L'adversaire

par

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Emmanuel Carrère

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1957 : Emmanuel Carrère naît à
Paris. Ses grands-parents sont des émigrés
géorgiens
et il est le fils d’Hélène
Carrère d’Encausse
, académicienne et soviétologue. Il étudie à l’Institut
d’études politiques de Paris (Sciences
Po
) et dès vingt-cinq ans il publie un essai
sur le réalisateur allemand Werner
Herzog
. Puis il passe à la fiction
l’année suivante avec L’Amie du jaguar, un récit loufoque
accumulant les digressions autour d’une histoire d’amour basée sur la
fabulation. Il fait aussi office de critique
cinématographique
pour Positif et
Télérama.

1986 : Le roman La Moustache part d’un fait anodin : un jour, pour
surprendre sa famille et ses amis, un homme rase la moustache qu’il porte
depuis dix ans. Rien ne se passe comme prévu : l’étonnement de son
entourage n’est pas au rendez-vous puisque chacun lui assure qu’il n’a jamais
porté de moustache. Si le protagoniste croit au départ à une blague organisée à
ses dépens, il va finalement connaître un agacement qui se mue en inquiétude,
en peur puis en paranoïa. Les
indices de son ancienne moustache s’effacent et le lecteur ne sait si son
épouse les lui dissimule ou si le protagoniste
est dément. À travers une réalité déniée simplement par le regard
des autres, c’est le principe de réalité
qu’explore l’auteur, et le protagoniste de s’interroger, finalement, sur
l’existence de ses proches, sur la sienne même.

Dans les années 1990 Emmanuel Carrère adapte plusieurs œuvres pour la télévision, de Béatrix Beck (Léon Morin, prêtre, 1991), Louis Hémon (Monsieur Ripois, 1993), Georges
Simenon (Le Blanc à lunettes,
1995 ; Les Clients d’Avrenos,
1996), ou encore Pierre Loti (Pêcheur
d’Islande
, 1996). Il réalisera
lui-même l’adaptation au cinéma de La Moustache en 2005, avec Emmanuelle Devos et Vincent Lindon dans les rôles
principaux.

1993 : Je suis vivant et vous êtes morts est une biographie romancée
de l’auteur américain de science-fiction Philip
K. Dick
(1928-1982). L’intérêt de Carrère pour ce genre de littérature
s’était déjà manifesté à l’occasion de la parution d’un essai sept ans plus
tôt, Le Détroit de Behring :
Introduction à l’uchronie
. Carrère retrace la vie de l’écrivain américain
en l’articulant autour des évènements
traumatiques
qui l’ont parcourue, de ses phobies et de sa paranoïa.
Il évoque ainsi la mort de sa sœur jumelle en bas âge, l’influence sur lui de
sa mère puritaine, ses rapports aux femmes. Il analyse la propension de Dick à tout réécrire en fonction de la cruelle lucidité qui le caractérise, et
qui le pousse à mettre entre le monde et
lui une distance
acceptable. Il
est ainsi question de l’histoire des États-Unis et du monde telle que la
conçoit l’écrivain américain, avec lequel Carrère se trouve de nombreux points
communs.

1995 : Le court roman La Classe de neige se tisse autour
des terreurs enfantines que connaît
Nicolas, un enfant qui vit un séjour éprouvant à l’occasion d’une classe de
neige. Tout commence très mal : son père, qui l’a accompagné jusqu’au
village des vacances, oublie de lui remettre son sac, oubli qui commence à
faire naître de nombreuses angoisses chez l’enfant. Le lecteur est mené à
s’apercevoir que l’imaginaire morbide de
l’enfant, fragile et taciturne, est largement conditionné par son histoire familiale, l’éducation stricte qu’il a reçue et les interdits qu’on lui a formulés. Le
récit est le lieu d’une ascension
tragique
au gré des appréhensions
de l’enfant, nourries par la disparition d’un garçonnet dans le village où il
séjourne. L’œuvre remporte le prix
Femina
et connaît une adaptation à l’écran en 1998 par Claude Miller.

2000 : Avec L’Adversaire la carrière d’Emmanuel Carrère entame un
tournant : il n’écrira plus d’œuvres purement fictionnelles. Il tisse en
effet cet ouvrage autour d’un fait
divers
dont s’est largement fait l’écho le monde médiatique, celui de
l’assassinat par Jean-Claude Romand
de sa femme, de ses enfants et de ses parents, avant son suicide manqué. L’homme
était un fabulateur qui s’était
inventé une vie trépidante de médecin, alors qu’il n’avait jamais terminé ses
études de médecine, et qui avait prolongé son mensonge auprès des siens dix-huit
années durant. C’est la crainte du regard de ces témoins gênants, si ses
mensonges étaient révélés, alors que leur échafaudage se fragilisait, qui l’aurait
poussé au crime. Carrère, qui est entré en relation avec le meurtrier et a
assisté à son procès, construit son œuvre à la fois comme une enquête journalistique et un récit romanesque. Il évoque ses points
communs avec le criminel et interroge la fascination
que peuvent exercer les faits divers.
Alors qu’il questionne les raisons profondes de son intérêt pour cette affaire,
il éprouve un étrange sentiment de culpabilité.
Il se penche également sur les origines
et les raisons du mensonge, sur la conscience du menteur
de l’irréalité de son mensonge. L’« adversaire » est cet inconnu en
chacun de nous, aux intérêts « malsains » et qui pousse parfois à des
comportements suspects.

Cette œuvre fournit plusieurs exemples de l’intrication des œuvres d’Emmanuel Carrère, de leur genèse solidaire, dont l’écrivain se fait lui-même l’écho au fil de
ses textes, y disséminant une espèce d’autobibliographie.
L’affaire Jean-Claude Romand l’a en effet saisi alors qu’il mettait un point
final à l’écriture de La Classe de neige,
et les deux histoires reposent sur une loi de la dissimulation embrassée comme
un moyen de défense. Carrère a partagé plusieurs de ses œuvres avec Romand, qui
a beaucoup aimé La Classe de neige. Le
destin tragique du meurtrier et de ses proches est d’ailleurs le lieu d’une
étrange superposition avec le titre de Je
suis vivant et vous êtes morts
. Nicole Garcia tournera une adaptation de L’Adversaire en 2002 avec Daniel Auteuil
dans le rôle principal.

2007 : En 2003, Carrière avait tourné pour Envoyé spécial le documentaire
Retour à Kotelnich
, sur un
Hongrois prisonnier de guerre, enfermé plus de cinquante ans dans un hôpital psychiatrique,
film qui préfigurait Un roman russe, publié en 2007. L’œuvre écrite mène l’enquête sur le grand-père maternel de l’auteur, un émigré géorgien qui était
devenu interprète pour les services économiques de l’occupant allemand, et qui
avait disparu à l’automne 1944 sans laisser de traces, probablement assassiné
en raison de sa collaboration avec l’ennemi – secret de famille que la mère de l’écrivain, Hélène Carrère
d’Encausse, souhaitait garder enfoui et que le fils décide de libérer, comme un
fantôme hantant la famille. Il
entremêle cette histoire à des évocations de son séjour à Kotelnich (au nord de la Russie), où il est longtemps
demeuré dans l’attente que quelque chose se passe, jusqu’à ce qu’un crime
effectivement se produise ; ainsi qu’à son histoire d’amour chaotique avec Sophie, qu’il épluche sans souci de
pudeur, tout comme sa propre personne, jusqu’à analyser sa mauvaise foi. Le phrasé de Carrère imite ici celui d’un long monologue intérieur.

2009 : D’autres vies que la mienne fut un grand succès de librairie. En s’exprimant, comme souvent, à la première personne, Emmanuel Carrère se
penche sur les vies tragiques de
personnes qu’il a croisées et qu’il mêle à la sienne. Il parle ainsi de la
famille de Juliette, qui a perdu cette fille unique lors du tsunami de 2004 au Sri Lanka, où se
trouvait alors l’écrivain, l’impact du drame sur ses membres ; de l’agonie de sa belle-sœur Juliette, mère de trois fillettes, atteinte à nouveau
d’un cancer qu’elle avait déjà
combattu à dix-huit ans ; d’Étienne,
ami et collègue de sa belle-sœur, juge comme elle, lui aussi atteint d’un
cancer qui l’a laissé amputé d’une jambe. Étienne et Juliette s’occupaient d’affaires de surendettements, menaient
une dure lutte contre les établissements de crédit, et Carrère parle aussi des
souffrances des familles surendettées
– avec, toujours, au centre de ces récits douloureux, l’altérité comme principe.

2011 : Limonov est une nouvelle biographie
romancée
, celle de ce dissident
russe
né en 1943 qui semble avoir eu plusieurs vies : poète à Moscou,
exilé à New York où il est clochard puis majordome d’un milliardaire, avant de
se faire écrivain à Paris, puis soldat dans les Balkans, au côtés des Serbes,
puis de fonder au début des années 1990 le parti
national-bolchévique
une fois rentré en Russie, où il sera emprisonné
quatre ans, accusé d’une tentative de coup d’État. Il deviendra ensuite un des
leaders de l’opposition à Vladimir Poutine. L’œuvre parle également du rapport
de Limonov aux femmes, mais aussi de la littérature
russe
, surtout celle des écrivains
dissidents
(Soljenitsyne, Brodsky ou Pasternak entre autres). Carrère a
passé deux semaines aux côtés de Limonov, en Russie, après l’avoir rencontré
une première fois à la fin des années 1980, alors que le Russe se trouvait à
Paris. L’œuvre, dont la presse s’est largement faite l’écho, engendre un retour
en grâce de Limonov – même si la période où il a combattu aux côtés des forces
serbes continue de faire polémique – et certaines de ses œuvres font l’objet
d’une réédition chez Albin Michel.

2014 : Avec Le Royaume, Emmanuel Carrère, à présent agnostique, se penche sur une période
de trois ans
où il avait été chrétien,
intensément, au début des années 1990, se rendant à la messe tous les jours,
étudiant le Nouveau Testament. Il mène ici l’enquête et sur cette période de sa vie, qu’il avait un temps
occultée, sur son rapport à la foi, et
sur les origines et le contexte d’apparition du christianisme
– surtout à travers les personnes et les écrits de Paul et Luc –, et sur
les raisons de son influence. L’œuvre bénéficie d’un très grand écho dans la
presse à sa sortie en pleine rentrée littéraire.

 

 

« Je suis terriblement choqué par les gens qui vous disent
qu’on est libre, que le bonheur se décide, que c’est un choix moral. Les
professeurs d’allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la
dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d’accord,
c’est un péché, c’est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent
pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage,
toute leur bonne volonté n’arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui
ont un noyau fissuré et les autres, c’est comme entre les pauvres et les
riches, c’est comme la lutte des classes, on sait qu’il y a des pauvres qui
s’en sortent mais la plupart, non, ne s’en sortent pas, et dire à un
mélancolique que le bonheur est une décision, c’est comme dire à un affamé
qu’il n’a qu’à manger de la brioche. »

 

Emmanuel Carrère, D’autres vies
que la mienne
, 2009

 

« Maintenant, ce qui fait la réussite d’un film, ce n’est pas
la vraisemblance du scénario mais la force des scènes et, sur ce terrain-là,
Luc est sans rival : l’auberge bondée, la crèche, le nouveau-né qu’on
emmaillote et couche dans une mangeoire, les bergers des collines avoisinantes
qui, prévenus par un ange, viennent en procession s’attendrir sur l’enfant… Les
rois mages viennent de Matthieu, le bœuf et l’âne sont des ajouts beaucoup plus
tardifs, mais tout le reste, Luc l’a inventé et, au nom de la corporation des
romanciers, je dis : respect. »

 

Emmanuel
Carrère, Le Royaume, 2014

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