L'insurgé

par

Le récit historique des événements de la Commune

L’Insurgé est un ouvrage précieuxà plus d’un titre, car il est le récit des événements qui eurent lieu pendantles semaines qui précédèrent la chute du Second Empire, du drame de 1870, de lanaissance de la Troisième République et de la courte vie de la Commune deParis, tout cela raconté par un homme qui fut l’un des acteurs fondamentaux dela période. Sans Vallès-Vingtras, pas de Commune. L’intérêt majeur du récit estqu’il est non seulement de première main, mais aussi l’œuvre d’un vaincu. Engénéral, les récits historiques sont écrits par les vainqueurs. Là, c’est lavoix des vaincus que Vallès fait entendre, et ce qu’il décrit est très loin dela vérité officielle et de la vision bourgeoise et effrayée que la sociétéavait des « partageux » qu’étaient à ses yeux les communards. L’Insurgé est dédié à ces vaincus :

« À tous ceux

Qui, victimes de l’injusticesociale,

Prirent les armes contre un monde

Mal fait et formèrent, sous

Le drapeau de la Commune

La grande fédération des douleurs

Je dédie ce livre. »

Le point de vue adopté par Vallès dans L’Insurgé est très différent de celui deZola dans La Débâcle. De fait, leroman de Vallès a servi d’ouvrage de référence à plusieurs œuvres historiquesou romanesques, comme le Blanquil’Insurgé d’Alain Decaux ou Le CanonFraternité de Jean-Pierre Chabrol.

Pour nombre de lecteurs de la fin du XIXesiècle, c’est une découverte. Comment, les communards n’étaient pas tousd’affreux criminels vêtus de blouses ? La vérité que délivreVallès-Vingtras est bouleversante, notamment quand il décrit les morts de laCommune : « On est en train de fouiller les victimes. Sur l’une, ontrouve un cahier de classe. C’est une fillette de dix ans qu’un coup debaïonnette a saignée comme un cochon, à la nuque, sans couper un petit rubanrose qui retient une médaille de cuivre. […] Par ici un vieillard dont letorse nu émerge au dessus du charnier. » On est loin de la propagandeofficielle du moment.

Dans L’Insurgé,Vallès fait vivre les événements au lecteur jour après jour, à la manière d’uncorrespondant de guerre qui décrit ce qu’il voit. Au fil des pages, le rythmese fait plus rapide, le récit se réduisant à des paragraphes simplement marquésdu lieu ou du moment de l’action : « Porte de Versailles […] Lundi,aux armes ! […] Hôtel de Ville […] Midi ». Le lecteur suitVingtras pas à pas, voit le spectacle à travers ses yeux de témoin direct. Deplus, le rôle prééminent de Vallès-Vingtras dans les événements permet aulecteur de croiser les illustres figures de l’époque et d’assister auxassemblées des comités, aux réunions des dirigeants, aux combats sur lesbarricades, à la fuite d’un futur proscrit. Certains événements fondateurs sontdécrits de l’intérieur, à la façon qu’aurait un journaliste « infiltré »de faire voir les choses au lecteur. Ainsi, Vallès nous fait-il vivre de l’intérieur la tentative avortéed’insurrection après la mort du journaliste Victor Noir, qui précéda de peu lachute du régime impérial. On part d’une rumeur : « Mince derigolade ! On dit que Pierre Bonaparte vient d’assassiner sontailleur ! » ; puis on apprend que « l’autre gredin […] aflanqué une balle dans la poitrine » d’un homme, Victor Noir, « uncopain ».Vallès emmène son lecteur au chevet du mort : « Il al’aspect d’un énorme poupon qui dort ; l’air aussi, avec ses mains gantéesde chevreau noir, d’un garçon d’honneur monté pour faire la sieste tandis quela noce s’amuse au jardin. » La décision est bientôt prise :« il faut lui faire de terribles funérailles. » Suivent les péripétiesde cet événement fondateur. Quand « Paris connaît le crime », lesamis de Victor Noir tentent de transformer les obsèques du journaliste en unemanifestation qui ébranlera le régime impérial. Le flot de la révolte monte,jusqu’à ce qu’« un colosse, debout sur une chaise de paille », tentede calmer la tempête : c’est le frère du défunt. Alors le tumulte redescend,« le peuple n’a pas voulu de la bataille ». Le récit, rédigé comme aufil de la plume, est haletant. Cette manière de raconter à la fois une histoireet l’Histoire est, sur le plan littéraire, très en avance sur son époque.

Le récit ne peut être objectif, puisque les impressionset sentiments décrits sont ceux d’un acteur engagé dans l’actionrévolutionnaire. Cependant, la sensibilité de Vallès-Vingtras apparaît au fildes paragraphes, quand son regard et sa pensée s’arrêtent soudain sur unspectacle qui l’émeut comme celui d’un mendiant au coin d’une rue : « Ilest là, contre la colonne de l’église, comme une statue – la statue del’Infirmité et de la Misère –, debout au milieu d’un monde qui avait rêvé deguérir les plaies et d’affranchir les pauvres ! ». Révolutionnaire,Vingtras, mais le cœur à fleur de peau. Cependant, Vallès-Vingtras n’hésite pasà décrire et dénoncer les exactions qui ont terni les dernières heures de laCommune, quand des otages furent fusillés et quelques mouchards lynchés. Ildécrit alors le peuple, qu’il a tant soutenu, sans aucune indulgence. Enfin,cas pratiquement unique à cette époque en littérature, il étend l’idée de luttecontre la misère et l’injustice à l’ensemble des hommes et des pays, faisantallusion à la férocité des soldats français en Algérie, mettant directement encause l’idée de colonisation, ce qui va à l’encontre des idées de la TroisièmeRépublique.

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