Hygiène de l'assassin

par

Le poids des mots

« Les mots, ce sont les belles matières, les ingrédients sacrés. »

Les mots ont dans ce livre une importance capitale. Ils servent d’armes de défense mais permettent aussi une certaine expression des sentiments. En tant qu’armes, ils blessent en attaquant des points sensibles – « espèce de petite merdeuse insolente, de mocheté mal baisée »–, en montrant un ennui extrême face à ce qui est raconté – « J’en étais sûr. Ça promet. » – en se moquant – « Oh, je vois. Mademoiselle est une snob de salon » – ou en dénigrant – « la femme est inférieure à l’homme, ça coule de source, il suffit de voir combien elle est laide ». Les mots sont très durs dans ce roman. En outre, ils ne sont pas seulement blessants mais peuvent également dégoûter ; c’est d’ailleurs ce qui arrive au second journaliste : « je fais bouillir pendant des heures des couennes, des pieds de porc, descroupions de poulet, des os à moelle avec une carotte. J’ajoute une louche de saindoux, j’enlève la carotte et je laisse refroidir durant vingt-quatre heures. En effet, j’aime boire ce bouillon quand il est froid, quand la graisse s’est durcie et forme un couvercle qui rend les lèvres luisantes. Mais ne vous en faites pas, je ne gaspille rien, n’allez pas croire que je jette les délicates viandes. Après cette longue ébullition, elles ont gagné en onctuosité ce qu’elles ont perdu en suc : c’est un régal que ces croupions de poulet dont le gras jaune a acquis une consistance spongieuse… »

Face au caractère écœurant des termes utilisés par l’écrivain, le journaliste finit par vouloir sortir avant de se sentir mal. Les mots trouvent donc leur force dans ce pouvoir qu’ils ont de nous faire apparaître des images, agréables ou non, leur pouvoir d’évocation donc. On constate également que les mots peuvent ici tuer. En effet, non seulement c’est par des mots que M. Tach s’accuse, mais c’est également par eux qu’il finit par mourir. En poussant Nina à l’acte, il la force à le tuer pour ne pas sombrer : « Je vous ai exaspérée, je vous ai poussée à bout pour arracher vos derniers scrupules, et vous n’êtes toujours pas passée aux actes. Qu’attendez-vous, mon tendre amour ? […] La journaliste s’exécuta sans bavure. Ce fut rapide et propre. Le classicisme ne commetjamais de faute de goût. »

Le mot est ce qu’il y a ici de plus efficace. Le mot ou la phrase peuvent être humoristiques : « Moi, mon divertissement de prédilection, c’est dégonfler les grosses baudruches satisfaites d’elles-mêmes » ; incisifs : « Vous étiez fier, n’est-ce pas, de vous croire anachronique ? Vous ne l’êtes pas du tout » ; ou bien tout simplement maladroits : « Enfin, ce n’est pas exactement ce que je voulais dire… ». La défense est ici peu employée car le meilleur moyen de prendre Prétextat Tach à revers est de se montrer plus habile et d’attaquer plus vite. Le fait de se défendre, et donc de se justifier, est pour lui une faiblesse.

Enfin, c’est par les mots que le héros exprime le mieux son amour pour Léopoldine, amour dont il dira souvent ne rien connaître alors qu’il le décrit avec beaucoup de ferveur : « Cet amour-là est d’une qualité que ni vous ni personne n’avez jamais connue ». Ainsi parte-t-il de l’amour qu’il y eut entre lui et sa cousine, une sorte de perfection des âmes à laquelle seuls des enfants non pubères peuvent accéder, car la puberté transforme et enlaidit. C’est ainsi qu’il considère avoir sauvé Léopoldine : « Grâce à moi, celle que j’aimais aura évité le calvaire de devenir une femme. Je vous mets au défi de trouver plus bel amour que celui-là ». Ces mots qui savent si bien blesser deviennent sucre et miel dans la bouche de Prétextat quand il parle de celle qu’il aime : « Léopoldine était l’enfant la plus belle, la plus heureuse, la plus analphabète, la plus savante, elle était l’enfant la plus enfantine ».

Les mots peuvent donc avoir un poids considérable puisqu’ils sont capables du bien comme du mal ; ils peuvent contraindre ou libérer ; ils impliquent donc la responsabilité de ceux qui les émettent.

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