L’Éducation sentimentale

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Gustave Flaubert

Chronologie

 

1821 : Gustave Flaubert naît àRouen dans une famille bourgeoise. De son père, brillant chirurgien en chef del’Hôtel-Dieu de Rouen, il hérite peut-être l’esprit d’analyse ; sa mèreest elle-même la fille d’un médecin. Le métier de son père et la proximité del’hôpital imprègnent l’enfance de Flaubert de souffrance, de mort et demélancolie – atmosphère de tristessecependant adoucie par un foyer uni où l’on aimait rire. C’est un élève peuenthousiaste, rêveur et indiscipliné. Dès le début de sonadolescence il commence à écrire – des récits historiques, des drames, descontes fantastiques et philosophiques, dont les thèmes sont majoritairement morbideset diaboliques.

1836 : Rencontre à Trouvillependant les vacances d’Élisa Schlésinger,une femme mariée pour laquelle il éprouve une passion sans doute jamais consommée, et qui lui inspirera plusieursfigures féminines dans ses œuvres – et au premier titre celle de Mme Arnoux dansL’Éducation sentimentale. Flaubertest alors influencé par les romantiqueset l’exaltation qu’il peut déployerdans la passion a pour pendant un penchantmélancolique. En 1840 il passe son baccalauréat seul après avoir étérenvoyé pour indiscipline.

1842 : Flaubert entreprend sans convictiondes études de droit à Paris. Ilrencontre quelques figures du monde artistique, donc Victor Hugo, qu’il admire,et surtout Maxime Du Camp en 1843,qui devient un grand ami. Vers cette époque le jeune écrivain commence àterminer des œuvres de jeunesse plus ambitieuses – Mémoires d’un fou (1838), Smarh (1840), Novembre (1842), qui ne connaîtrons qu’une publication posthume.

1844 : Après un échec à son examen dedeuxième année et l’arrêt de ses études, Flaubert s’installe à Croisset, en bord de Seine, non loin deRouen, dans une belle demeure du XVIIIe siècle que son père aachetée pour sa convalescence, le jeune homme ayant été victime de plusieurs attaques nerveuses. Dès lors il passerala quasi-totalité de son temps à Croisset, faisant quelques séjours à Paris oùil fréquentera modérément le monde des lettres. À cette époque il achève lapremière version de L’Éducationsentimentale (1845). La mort de son père en 1846, qui lui laisse une grandefortune, fait de lui un rentier pouvant se consacrer àl’écriture. Celle de sa sœur lui laisse une nièce dont il devra s’occuper. Une relationchaotique de dix ans débute en outre avec la poétesse Louise Colet (1810-1876), qui deviendra la destinataire d’une abondantecorrespondance.

1849-1851 : Après avoir lu la première version de La Tentation de saint Antoine à ses amis dont Louis Bouilhet, quila jugent ratée, impubliable, Flaubert entreprend un voyage de dix-huit mois en Orient(Égypte, Palestine, Syrie, Constantinople, Athènes) avec Maxime Du Camp. À son retour,déterminé, il entre véritablement en littérature, devient l’« homme-plume » et, choisissant unsujet terre à terre sur le conseil de ses amis, qui souhaitaient le sevrer deson lyrisme, commence à écrire MadameBovary en s’inspirant du fait divers dont avait été victime un ancien élèvede son père.

1857 : La parution de Madame Bovary vaut à Flaubert un procès en correctionnelle pour outrageà la morale publique et religieuse et outrage aux bonnes mœurs. Il est acquitté et l’œuvre y gagne un succès de scandale, sur lequel n’avaitnullement compté l’auteur. Il tire de cette expérience un profond dégoût, aupoint de penser à arrêter d’écrire. Sainte-Beuve (Le Moniteur) fut desrares critiques à noter la qualité de l’œuvre mais il aura la maladresse de lacomparer à celles de Dumas fils. Le roman plaît à Baudelaire (L’Artiste), émeut grandement Lamartine,mais seul l’écrivain lui-même semble comprendre que ce n’est pas la moralequ’il a transgressé, mais les conventions romanesques. Il entamecette année-là la rédaction de Salammbô.

1858 : Voyage de deux mois en Tunisie pour se documenter sur Carthage et préparer Salammbô. Pendant la rédaction du romanFlaubert peut à nouveau se livrer à des rêveries rejoignant son goût pour lanarration historique, l’exotisme d’un Orient aux mœurs sensuelles et cruelles –« On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards »signale-t-il dans sa correspondance –, son attrait pour l’étrange, notamment celuides mythes et des divinités primitives.

1862 Salammbô paraît en un temps où Carthage est à la mode, et l’œuvreconnaît un grand succès delibrairie. Les comparaisons maladroites ne sont plus permises :Barbey d’Aurevilly ou Baudelaire savent distinguer le grand écrivain à sa justevaleur. Flaubert s’octroie le loisir de divertissements mondains et rencontreRenan, Tourgueniev et George Sand aveclaquelle il entame une correspondance.

1869 : Parution de L’Éducation sentimentale, roman malcompris, mal aimé par la critique – seul Théodore de Banville en saisiral’importance –, et qui déroute le public au point de passer quasiment inaperçu.Au temps des romans-feuilletons, un récitstatique aux héros inactifs nedivertit guère. Dans un des carnets de l’écrivain on lit le projetsuivant : « montrer que le sentimentalisme (son développement depuis1830) suit la politique et en reproduit les phases » ; ouencore Flaubert dit vouloir « faire l’histoire morale des hommes de[s]a génération ; sentimentale serait plus vraie ».

1874 : Échec au Vaudeville de la pièce LeCandidat, mais surtout parution de La Tentation de saint Antoine. Lapériode 1869-1874 est un long cauchemar pour l’écrivain, qui perd de très bons amisainsi que sa mère, tandis que la guerre de 1870, les évènements consécutifs etla période de réaction qui s’ensuit le mettent face à ce qu’il considère être unerégression de l’histoire qui l’horrifie. À partir de 1875 il connaît en plus dedes ennuis financiers après avoirliquidé l’essentiel de son patrimoine pour tenter d’éviter la faillite à sonneveu.

1877 : La critique accueille très bien les Trois contes, trilogie denouvelles alternant une matière moderne, médiévale et antique, reconnaissant leurperfection formelle certes, mais louant aussi le thème de la sainteté qui lesparcourt, sans que ne soient bien senties les arrière-pensées critiques.

1880 : Flaubert meurt à Croissetd’une hémorragie cérébrale qui le terrasse en plein travail.

1881 : Parution de Bouvard et Pécuchet, dont lapréparation, exigeant des centaines de lectures (plus de mille cinq centsvolumes lus et annotés entre 1877 et 1880), avait commencé en 1872. Flaubertcomptait écrire un roman comique où il pourrait « cracher sur [s]escontemporains le dégoût qu’ils [lui] inspir[ai]ent ». L’œuvre estaccueillie par une critique globalement consternée.

 

L’art de Gustave Flaubert

 

Gustave Flaubert est considéré comme un – sinonle – grand maître du réalisme. Sestalents d’observateur, de psychologue, son souci de la précision font de ses œuvres des témoignages précieuxd’une époque ou d’un milieu, tandis que le travail toujours recommencé du style auquel se livrait l’écrivain – onse souvient de la fameuse épreuve du « gueuloir », ou lecture à voix haute, pour vérifier l’équilibre, l’harmonie des phrases – leur assure le statut de monuments de lalittérature du XIXe siècle. Flaubert cherchait à tous égards la beauté, visait une prose romanesqueaussi belle que la langue poétique. Chaque page était récrite environ unedizaine de fois, et de multiples corrections visaient à condenser le texte, pisterles mauvaises assonances, atteindre une limpiditédevenue la caractéristique du style flaubertien.

Du point de vue de l’histoire littéraire Flaubertse situe après les romans psychologiques de Stendhal (1783-1842) et avant lesromans réalistes ou naturalistes d’Émile Zola (1840-1902) et de son protégé Guyde Maupassant (1850-1893). Plusieurs œuvres d’Honoré de Balzac (1799-1850)l’ont aussi inspiré. Sa conceptionabsolu du métier d’écrivain – ilse disait un « homme-plume », dont le corps était constitué par sesmanuscrits (il en a laissé 25 000 pages) – ainsi que sa poétique romanesqueont grandement renouvelé l’art du roman.Le romancier est connu pour la documentationénorme qu’il réunissait avant de se plonger dans la rédaction de ses œuvrespuis pendant – sauf pour Madame Bovary –,et qui pouvait demander un voyage à Carthage comme une simple promenade dans laforêt de Fontainebleau qu’il comptait faire reproduire à ses personnages. Lescentaines de lectures nécessaires et leurs manifestations évidentes, notammentdans des œuvres comme La Tentation desaint Antoine ou Bouvard et Pécuchet, font souvent considérer Flaubert commele sujet d’une libido sciendi.

On parle très souvent de l’ironie flaubertienne – qu’on peut qualifier de « dépassionnée » –, et d’une « dérision universelle » qui naîtavec Madame Bovary. Flaubert visait l’objectivité, l’impersonnalité, comme l’exprime la formule célèbre : « L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout,et visible nulle part ». Ainsi avait-il conçu L’Éducation sentimentale de sorte que le roman ne puisse êtrerécupéré par aucun parti ; le sens et les interprétations possibles devenaient donc multiples à tous les niveaux ; ce n’est pas l’écrivain quiconclut : son message reste problématique, les déterminations durécit instables. Jamais d’évaluation ni d’émotion de la part de l’auteur.Corollaire de cette disparition de l’auteur, la narration se voit assuméepar divers personnages, avec la déformationdu regard propre à chacun. Cette relativitédu point de vue participe à un éclatementdu sens que le lecteur doit constituer à partir de la multiplicitéd’éléments qu’il a sous les yeux, aucune instance privilégiée ne venanthiérarchiser les diverses interprétations des personnages. À rebours d’unefiction démonstrative, le roman apparaît comme une plage de temps comparable àla vie, mue par les hasards ou la nécessité. L’auteur au significatif préfèrele suggestif. La dimension ironiquede l’œuvre de Flaubert, laquelle est le lieu d’une lutte contre la bêtise – l’auteur ne fige jamais le sens, use sanscesse de couples antithétiques dontles éléments s’annihilent les uns les autres – a pu échapper à nombre de sescontemporains, et encore aujourd’hui.

Le point de vue de Flaubert sur l’humain et lasociété de son époque sont très largement pessimistes.La bourgeoisie apparaît médiocre dans plusieurs de ses œuvres,son esprit étriqué. Les ambitions dans le monde politique ou le milieu de lafinance sont épinglées pour l’hypocrisie et l’égoïsme qui les sous-tendent.L’écrivain fonde en revanche un grand espoir sur l’évolution de la société, quisaura pense-t-il se dégager des fausses vérités, ce en quoi peut l’aider la littérature.

La critique et le public de son temps ontlargement méconnu l’intérêtvéritable des œuvres de Flaubert, dont la dimension est appréciée à sa justevaleur de façon exponentielle au cours du XXe siècle, surtout àpartir des années 1960-1980. Parmi les jalons importants de cettereconnaissance posthume : la défense de Marcel Proust lors de la polémiqueavec Thibaudet, Le Degré zéro del’écriture (1953) de Roland Barthes, les analyses de Jean-Paul Sartre (L’Idiot de la famille ; 1971-1972).

 

Regards sur les œuvres principales

 

Madame Bovary (1857) : Leprojet de ce roman, monument de la littérature française, naît en 1849 ; bienque le plan en fut conçu dès le départ, Flaubert l’écrit lentement, quelqueslignes par jour, de 1851 à 1856, avançant tel un ascète, en dépit des doutes et des découragements. Le roman racontele parcours tragique d’Emma Rouault qui,élevée au couvent, s’est fait à partir de ses lectures et rêveries une idée romantique de l’existence – idée quicontraste douloureusement avec sa vie après son mariage avec Charles Bovary, unmédecin à la personnalité médiocre. Emma, dédaignant ce qu’elle a etpoursuivant toujours des chimères, vatenter auprès de deux hommes de faire descendre sur terre l’ivresse et lapassion de ses songes : Léon, un clerc de notaire qui finira par sedésintéresser d’elle, et Rodolphe, gentilhomme campagnard, séducteur qui lafuit dès qu’il apparaît que son amante compte quitter son mari pour lui. Emma,qui rêve de luxe et d’élégance, s’endette auprès du marchand Lheureux et finirapar penser au suicide quand sa situationlui apparaîtra désespérée. L’œuvre est parcourue de descriptions de la vienormande, de morceaux de bravourecomme ceux des comices agricoles, dubanquet du mariage, ou de l’enterrement d’Emma. Parmi les personnages marquantsle pharmacien Homais fait figure d’athée scientiste et borné. Si l’œuvreépingle une bourgeoisie médiocre etsatisfaite d’elle-même, la narration strictement réaliste de Flaubert produitdavantage d’effet qu’une satire. Plusieurs nouveaux procédés littérairesviennent renouveler l’art du roman en plus de l’impersonnalité durécit : la composition en scènespolyphoniques, les dialogues en style indirect libre, la prise enimportance de l’objet sur l’humain,les temps narratifs dilatant lesdurées et la musicalité de la prose. Flaubert dépassait ainsi l’art de Balzac,mort un an avant le début de la rédaction du roman.

Salammbô (1862) : Alorsque la mode est à Carthage, Flaubertfait revivre la ville aux lendemains de la première guerre punique. Elle setrouve alors sous la menace des mercenairesqui n’ont pas touché leur solde. Mathô le Libyen, à leur tête, parvient àentrer dans Carthage et à voler le voile de la déesse lunaire Tanit ; ils’introduit également dans les appartements de Salammbô pour se montrer à lafille d’Hamilcar qu’il avait aperçue autrefois et qui l’avait marqué. À partirde là les mercenaires enchaînent les victoires, mais alors que Salammbô rejointMathô dans le camp ennemi, celui-ci, fou d’amour, lui restitue le voile et dèslors la chance change de camp. À nouveau Flaubert enchaîne les morceaux debravoures, notamment la scène du festin, celle de la bataille du Macar ouencore l’évocation hallucinée des mercenaires piégés dans le défilé de la Hacheet mourant de faim. Pour écrire cette vasteépopée, comme à son habitude, l’écrivain s’est énormément documenté, a prisdes monceaux de notes et s’est même rendu à Carthage en 1858. Il semble que lesujet lui ait été inspiré par son voyage en Orient avec Du Camp mais aussi parune conversation plus tard avec Théophile Gautier, lequel sera un des seulscritiques à soutenir un roman qu’on juge étrange, mais qui vaut à Flaubert ungrand succès public.

L’Éducation sentimentale (1869) :Flaubert avait écrit une première Éducationsentimentale entre 1843 et 1845, qui évoquait les trajectoires divergentesde deux amis : Henry allant connaître la désillusion à Paris, sous laforme d’une aventure décevante avec une femme mariée notamment, avant qu’il seconsacre aux affaires ; tandis que Jules, alter ego de l’auteur, restédans sa province, allait se vouer à l’art après une déception amoureuse. Aveccette œuvre Flaubert comptait continuer à filer une matière autobiographique etle souvenir de sa relation avec Élisa Schlésinger. L’œuvre qu’on lit aujourd’huia été écrite entre 1864 et 1869. Cette chroniquesans héros ni drame tourne autour de la figure de Frédéric Moreau, un jeune homme inquiet, velléitaire etsonge-creux, qui a l’ambition vague de faire carrière à Paris en évoluant dansles cercles artistiques et mondains. Son trajet croise ceux de troisfemmes : Mme Arnoux, au centredu roman, fidèle à un mari qu’elle n’aime pourtant pas et avec lequel elleforme un couple mal assorti, et qui alterne froideur et abandon avecFrédéric ; Rosanette, courtisane de bas étage qui donnera à Frédéric unfils qui meurt en bas âge ; et Mme Dambreuse enfin qui, une fois veuve,pourrait aider Frédéric à réaliser ses ambitions mondaines. Flaubert mêle ici àla fois un roman de mœurs, le récit de l’histoire sentimentale d’une âmefaible, capable de compromissions, avec la fresquesociale d’une génération sous la monarchie de Juillet et avant larévolution de 1848, période d’intense fermentation politique et sociale – fresquequi par sa précision présente un véritable intérêt pour les historiens. On a puparler de « bovarysmemasculin » pour cette œuvre où Flaubert a mis beaucoup de lui. Lepublic sera dérouté par un roman qui ne focalise pas l’attention sur l’analysepsychologique ni la peinture de mœurs, procédés qui constituaient encore unpaysage familier à la lecture de MadameBovary. Ici le réel apparaît diffracté, sans perspective définie, comme sila technique romanesque nouvelle de Flaubert anticipait la prise de vue et lemontage cinématographiques. L’œuvre apparaît aujourd’hui comme le premier antiroman ou le premier roman du temps, avant La Recherche de Proust.

La Tentation de saint Antoine (1874) : Ce roman, entre dialoguephilosophique, drame et roman d’évocation historique, a l’apparence d’un long poème cosmique constitué par ledialogue entre le saint ermite et les nombreuses apparitions démoniaques qui se succèdent dans sa cabane deThébaïde. Antoine doit résister à toutes les tentations qui lui sont proposées –voluptés et raffinements de la reine de Saba, postes élevés –, mais encore à ladialectique impitoyable du Diable. Flaubert apparaît ici inspiréde Gœthe (Faust) et de Byron (Caïn). Il se livre à la fois à uneévocation minutieuse du monde intellectuel gréco-latin du IVe siècleap. J.-C., qu’il mêle aux vues métaphysiques de son temps. La conception del’œuvre – qui a pour point de départ la contemplation en 1845, à Gênes, du tableau de Bruegel, jugé d’un« grotesque triste », représentant les visions de l’ermite – s’étalesur plusieurs décennies et il y en eut troisversions – 1846-1849, 1856-1857, 1869-1870 – avant la parution en 1874, quirencontre une critique assez réticente, effrayée par l’immense érudition qui aprésidé à cet inventaire de tous les délires nés des philosophies et religionsrévélées. L’œuvre est issue du goût pour l’Antiquité de l’auteur mais égalementd’une forme d’identification, la solitude de l’ermite figurant celle del’auteur retiré à Croisset, ceint du cilice de l’écriture, spectateur d’undéfilé de visions. L’immense documentation supposée par la rédaction d’unetelle œuvre a fait dire à Michel Foucault que ce roman « ouvre l’espaced’une littérature n’existant que dans et par le réseau du déjà-écrit ».

Trois contes (1877) :Uncœur simple est l’histoire deFélicité, une jeune paysanne qui se place comme servante dans une famillebourgeoise où elle passera toute sa vie. Elle se dévoue aux deux enfants dufoyer, connaît plusieurs deuils qui l’atteignent profondément, reporte sonaffection sur un perroquet qui finit empaillé et en lequel elle voit leSaint-Esprit, puis termine sa pathétique existence seule et sourde dans unemaison délabrée. La Légende de saint Julien l’Hospitalier, écrite en 1875 mais dontl’idée remonte à 1844, met en scène un fils de châtelains, féru de chasse,auquel est faite par un cerf une prophétieselon laquelle il tuera son père et sa mère. Il fuit alors le domaine familial maisla prophétie se réalisera en effet et il finit par tuer ses parents qu’il prendpour son épouse et un amant, ce qui le pousse à fuir à nouveau et à se faire passeur au bord d’un fleuve. Alorsqu’il fait preuve d’un dévouement sans fin pour un lépreux qu’il fait un jour traverser, celui-ci finit par setransformer en Jésus, lequell’entraîne à sa suite vers les cieux. Enfin, Hérodias fait revivrel’atmosphère politique, sociale et religieuse de la Palestine antique à travers l’histoire de Salomé, fille d’Hérodias qui lors d’un festin à la cour d’Hérodedemande et obtient la tête du prisonnier Iaokanann,autre nom de saint Jean-Baptiste. Ànouveau Flaubert se montre très exact dans son évocation d’un temps révolu etpeint plusieurs portraits d’une grande finesse. L’œuvre fournit un condensé desdiverses manières de Flaubert et a été souvent louée pour la perfection de sonstyle.

Bouvard et Pécuchet (1881) :Ce roman resté inachevé raconte l’amitié entre deux copistes qui se rencontrent par hasard alors qu’ils sont déjàde vieux garçons. Ils unissent leurs solitudes après que l’un d’eux a touché ungros héritage et tentent ensemble de gérer une ferme qu’ils ont acquise dans leCalvados. Leurs divers insuccès lespoussent sans cesse à tenter d’accroître leurs connaissances, mais enchaînant l’étudede nombreuses disciplines avec la plus belle volonté sans pour autant parvenirà atténuer significativement leur sottise, ils ne connaissent qu’amertumes etdégoûts. Ces sentiments, qu’on sait coutumiers à Flaubert, empêchent deconsidérer que la satire de l’esprit bourgeois, de la vanité intellectuelle etdu culte de la science de l’époque soit complète. L’écrivain, sujet d’unesensibilité exacerbée au « grotesquetriste » comme on l’a dit, autorise en effet une certaine empathie avecses personnages, qui ressemblent de plus en plus à leur créateur au cours de cettefarce philosophique – qui apparaît cependanten ses débuts comme l’histoire d’une belle amitié. En effet, comme Flaubert, Bouvardet Pécuchet finissent par devenir intolérantsà la bêtise universelle qu’ils découvrent, leur esprit critique sedéveloppant malgré leur manque de méthode. La deuxième partie du roman, qui eûtété constituée de ce que choisissaient de copier les deux amis, revenus aprèsleurs échecs à leur ancien métier, aurait compris ce fameux Dictionnairesdes idées reçues qu’avaitmédité l’auteur sa vie durant, sorte de sottisierréunissant les sentencesconventionnelles qu’il avait glanées çà et là.

 

Regards sur les autresœuvres

 

Mémoires d’un fou (écrits en1838, publiés en 1901) : Flaubert écrit ce roman à la forte teneurautobiographique à dix-sept ans. C’est l’histoire d’une passion adolescente pour une femmemariée, rencontrée lors de vacances à Trouville, qui faute d’être avouée setrouve tout imprégnée de mysticismeet d’idéalisme. L’âme inquiète et exaltée du jeune écrivain fait l’expérience de la jalousie et de la désillusion amoureuse. L’inspiration de Chateaubriand et deRousseau est nette.

Novembre (1842 ;1928) : Dans ce roman le jeune écrivain, d’une vingtaine d’années,poursuit la veine du lyrisme, maisde façon plus intense, en exprimant une tristesseet un désespoir romantiques accrus.Deux personnages dont on suit les destins parallèles se rencontrent dansune maison de tolérance. Tous deux ont pour point commun une même quête d’absolu pour leurs sens, qui amené la jeune femme à la prostitution tandis que le jeune homme finit par sesuicider – c’est un ami à lui qui termine le récit. La passion toute mentale des Mémoiresd’un fou apparaît ici incarnée mais tout aussi porteuse de désillusions. Les talents depsychologue de l’écrivain commencent à s’y faire bien voir. Flaubert apparaîtinspiré surtout de Gautier (MademoiselleMaupin) cette fois, ainsi que de Musset (Rolla).

Par les champs et les grèves (écriten 1847, paru en 1885) : L’œuvre est issue d’une collaboration avec MaximeDu Camp, en compagnie duquel Flaubert avait parcouru la Bretagne entre mai et juillet 1847.Flaubert en a écrit, étrangement, seulement les chapitres impairs. L’ouvrageassure la transition entre l’écrivain rêveur et pessimiste, vers celui qui danssa maturité fera preuve de grands talents d’observateur. Le romantisme deFlaubert n’est pas encore mort ; ainsi son regard s’arrête particulièrementsur les calvaires et les traces du passé médiéval.

Le Candidat (1874) : Cette comédie politiqueen quatre actes et en prose tomba très vite. Flaubert imaginait un hommemédiocre retiré des affaires obsédé par l’idée de devenir député. Celui-cidépense à cette fin sans compter, pousse sa femme dans les bras d’unjournaliste, se joue des prétendants de sa fille, et son parcours de candidat sevoit jonché de compromissions et deturpitudes. Flaubert ironisait sur le mondepolitique sans sauver qui que ce soit : ni un parti ni l’électeur. Surla scène qui demandait alors quelque outrance, l’auteur faisait preuve de tropde réalisme, et l’on jugea la pièce « pas drôle » ; Gustave Kahnparla d’un « comique sans surcharge »qui ne pouvait emporter l’adhésion. George Sand notait qu’une pièce devaittricher et que les personnages de Flaubert ne pouvaient intéresser.

Le Château des cœurs (1880) :Il s’agit d’une féerie écrite encollaboration avec le poète Louis Bouilhet et le comte d’Osmoy, homme d’espritet fin lettré. Flaubert, après avoir lu énormément, comme à son habitude, de piècesdu théâtre fantastique, comptaitrénover un genre qui avait trouvé en Shakespeare son maître en le faisantverser dans la satire sociale. Paul, esprit pur, écœuré de l’égoïsme dont il aété témoin dans le monde, veut se suicider. Mais la Reine de Fées le convainc,sur la promesse d’un amour sublime, d’aller plutôt délivrer les cœurs deshommes, retenus en captivité par les gnomes d’un château enchanté. Flaubert épingle la bêtise, notamment à traversle destin de Jeannette, qui de petite paysanne innocente devient une bourgeoisestupide, ainsi que la corruption dumonde de la finance notamment, à travers la figure du banquier Klœkher.Plus généralement ce sont les mœursmesquines d’une bourgeoisie àl’esprit étriqué que dénonce les auteurs. Malgré des imperfections dont ilétait conscient Flaubert regrettera que tous les théâtres aient refusé cetteproduction qu’ils jugeaient trop coûteuse. Il dut se résigner à la voirparaître dans La Vie moderne peutavant de mourir.

Correspondance (1830-1880) : La correspondance de l’écrivain – près de quatre mille lettres – est un monumentd’un grand intérêt pour qui s’intéresse à l’homme et à ses conceptions esthétiques notamment, les évènements extérieurs,débordant de sa vie laborieuse à Croisset, n’y occupant qu’une petiteplace : le voyage avec Maxime Du Camp en Orient (1849-1851), le procès de1857, quelques rares aventures amoureuses… Flaubert parle donc surtout de sonœuvre, et l’on peut ainsi suivre la genèsede ses romans, l’évolution de sesidées. Dans ses lettres à Louise Colet, George Sand, ou son disciple Guy deMaupassant, Flaubert exprime la nécessité, pour lui, d’une union intime entrela pensée et la forme, celle d’un regard objectif de l’auteur, celle de lamorale, qui n’est pas pour autant le but de l’œuvre, celle de la beauté enfin,qui exprime le mieux la vérité. Dans les lettres à Louis Bouilhetparticulièrement Flaubert ose se montrer familier,naïvement enthousiaste, enchaînegrosses plaisanteries et calembours ; mais aussi il fait part de ses tristesses, de ses dégoûts, de ses angoisseset de ses regrets relativement à sonexistence toute vouée à l’écriture et à la quête d’une expression parfaite. Ondécouvre ainsi dans la correspondance cette spontanéité de l’homme, y compris dans son style, complètement absentede ses œuvres.

 

Ce qu’on a dit de lui

 

« Mais, sans le diminuer, je puis dire ceque Gustave Flaubert a fait du roman après [Balzac] : il l’a assujetti àdes règles fixes d’observation, l’a débarrassé de l’enflure fausse despersonnages, l’a changé en une œuvre d’art harmonique, impersonnelle, vivant desa beauté propre, ainsi qu’un beau marbre. Telle est l’évolution accomplie parl’auteur de Madame Bovary. Aprèsl’épanouissement littéraire, la féconde production de 1830, il a trouvé moyend’inventer un genre et de jeter les préceptes d’une école. Son rôle a étésurtout de parler au nom de la perfection, du style parfait, de la compositionparfaite, de l’œuvre parfaite, défiant les âges. Il semble être venu, après cesannées de fécondité fiévreuse, après l’effroyable avalanche de livres écrits aujour le jour, pour rappeler les écrivains au purisme de la forme, à larecherche lente du trait définitif, au livre unique où tient toute une vied’homme. »

 

Émile Zola, Le Messager de l’Europe, novembre 1875

 

« La première qualité deFlaubert, qui pour moi éclate aux yeux dès qu’on ouvre un de ses ouvrages,c’est la forme ; cette chose si rare chez les écrivains et si inaperçue dupublic ; je dis inaperçue, mais sa force irrésistible domine et pénètreceux qui y croient le moins, comme la chaleur du soleil échauffe un aveugle quin’en voit cependant point la lumière… Chez lui, la forme, c’est l’œuvre elle-même :elle est comme une suite de moules différents qui donnent des contours àl’idée, cette matière dont sont pétris les livres… »

 

Guy de Maupassant, Gustave Flaubert : l’ouvrier littéraire

 

Cequ’il a écrit

 

« Tout ce quil’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles,médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasardparticulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au-delà s’étendait à perte devue l’immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans sondésir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudeset les délicatesses du sentiment. »

 

Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857

 

« Ne lisez pas comme lesenfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vousinstruire. Non. Lisez pour vivre ! »

 

Gustave Flaubert, Correspondance

 

« Jamais il n’avait vucette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finessedes doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avecébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sademeure, sa vie, son passé ? Il souhaitaient connaître les meubles de sachambre, toutes les robes qu’elles avaient portées, les gens qu’ellefréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissaitsous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas delimites. »

 

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869

 

« Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô étaitpenchée sur la balustrade ; ces effroyables prunelles la contemplaient, etla conscience lui surgit de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Bien qu’ilagonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille deses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentirencore, de les entendre ; elle ne voulait pas qu’il mourût ! À cemoment-là, Mâtho eut un grand tressaillement ; elle allait crier. Ils’abattit à la renverse et ne bougea plus. »

 

Gustave Flaubert, Salammbô, 1862

 

« À l’église, ellecontemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu’il avait quelque chose duperroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une imaged’Épinal, représentant le baptême de Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpreet son corps d’émeraude, c’était vraiment le portrait de Loulou. »

 

Gustave Flaubert, Trois Contes, Un cœur simple, 1877

 

« Puis ce futl’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtressesdes Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie.Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempêteagite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son doschatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaientd’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; lamultitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartantles jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; etles nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches,les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous,dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise. »

 

Gustave Flaubert, Trois Contes, Hérodias, 1877

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