L'insurgé

par

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Jules Vallès

Jules Vallès est un
écrivain français né en 1832 au
Puy-en-Velay en Haute-Loire d’un père maître d’études en collège et d’une mère
fille de paysans. Il y vit une enfance
dure 
; ses parents ont des revenus aléatoires – quatre de leurs
enfants meurent en bas âge – mais veulent faire les bourgeois et attachent une
grande importance au respect des convenances. Ils se montrent sévères et bornés
avec leur fils qui racontera cette période noire dans son œuvre. Il étudie à Saint-Étienne puis en classe de rhétorique à Nantes, où en 1848 il
prend part aux événements
révolutionnaires
et participe à des manifestations,
avant de monter à Paris en 1849 où il prépare le concours général
au Lycée Bonaparte, devenu le lycée Condorcet. Après un nouveau passage à
Nantes et un échec au baccalauréat il revient à Paris en 1850 pour préparer le
concours de l’École normale supérieure. Il n’obtiendra son baccalauréat qu’en
1852 après avoir été fait interner à l’asile
de Nantes par son père pour « aliénation mentale ». Dans
l’intervalle il avait tenté de mobiliser
les étudiants parisiens contre le coup
d’État de Napoléon de 1851
, tenant avec un ami une des rares barricades de Paris.

En 1853, retour à Paris où
Vallès étudie le droit. Il collabore avec Le
Figaro
, vit de divers expédients.
Cette année-là il est arrêté pour
avoir supposément conspiré contre Napoléon III mais il est relâché par manque
de preuves. En 1857 il publie son
premier livre, L’Argent, dont la préface virulente lui vaut un succès de curiosité ; il devient
alors peu à peu un contributeur régulier des journaux en vue de l’époque. Il
s’essaie au théâtre, sans succès, travaille un temps à la mairie de Vaugirard au bureau des naissances (il y reviendra car
c’est un des rares salaires assurés qu’il connaîtra), devient pion à Caen. Il se lie en 1860 avec Hector Malot, qui l’aide à trouver du
travail et un logement et restera un ami fidèle. En 1865 il réunit une part de ses articles dans Les Réfractaires, qui
connaît un certain succès. L’œuvre
apparaît aujourd’hui comme un document sur la démocratie et la révolution en
France au XIXe siècle, du point de vue d’un polémiste révolutionnaire.
Les « réfractaires » sont les audacieux qui se créent eux-mêmes leur
place dans le monde, plutôt que d’emprunter les chemins prévus pour eux.
L’auteur y exalte le prolétariat et
se fait le peintre plein de verve de ceux qui le défendent, au gré d’une galerie
où se distingue le critique Gustave
Planche
(1808-1857). Dans une partie intitulée « Le dimanche d’un
jeune homme pauvre, ou le septième jour d’un condamné », c’est le portrait
de sa propre misère à laquelle se livre Vallès. Paru dans Le Figaro en 1861, l’article lui avait ouvert des portes. Vallès
s’essaie à nouveau au recueil d’articles avec La Rue en 1866 mais le
succès est moindre.

En 1867 il reprend le nom de ce dernier recueil pour lancer La
Rue
, son propre journal,
supprimé après seulement huit mois par le gouvernement. Ses articles contre la
police ou l’empire lui valent deux séjours
en prison
. Vallès est alors une figure importante de l’opposition
républicaine à l’Empire et se présente aux élections
législatives de 1869
contre le républicain Jules Simon – nouvel échec.

Pendant la guerre franco-prussienne, Vallès fait
partie des rares à se prononcer contre
la guerre
et se voit à nouveau arrêté. Après la prise de Sedan et la chute
de l’Empire, Vallès, libéré de prison, s’oppose au Gouvernement de la Défense
nationale formé le 4 septembre 1870 dont il dénonce la trahison ; il en appelle à la Commune dans l’Affiche Rouge, placardée dans Paris
assiégé. Peu après il fonde Le Cri du Peuple avec Pierre Denis.
Une fois la Commune proclamée, il est élu
dans le XVe arrondissement
et siègera à plusieurs commissions.
Pendant cette période il défend les libertés individuelles mais s’oppose à la
suppression des journaux réactionnaires comme à la création d’un comité de Salut
public. Il défendra toujours la liberté
de la presse
et un socialisme
décentralisateur
. Ses idées socialistes ne se superposent à celles d’aucune
chapelle ; seul Proudhon l’influence beaucoup mais il sait aussi s’en
éloigner. Le Cri du Peuple devient le journal le plus populaire pendant la
Commune. Vallès combat pendant la Semaine
Sanglante 
; on le croit mort un temps mais il parvient à s’exiler en Belgique puis à passer en Angleterre ; il est condamné à mort par contumace par un
conseil de guerre l’année suivante. Son exil
durera neuf ans, jusqu’à la loi
d’amnistie de 1880.

C’est en Angleterre que
Vallès écrira la trilogie qui le
fera passer à la postérité littéraire et fera de lui l’incarnation de l’auteur révolté, mais non sur un mode
intellectuel ; il s’agit plutôt d’un cri
du cœur
, lancé pour réveiller les somnolents, d’une révolte instinctive,
d’un besoin de chaleur humaine et d’authenticité. Son ami Hector Malot parvient
à faire paraître L’enfant en feuilleton dans Le
Siècle
mais le réalisme extrême et l’ironie corrosive de Vallès confondent
le public et le projet avorte. L’œuvre paraît en volume en 1879 ; le deuxième tome paraîtra en 1881 ; le troisième de façon posthume en 1886. La totalité de ce roman
social
est intitulé Jacques Vingtras. La matière en est
entièrement autobiographique, et le
ton mû par la haine d’un homme pour une société qui pousse dans le dénuement
ceux qui se refusent à être ses valets. Dans le premier tome Vallès raconte
comment il était maltraité par ses
parents
, sa mère qui le fouettait, son père indifférent que l’enfant
défendait pourtant, jusqu’à se battre en duel pour lui. Il décrit donc une jeunesse
sans affection, puis l’apprentissage forcé du latin et du grec et l’échec au
baccalauréat. Le tableau de cette vie de province est noire mais éclairci dès
que l’occasion s’en présente par des traits d’humour. Le Bachelier évoque la dure arrivée à Paris, ses essais dans le
journalisme – où sa hardiesse détonne et le compromet –, le commerce et la
publicité, comme pion puis dans une mairie parisienne, autant d’expériences
dont il ressent de la rancœur et de la honte. L’Insurgé devient un
récit de la Commune et de la Semaine Sanglante par quelqu’un qui les a connues
de près et qui a exercé des responsabilités. Malgré la violence de ses sarcasmes et l’outrance parfois de sa satire, le regard de Vallès reste
toujours juste sur une société profondément injuste, à révolutionner. On
retrouve comme dans Les Réfractaires
un grand sens du portrait qui marque.

En 1879 Vallès avait rencontré
Séverine à Bruxelles, qu’il initie
au socialisme et au journalisme et qui deviendra sa collaboratrice jusqu’à sa
mort. Elle dirige avec lui Le Cri du
peuple
, anticolonialiste et antimilitariste, qu’elle aide à relancer en 1883 et à la mort de Vallès, elle
devient la première femme à la tête d’un grand quotidien.

 

Jules Renard meurt en 1885 des suites d’un diabète
qui l’aura épuisé les derniers temps de sa vie. À son enterrement 60 000
personnes suivent son cercueil jusqu’au Père Lachaise. En 1932 sont réunis dans
Le
Tableau de Paris
des articles écrits et publiés en 1882-83 qui forment
une série de tableaux pittoresques de la capitale, celle du peuple qu’il décrit
d’une façon poignante – saltimbanques, forains ou chiffonniers sont ainsi
évoqués avec une grande puissance
poétique
qui a pu fait penser que Vallès s’inscrivait dans la tradition du
romantisme révolutionnaire des Misérables
d’Hugo. Son style bien distinct
s’y affirme à nouveau, tout en concision,
épigrammatique, et dont Jules Renard
saura s’inspirer, en y adjoignant l’ironie dont savait aussi faire preuve
Vallès. Contre tout verbalisme, toute enflure, la langue de Vallès s’affirme
dans une authenticité qui a parfois à voir avec le parler des carrefours,
dédaigneuse de la théorie et de l’abstraction, versant toujours dans le concret et le naturel, déroulant le rapport des sensations que lui fournit une sensibilité extrême au fil d’une
écriture serrée et intense, parce qu’elle ne parle que de ce que l’écrivain a
fougueusement vécu.

 

 

« J’ai toujours été l’avocat des pauvres, je
deviens le candidat du travail, je serai le député de la misère ! La misère !
Tant qu’il y aura un soldat, un bourreau, un prêtre, un gabelou, un
rat-de-cave, un sergent de ville cru sur serment, un fonctionnaire
irresponsable, un magistrat inamovible ; tant qu’il y aura tout cela à payer,
peuple, tu seras misérable ! »

 

Jules Vallès, extrait d’un discours lors des élections
législatives de 1869

 

 

« À TOUS CEUX

QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE

OU

QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE

QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,

FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES

OU

ROSSÉS PAR LEURS PARENTS

 

Je dédie ce livre. »

 

« “Mon enfant, il ne
faut pas jeter le pain ; c´est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour
nous, mais si nous en avions beaucoup, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en
manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je
te dis, mon enfant !”

Je ne l’ai jamais oublié.

Cette observation, qui, pour
la première fois peut-être dans ma vie me fut faite sans colère, mais avec dignité,
me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j´ai eu le respect du pain depuis
lors. »

 

Jules Vallès, L’Enfant, 1879

 

« À
ceux qui nourris de grec et de latin sont morts de faim

Je
dédie ce livre. »

 

Jules Vallès, Le Bachelier, 1881

 

« à tous ceux
qui, victimes de l’injustice sociale,
prirent les armes contre un monde mal fait
et formèrent,
sous le drapeau de la Commune,
la grande fédération des douleurs
,

Je dédie ce livre. »

 

 

« C’est peut-être vrai
que je suis un lâche, ainsi que l’ont dit sous l’Odéon les bonnets rouges et
les talons noirs ! Voilà des semaines que je suis pion, et je ne ressens ni un
chagrin ni une douleur ; je ne suis pas irrité et je n’ai point honte.
J’avais insulté les fayots de collège ; il paraît que les haricots sont
meilleurs dans ce pays-ci, car j’en avale des platées et je lèche et relèche
l’assiette.

En plein silence de
réfectoire, l’autre jour, j’ai crié, comme jadis, chez Richefeu :

“Garçon, encore une portion
!”

Tout le monde s’est retourné,
et l’on a ri.

J’ai ri aussi – je suis en
train de gagner l’insouciance des galériens, le cynisme des prisonniers, de me
faire à mon bagne, de noyer mon cœur dans une chopine d’abondance – je vais
aimer mon auge !

J’ai eu faim si longtemps
! »

 

Jules Vallès, L’Insurgé, 1886

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