Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice

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Misogynie et modernité : la politique sexuelle sadienne

Il y a des cycles dansl’histoire de la libéralité morale : une époque débauchée suscitera uneréaction inverse de la génération suivante, et ainsi de suite. On en voit unexemple au XXème siècle où les années 60s et 70s réagissent à la très contrôléedécennie de 1950, et les années 1980 réagiront contre la révolution sexuelle. Demême le puritanisme de Robespierre sera remplacé par les excès du Directoire,qui seront réprimés par Bonaparte. Mais cette époque souvent oubliée contientune des clés de Juliette.

La fin de la Terreur asuscité une sorte de délire dans la société parisienne, et les femmes y ontpris une grande place. La soif de divertissement qui s’empare de tous donnenaissance au règne des Inc’oyables et des Merveilleuses ; on donne desBals des Victimes où il faut avoir eu un proche guillotiné pour participer, lesmœurs sont libres, le divorce et le remariage deviennent choses communes, etles salons féminins, surtout ceux de Mme Récamier et de Mme Tallien, prennentune immense ascendance sociale et donc politique : Bonaparte lui-même enaura besoin pour monter dans le monde. La sorte de libertinage qui était autrefoisle privilège de la cour se propage à travers toute la société. Là où il y avaitune seule Mme de Pompadour, il y en a maintenant plusieurs.

Cette position importantedes femmes ne plaît pas à tout le monde ; Bonaparte y mettra d’ailleursfin, étant un conservateur de la vieille souche qui soutient que les femmes ne sontque des machines pour produire des enfants. Cette misogynie n’est pas rare ;faut-il rappeler qu’Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, futguillotinée en 1793, sous les applaudissements de ceux qui s’opposaient à laparticipation politique féminine ? L’homme moyen pense encore que la placede la femme est au foyer, et Julietteoffre une vision apocalyptique de ce qui se passe quand elle en sort.

La virulence de lamisogynie de Sade demeure ahurissante de nos jours. Il faut se rappeler que cesentiment de Sade a des racines personnelles, venant de sa haine pour sabelle-mère, responsable de tant de ses emprisonnements. Mais le portrait de lafemme puissante, de la femme libérée, dépasse la vengeance qu’il a pu vouloirprendre sur Mme de Montreuil.

« Foutez avec le plus d’hommes qu’il voussera possible : rien n’amuse, rien n’échauffe la tête comme le grandnombre ; il n’y en a pas qui ne puisse vous donner des plaisirs nouveaux,ne fût-ce que par le changement de conformation, et vous ne savez rien, si vousne connaissez qu’un vit. Dans le fait, c’est absolument égal à votreépoux : vous conviendrez qu’il n’est pas plus déshonoré au millième qu’aupremier, moins même, car il semble que l’un efface l’autre. »

Si les œuvres libertinesde Sade ont toujours contenu des femmes débauchées à l’extrême, elles n’ontjamais tenu la prime place dans ses romans avant Juliette. En en faisant le portrait intérieur d’une telle femme,Sade fait de Juliette son plus longexposé sur le beau sexe tel qu’il le voit. Celui-ci n’est guère reluisant. Éhontées,hypocrites, infanticides, empoisonneuses, les femmes sadiennes ont de quoieffrayer tout homme les rencontrant, même dans les pages d’un livre.

De plus, bien qu’elless’accordent avec la morale populaire qui veut que la femme soit une créatureinférieure, dans les actions des femmes sadiennes on peut voir un portraitd’êtres qui réalisent que le pouvoir est détenu par des hommes et quisubvertissent cet ordre naturel des choses en séduisant les hommes ou secomportant comme eux. L’injustice sous-jacente de cette société est réparée parles femmes qui en profitent pour affermir leurs propres positions. On en arriveà une certaine égalité sexuelle : l’égalité du vice.

Car Sade affirme trèsclairement que les femmes peuvent être aussi horribles que les hommes, et sesfemmes vertueuses sont aussi fades que ses hommes bien-pensants. Ce faisant, cemisogyne imparable en vient à exprimer un principe clé de la libérationsexuelle du XXème siècle. Tout comme il devance Freud et Nietzsche, Sadeproclame ouvertement la sexualité de la femme et affirme qu’elle peut aussiavoir des goûts, qu’elle peut prendre plaisir à toutes sortes de perversions(qu’il détaille en longueur).

De plus, il expose uneautre réalité qui fait de lui un précurseur des Modernes, même si ses opinionssur la gente féminine sont aujourd’hui inacceptables : la naturepolymorphique de la sexualité humaine. Bien avant que Kinsey ne propose son échellede l’orientation sexuelle, Sade met en page des personnages dont les goûtsfluctuent et argumente que les pratiques hétérosexuelles ne sont pas plus« normales » que l’homosexualité. Il affirme la puissance del’impulsion sexuelle en niant que la forme qu’elle prend possède une valeurmorale. Ce sont là des idées audacieuses et entièrement neuves, qui ne serontressuscitées qu’au XXème siècle et qui contrecarrent toutes les valeurs del’époque. On peut comprendre en quoi les gardiens de la moralité publiquefurent choqués par Juliette, où cesidées reçoivent leur expression la plus claire et la plus détaillée. C’est dansces pages surtout que réside la modernité de Sade.

« ne serait-ce pas à la nature qu’ilfaudrait s’en prendre […] Or, si sa main met à la fois, d’un côté, dansl’homme l’impossibilité de goûter des plaisirs légitimes, et que, de l’autre,elle constitue la femme d’une façon absolument opposée à celle qui seraitnécessaire pour les goûter, il est bien clair, ce me semble, que les ridiculesoutrages que les sots prétendent qu’on lui fait en cherchant des plaisirsailleurs qu’avec les femmes, ou avec elles en sens contraire, ne sont plus quedes inspirations de cette même nature […] »

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