui offreun monde intellectuel répondant à ses besoins. Les intellectuels de la Révolutionse réclament des mêmes philosophes des Lumières que lui, même s’ils en tirentdes conclusions différentes. Sade en usera trop bien, de cette nouvelle liberté :ses livres scandaliseront autant la France libérée que l’Ancien Régime. Mais laRévolution donne une nouvelle excuse à Sade : après tout, ses monstressont presque tous des aristocrates, et certainement dans Juliette tout se passe sous l’Ancien Régime. Notons que l’un descrimes de Saint-Fond est de faire emprisonner des milliers d’innocents parlettres de cachet. Est-ce simplement la revanche d’une victime ? Sade, quiau cours de la Terreur niera son ascendance aristocratique, dresse unréquisitoire puissant contre la vieille société.

« Un Pie V, révéré comme un saint,fanatique, cruel, qui fut la cause de toutes les persécutions exercées enFrance contre les protestants ; instigateur des férocités du ducd’Albe ; assassin de Paléario, dont le seul crime était d’avoir dit quel’Inquisition avait un poignard destiné à frapper les gens de lettres ; etqui prétendait enfin n’avoir jamais autant désespéré de son salut que lorsqu’ilétait pape. »

Il n’est guère le seul àle faire. Au cours de la Révolution, et surtout au cours de la période de lamonarchie constitutionnelle et de la Terreur, une campagne de propagandescabreuse visant la monarchie fait fureur. La reine Marie-Antoinette surtoutest l’objet d’allégations si pornographiques que ses biographes modernesrefusent parfois de les citer et que sa réputation ne s’en est toujours pasremise. Lorsque Sade parle d’elle, dans les pages de Juliette, comme de « la première putain de France », ilne dit rien de neuf, ni de particulièrement scandaleux. C’est monnaie courante.De même le clergé est accusé de toutes les débauches ; Sade ne fait quedonner encore plus de détails à de tels libelles dans ses scènes de Juliette aucouvent, et s’il est moins commun de voir de telles orgies au palais du Pape,c’est bien là l’extrémisme sadien, le désir d’aller le plus loin possible.

En lisant les portraits depersonnages historiques dans les pages de Juliette,donc, il faut se souvenir qu’au cours de la décennie précédant sa publication,la France avait été inondée de pamphlets tout aussi obscènes à propos de lapropre famille royale. Le Grand-duc de Toscane, en tant que frère deMarie-Antoinette, et la reine de Naples en tant que sa sœur, sont des ciblesfaciles, tout comme Catherine la Grande de Russie, reconnue toute sa vie pourses interminables amours et l’insatiabilité de ses appétits. Il esthistoriquement faux que cette dernière soit morte en copulant avec un cheval,mais la légende répond bien à sa réputation.

« Le rendez-vous fut à la maison decampagne où j’avais déjà vu l’impératrice. Elle me reçut au sein d’un boudoirmagique, dans lequel l’air le plus chaud faisait à la fois éclore les fleurs detoutes les saisons, agréablement réparties dans les banquettes d’acajou quirégnaient tout autour de ce délicieux cabinet. Des canapés à la turque,environnée de glaces qui se voyaient au-dessus, invitaient, par leur mollesse,aux plus voluptueuses jouissances. Un réduit plus lugubre se voyait au-delà ;on y apercevait quatre beaux garçons de vingt ans, que des fers contenaient auxpassions effrénées de Catherine. »

De ce point de vue-là, onpourrait essayer de rattacher l’œuvre de Sade aux textesrévolutionnaires : certainement Sade lui-même le fait dans La Philosophie dans le boudoir, aumilieu duquel il intercale un pamphlet intitulé Français, encore un effort si vous voulez être républicains, danslequel il avance que son projet de liberté totale est le seul qui soitvéritablement républicain. Son portrait d’une aristocratie qui a tous lespouvoirs et s’en sert peut aisément être utilisé comme argument contrel’existence d’une telle aristocratie. Mais Sade ne le fait pas.

C’est bien là le paradoxesadien, et la raison pour laquelle il demeure un danger sous tous les régimes. Bienque ses portraits d’aristocrates répondent parfaitement au besoinrévolutionnaire d’avilir l’Ancien Régime, Sade ne se fait pas ouvertementcomplice d’une telle propagande. Certes, dans la version de 1791 de Justine, il condamne de temps à autresles actions de ses monstres et convertit Juliette, mais il n’utilise jamais ladébauche en tant que telle comme arme d’attaque contre l’Ancien Régime. La Philosophie dans le boudoir fait dela débauche une arme républicaine. Le paradoxe demeure. Sade désire la libertétotale, et fait remarquer que seuls les aristocrates n’ont jamais possédé cetteliberté. La fortune et la position sont une part nécessaire de son libertinisme– détail autobiographique : Sade s’est ruiné pour ses plaisirs. Il y a uneraison pour laquelle Juliette vole partout des trésors et que les libertins lesplus grandioses de son œuvre ont tous des moyens quasi illimités.

« Moberti a, comme tu l’imagines bien,plusieurs agentes dans Venise, qu’il place chez des gens très riches, et qui,ne fréquentant que des personnes de cette caste, sont à même de lui fournir desrenseignements. Je suis la première de ses agentes ; toutes les autrescorrespondent avec moi, et c’est par mon moyen que s’indiquent les principauxvols. Il n’y a que trois ans que nous nous connaissons ; je ne le sers quedepuis cette époque ; mais je puis bien assurer que, dans ce court espace,je lui ai valu plus de dix millions […] »

Après la chute de lamonarchie constitutionnelle, Sade se trouve encore une fois dans la ligne demire d’un régime. La prise de pouvoir de Robespierre ne lui est aucunementfavorable. Le très puritain Robespierre est dégoûté par toute licence et tentede nettoyer la morale publique. De plus, même s’il est anticlérical, l’athéismele répugne. Ce sera d’ailleurs en prononçant des discours athées que Sade semettra en danger, plus encore qu’en usant trop de clémence alors qu’il est chefde section. Son propos selon lequel la liberté inclut la liberté de mœurs estinacceptable pour l’« Incorruptible ». Car ces deux hommes ont des conceptionstrès différentes de la liberté : Sade prêche une liberté individuelle,alors que Robespierre parle d’une liberté nationale collective, dans le servicede laquelle il s’arroge le droit de faire mourir quiconque la met en danger.

Ce n’est que grâce à uneerreur administrative que Sade échappe lui-même à la guillotine le jour avantque ne tombe Robespierre. Il est probable que cette erreur aurait été rectifiéeet que nous n’aurions pas eu les dernières œuvres de Sade si le 9 Thermidorn’était pas avenu.

La Révolution française sefait en plusieurs mouvements, qui à l’époque semblent prouver que lerépublicanisme est en fait intenable : d’abord l’essai de monarchieconstitutionnelle, que seul Louis XVI essaiera vraiment de faire fonctionner ;ensuite la dictature meurtrière de la Terreur, où la soif de sang s’étanche ;ensuite la profonde corruption et le désordre du Directoire, qui ne serastabilisée que par la dictature militaire de Bonaparte, qui, en se faisant sacrerempereur en 1804, ramène la France à la norme. C’est à la fin de l’époque trèslibre du Directoire que Sade publie LaNouvelle Justine, où pour la première fois il laisse tomber le voile demoralité qui planait encore sur la Justinede 1791. Mais Juliette ne paraît que deux ans plus tard, et un changementmajeur s’est opéré en France : la prise de pouvoir par Bonaparte.

Pour Sade, ce n’est pasune bonne nouvelle. Car Bonaparte, qui reste au fond toute sa vie un bourgeoisarriviste, est un autre gardien de la morale publique. Plus grave encore pour Juliette, le Premier Consul al’intention de normaliser les relations de la France avec le reste de l’Europe.Si Juliette se place dans la lignéedes libelles antimonarchistes du début de la Révolution, le roman paraît dansun contexte entièrement différent, à une époque où les intentions monarchiquesde Bonaparte commencent à s’afficher. S’il est sans doute vrai que la lubricitéde Juliette est ce qui attire d’abordle roman l’attention de Fouché, vieux comparse puritain de Robespierre qui estchef de police en 1801, il y a aussi une dimension politique à l’ordre quedonne Napoléon d’emprisonner Sade à vie. C’est le portrait de Pie VI qui est encause. Car ce portrait scabreux ne pouvait paraître à un pire moment. En 1801,Bonaparte réconcilie la France avec la papauté, signant avec Pie VII leConcordat qui rétablit l’Église en France. Sade a assisté au couronnement du papeprécédent, Pie VI, qui fait une apparition si mémorable et si contraire àl’histoire dans les pages de Julietteet qui est mort prisonnier de la République en 1799. C’est là une chose qu’on aévidemment intérêt à oublier au moment du Concordat quand Bonaparte, malgré cequ’il a fait subir à Pie VI, veut se présenter comme fidèle fils de l’Église. Laisserpublier une attaque aussi grotesque que celle de Sade contre celui-ci, laisseren liberté l’auteur, n’est pas possible. Sade a tout pour déplaire au trèsconservateur Consul : il revendique la liberté alors que Bonaparte est dictateur,il prêche la débauche alors que Bonaparte désire rétablir la morale publique(du moins pour les autres), il assaille l’idée aristocratique alors queBonaparte veut la rétablir, il attaque l’Église dont Bonaparte a besoin pourraffermir son contrôle sur le peuple, il ridiculise les chefs d’État par qui Bonapartedemeure malgré lui ébloui. La publication de Juliette scelle le sort de Sade, car il n’y a rien dans ses pagesqui puisse plaire au Premier Consul, à part peut-être sa misogynie.

Pour comprendre l’effetqu’a eu Juliette, il faut le voirdans ce contexte d’une population nouvellement réprimée. Sade déchire le voile ;un siècle avant Freud, il met à jour les impulsions subconscientes quisous-tendent le comportement humain. Il affirme leur existence et leur droitd’exister en plein jour, juste au moment où Bonaparte veut qu’elles soientenchaînées plus que jamais. Ajoutez à cela le plus féroce et le plus extrêmeappel à la liberté individuelle de tous les temps, sous un dictateur qui a bienl’intention de tout contrôler dans son empire, et on comprend que Sade soitécroué dans la prison des ennemis politiques du régime avant d’être transféré dansun asile d’aliénés. Il ne fallait pas qu’il soit entendu, et s’il l’était, ilfallait pouvoir dire qu’il était détraqué.

« Il est aisé de s’apercevoir que lasupériorité que l’on donne à l’esprit sur la matière, ou à l’âme sur le corps,n’est fondée que sur l’ignorance où l’on est de la nature de cette âme, tandisque l’on est plus familiarisé avec la matière ou le corps, que l’on s’imagineconnaître et dont on croit démêler les ressorts ; mais les mouvements lesplus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmesaussi difficiles à deviner que la pensée. »

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