L'insurgé

par

L'originalité du style

Très en avance sur son époque, le style de Vallès dans L’Insurgé est celui d’un témoin quirapporte les événements auxquels il assiste jour pas jour, puis heure parheure. Ce parti pris littéraire qui annonce les grands correspondants de guerreà venir et d’autres romanciers comme Céline donne à la narration un stylepercutant, haletant. Le lecteur est plongé dans l’action dont il suit le rythmecomme celui d’un thriller ou d’un page turner contemporain : bien quel’on connaisse l’issue tragique de l’aventure de la Commune de Paris, on nepeut s’empêcher de tourner les pages du roman avec l’avidité d’en connaître lasuite.

Au début du roman, quand le lecteur retrouve JacquesVingtras savourant la sérénité de sa nouvelle vie en province, embourgeoisé, lanarration est plus calme, plus conventionnelle, paisible même : « jen’ai plus le teint verdâtre et l’œil creux ; il traîne souvent de l’œuf dansma barbe. […] l’autre dimanche, devant le miroir, en laissant tomber mesderniers voiles, je me suis surpris, avec une pointe d’orgueil, une pointe debedon ». C’est au fil des pages, au fur et à mesure des événements, quel’écriture de Vallès se resserre, devient réellement révolutionnaire :paragraphes de plus en plus courts, phrases sans fioritures : « Tantpis. Si on doit me prendre, on me prendra. » Le point de vue exclusif estcelui de l’auteur, sans autre maître que le rythme de l’action. Vallès setrouve ici héraut d’un style journalistique qu’il a contribué à développer dansson journal La Rue, ouvrant ainsi lavoie à d’autres journalistes écrivains comme Cendrars, Londres ou Hemingway, maisil annonce également, de par la focalisation exclusive sur le point de vue dunarrateur, l’écriture cinématographique. Sa description des événementstragiques de la Semaine sanglante (mai 1871) ferait un excellent scénario auxdialogues percutants : « Tant pis, je vais le panser… il enmourra ! » ; « Que je serre votre main avant de claquer,mon officier ! » ; « On parle de faire sauter lePanthéon. » Des phrases d’autant plus terribles qu’elles furenteffectivement prononcées par les acteurs, anonymes ou célèbres, de ce terrible drame.

Dire que les critiques de l’époque furent déroutés par cestyle est un euphémisme. Pourtant, cette écriture, promise à un bel avenir,n’est pas sans rappeler celle de Victor Hugo dans les dernières pages de Choses vues, en particulier dans cellesoù justement il décrit l’effroyable répression qui suivit la Semaine sanglante :paragraphes courts, point de vue exclusif de l’auteur, absence de tout lyrisme.Le vieux maître de la littérature française et l’ardent quadragénaire aurontdonc trouvé un même ton pour narrer la même histoire tragique.

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