L’Enfant

par

L'ambition

Si la souffrance, ou plus poétiquement le sang, se vit à l’instant présent (il est en effet difficile de penser à autre chose lorsque l’on ressent de la douleur), il y a néanmoins de l’espoir placé dans le futur. Dans le cadre de ce récit, cet espoir est changé en ambition, qui est une forme atténuée d’espoir et a souvent une connotation négative. On peut en effet conclure que c’est à cause de l’ambition mal définie des parents de Jacques qu’ils ne lui offrent aucune affection.

 

                        A. De croître

 

            Dans L’Enfant, le désir de croissance prend différents aspects. L’ambition traditionnelle des enfants est de croître physiquement : la majorité des enfants ont hâte d’être grands et Jacques Vingtras n’y fait pas exception. Mais le personnage le plus déterminé à croître reste Mme Vingtras, qui cherche à s’élever socialement. C’est probablement cette obsession qui pousse la mère à ne jamais laisser son fils se détendre comme un enfant normal. Jacques dit : « Ma mère n’aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à regarder couler l’eau. » La mère ajoute : « Au lieu d’apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leçons ! » C’est toujours à cause de cette ambition que Jacques est envoyé régulièrement chez son oncle – le petit a la lourde charge d’avoir son nom écrit dans l’héritage de l’oncle. Le père de Jacques partage-t-il ce désir de croître socialement ? En partie certes, mais en tant que personnage dynamique, il se met à considérer qu’il y a des buts plus importants dans l’existence, tel que partager le moment présent avec sa famille qu’il semble avoir souvent négligée : « Ce professorat a fait de moi une vieille bête […] J’ai été cruel ».

            Finalement, le narrateur aussi est impatient de croître et d’être un homme, et non seulement d’un point de vue physique, mais aussi social, car il désire pouvoir donner deux sous aux petits commerçants en disant fièrement : « Pour la goutte, Moustache! » Jacques voudrait être rapidement un homme et, de ce fait, se bat régulièrement avec d’autres garçons et se sert des rasoirs de son père, pensant pouvoir se faire pousser la barbe – en effet, les poils font partie des images les plus souvent rencontrés dans le roman, comme celles du  sang et des odeurs fortes – : « Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe. » Ici, on retrouve encore l’ambition de croître en société : le fait d’avoir de la barbe éloigne de la femme, qui n’a pas un rôle décrit comme attrayant, ce que l’on peut conclure lorsque Jacques voit la silhouette d’une jeune femme mystérieuse qui n’est pas mariée mais qui attend quelqu’un. Paradoxalement, on peut percevoir en Jacques les contraintes physiques propres aux femmes selon certains auteurs féministes, telles que Hélène Cixous : « on m’ordonne majestueusement de rester tranquille, on me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer les jambes ».En outre, n’oublions pas que Jacques avoue se sentir telle « Cendrillon » lorsqu’il effectue des tâches domestiques. Cette Cosette satirique au masculin fait déjà penser au modernisme littéraire où les rôles et même les physiques des deux sexes sont repensés et redéfinis.

 

                        B. D’être libre

 

Nous savons en tant que lecteur de L’Enfant que Jacques Vingtras a vécu une enfance malheureuse. Il n’empêche que celle-ci est de temps à autre suspendue, laissant apparaître une lumière qui n’est autre que celle de la liberté. Cette impression de liberté est ressentie à travers des périodes précises : dans les déménagements, les vacances et les voyages. Le premier déménagement à Saint-Étienne procure à Jules un immense bonheur car c’est l’occasion pour lui de revoir des membres de sa famille très agréables et dont il se sent proche. Il a même le temps de tomber amoureux de ses cousines. C’est comme s’il se libérait du poids de l’autorité de ses parents pour se jeter dans les bras de son oncle Joseph ou de sa tante qui l’aiment tant.

         Mais ce n’est pas seulement l’évasion en tant que telle qui permet à Jacques de se libérer de la souffrance : sa vie contient des petites vignettes presque magiques qui lui permettent de s’enfuir de cette vie dépeinte sous un angle excessivement naturaliste. Autrement dit, Vallès ébauche ici le futur mouvement littéraire du symbolisme (où la vie moderne est vue comme une prison dont on peut néanmoins sortir). La nature, l’alcool et le chant des oiseaux font abandonner à Jacques le naturalisme de la narration. Ces artifices lui font oublier la chair et lui permettent de se sentir comme une âme, quelque chose d’incorporel qui s’élève. Il s’exclame : « Je suis donc libre ! »Dans ces moments-là, l’enfant « vole » également sa liberté qui a été étouffée par ses parents et parvient à les oublier en tant qu’entités corporelles : « Il n’y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien ! »

             Plus tard, la littérature apparaît aussi comme une évasion symbolique pour le narrateur. Jacques perd toute notion du temps et de sa propre existence alors qu’il lit le roman Robinson Crusoé au Lycée. Il se demande : « Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? – quelle heure est-il ? »Toutefois, Robinson Crusoé est ironiquement un roman lié au colonialisme et au désir de devenir immensément riche, objectif auquel parviendra le personnage principal. Ne s’agit-il pas d’un indice sur le fait que l’évasion de Jacques est une illusion et ne constitue en rien une solution ? Jacques exprime souvent sa profonde confusion vis-à-vis de son futur. S’échapper lorsque la vie est difficile puis grandir et devenir comme ses parents ou bien faire quelque chose de différent ?

            La nature et le travail de la terre attirent l’enfant immensément ; il estime que les gens de la campagne sont beaucoup plus heureux et épanouis que son père professeur :« Ils n’ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur ; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin quand ils ont des sous ; ils chantent de bon cœur, à plaine voix, dans les champs, quand ils travaillent […]. » En même temps, Jacques refuse d’arroser les choux et préfère les manger déjà cuits. D’ailleurs, le choux est un symbole très particulier au sein du roman. Associé à sa forte odeur dans ce contexte de naturalisme, le choux, où les bébés sont sensés naître, est associé aux sensations corporelles et, de ce fait, il s’agit du sexe qui est décrit comme incorporel et libérateur. En même temps qu’il s’exclame : « Comme j’aimerais cette vie de labour », il a peur d’être fait pour les travaux domestiques et non pas intellectuels : « C’est affreux ! Oui, je suis né pour être domestique ! Je le vois ! Je le sens !!! »

         Ce n’est qu’après avoir connu la vie parisienne et avoir passé du temps loin de ses parents et de la campagne que Jacques commence à résoudre son conflit intérieur. Il ne souhaite plus s’échapper du monde et vivre avec des penseurs grecs et des livres. Au contraire, il vend ses livres pour assurer sa subsistance. Il accepte l’ici et le maintenant et l’importance de ce que l’angle naturaliste pointait, autrefois détesté. Par exemple, il est très offensé quand son père le traite de fainéant à son retour. Enfin, il se réconcilie avec le « sang », un symbole précédemment perçu comme négatif, lorsqu’il participe à un duel afin de défendre son père. Il remarque : « Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne. » Pour finir, il n’oublie pas ses parents en s’envolant mais se réconcilie avec eux, et on peut s’apercevoir qu’il éprouve même de la tendresse à leur égard : « Quel bonheur que j’aie été blessé […] ! Je n’aurais jamais su que [mon père] m’aimait ! »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur L'ambition >