La honte

par

Résumé

La narratrice évoque d’abord une dispute survenueentre ses parents un dimanche de juin, au cours de laquelle son père a voulutuer sa mère. À son retour de la messe, la narratrice assiste à cette scène etvoit son père empoigner sa mère et la traîner violemment dans le café dont ilssont propriétaires. Survenu le 15 juin 1952, cet événement constitue « lapremière date précise et sûre » de l’enfance de la narratrice. En écrivantcette scène pour la première fois, elle a l’impression d’avoir bravé uneinterdiction et rendu « banal » un acte dramatique de son histoirepersonnelle. Ignorant le motif de la dispute, elle n’en retient que quelquesdétails comme la robe bleue à pois blancs qu’elle portait ce jour-là. Plustard, cette scène a joué le rôle d’un « filtre » entre la narratriceet sa vie, rendant son quotidien « artificiel » et créant chez elleune forme d’hyperconscience. Craignant que la scène se répète et que son pèreréussisse à tuer sa mère, la narratrice observe ses parents et interprète le moindrede leurs éclats de voix, de leurs signes d’affection. Son père meurt quinze ansplus tard, un dimanche de juin également.

La narratrice évoque ensuite deux photosqu’elle a gardées de l’époque de la dispute de ses parents. Sur la premièrephoto, datée du 5 juin 1952, elle est une toute jeune fille « sérieuse »,agenouillée sur un prie-Dieu. Elle se souvient qu’elle avait l’impression de nepas avoir de corps sous l’habit de la « petite bonne sœur ». Sur ladeuxième photo, prise fin août 52 à Biarritz au cours d’un voyage organisé àLourdes, en compagnie de son père, elle ressemble à « une petitefemme » ; ils ont l’air « chics » dit-elle. La narratrice notela différence entre les deux photos et leur écart temporel : la premièremarque la fin de l’enfance alors que la seconde inaugure le temps où elle necesserait plus d’avoir honte. Suit l’inventaire des « tracesmatérielles » qu’elle a gardées de cette époque, notamment des cartespostales, une trousse de couture, la partition d’une chanson et le missel de lacommunion.

Malgré la réécriture, la scène de juinreste sans signification telle « une chose de folie et de mort »à laquelle la narratrice compare les événements de sa vie. Rejetant toutetentative de lecture psychologique de son histoire familiale, elle signale queseule l’expression abstraite « gagner malheur » rend compte de lascène de dispute de 1952.

Elle raconte s’être rendue aux Archives deRouen consulter le Paris-Normandie de1952, journal que sa famille avait l’habitude de lire. Elle consulte lesnuméros du journal en se remémorant les événements de cette année-là, reconnaîtles publicités et les titres de films qui passaient dans les cinémas de Rouen,et passe en revue les faits divers et l’actualité économique de la région. Lanarratrice s’arrête sur la une du numéro du samedi 14-dimanche 15 juin quiévoque la mort tragique d’une fillette. Elle quitte ensuite les Archives, enpensant qu’elle était venue là chercher une trace de la scène de la fameuse disputeparentale. La narratrice comprend qu’elle n’a rien à attendre des documents del’époque et qu’il lui faut « retrouver les mots » avec lesquels ellepensait alors, ceux qui traduisent la perception du monde qu’elle avait àl’époque. Cependant, il est difficile pour elle de se replacer dans la peau dela fille de 52 et d’arriver ainsi à combler « l’immensité du temps àvivre ». Pour retrouver la réalité de l’époque, il lui faut entamer unereconstitution des lois, des valeurs et des langages qui dirigeaient sa vie, enbref devenir l’« ethnologue » d’elle-même.

En juin 52, la narratrice explique qu’ellen’était encore jamais sortie du pays de Caux, situé sur la rive droite de laSeine, entre Le Havre et Rouen. Tout déplacement en dehors de ce territoireprend alors l’allure d’une véritable aventure incertaine et inenvisageable. Lesdeux villes de Rouen et du Havre « suscitent moinsd’appréhension » : on y trouve de tout mais on s’y sent « enretard » sur la modernité. En 52, la narratrice ne peut pas se penser endehors de Y., ville de sept mille habitants, située entre Le Havre et Rouen. Lanarratrice détaille la topographie de la ville, décrit le centre, constitué d’« unmélange de chantiers, de terrains vagues et d’immeubles terminés en béton »,les rues rayonnantes « pavées ou goudronnées », et les quartierslointains où abondent les vieilles maisons. L’épicerie-café de la famille estsituée dans le quartier du Clos-des-Parts dans la rue du même nom. Lanarratrice décrit la rue de la République et la rue du Clos-des-Parts que toutoppose : la première est « large, goudronnée, bordée detrottoirs » alors que la seconde est « étroite, irrégulière, sanstrottoirs ». Elle précise que cette description lui permet de dévoiler« la hiérarchie sociale » qu’elles abritaient. Elle décrit ensuite l’épicerie-mercerie-caféde ses parents et détaille ses différentes pièces et les équipements, de lacuisine à la cour, en passant par la cave, la remise et le jardin. Lanarratrice précise les horaires d’ouverture du commerce, la nature et laprovenance de sa clientèle, puis évoque le langage particulier parlé dans lequartier, un mélange de français et de patois dont elle donne des exemples.Ensuite, elle répertorie les codes de vie propres à sa famille ainsi que lesgestes quotidiens qui distinguent les hommes des femmes. Elle note les raressignes de couleurs dans l’univers de son enfance puis détaille l’emploi dutemps familial d’une semaine type, notant au passage que les gens à Y.« n’arrêtent pas de se souvenir », tout en évoquant le progrès. Dansce monde, les enfants sont éduqués à base de coups assumés, les gens sesurveillent et s’observent en permanence, classent les faits et gestes des unset des autres dans les catégories du bien et du mal et s’évaluent mutuellementen fonction de leur « sociabilité ». La politesse est la valeurdominante alors qu’« être comme tout le monde » est la forme d’idéalsocial à atteindre.

Dans le café-épicerie, la clientèle partagele quotidien familial même si la narratrice et ses parents font tout pour queles clients en sachent le moins possible sur eux, et la narratrice doit mêmeobserver un « code de la perfection commerçante ». En dévoilant lesrègles du monde de l’enfance, la narratrice se rend compte qu’elle trahitl’opacité et l’insignifiance des mots retrouvés, incapables de traduire lessentiments complexes ressentis à l’époque.

Poursuivant son récit, la narratriceévoque l’univers de l’école privée catholique où elle passe le plus de temps,soumise à « deux impératifs et deux idéaux » : la religion et lesavoir. Situé au centre d’Y., le pensionnat est situé dans un bâtiment austèredépourvu de fenêtres au rez-de-chaussée, doté de deux cours de récréation, lapremière réservée aux filles orphelines ou pauvres, dites de « l’écolelibre », la seconde destinée aux élèves payantes. L’accès à l’école privéeest interdit aux hommes et la majorité du personnel est constituée dereligieuses qui se font appeler « mademoiselle ». Au sein de l’école,il faut respecter des règles strictes sur le respect des lieux et des enseignantes,et il est par exemple interdit d’accéder à certains espaces tels que le dortoirou les waters. L’enseignement et la religion sont confondus et « tout,sauf la cour de la récréation et les cabinets, est un lieu de prière ».Qu’elle soit brève ou longue, la prière est « l’acte essentiel » dela vie, le but étant d’être toujours en « état de grâce ». Desconfessions ont lieu régulièrement, et le temps scolaire est soumis aux lois etaux thèmes de l’évangile.

Au fur et à mesure qu’elle décrit auprésent les règles de cet univers, la narratrice prend conscience qu’il s’agitd’un monde cohérent et puissant, au sein duquel la croyance en Dieu est« la seule normalité » et la religion catholique « la seulevérité ».

Dans l’univers de l’école catholique, toutest fait pour se démarquer de l’autre monde, celui de l’école laïque. Cetterupture se fait notamment grâce à un code linguistique particulier, quiinterdit le tutoiement, et le terme « laïc » est présenté comme synonymede « mauvais ». L’école privée se distingue par l’abondance desfêtes et des spectacles dont la plus connue est la kermesse paroissiale,organisée début juillet et précédée d’un défilé costumé dans les rues de laville. La préparation de cette fête offre l’exceptionnelle occasion de braverles interdits habituels. Après avoir évoqué sa participation à la célébrationde Noël 51 puis de la fête des Anciennes d’avril 52 où elle tient deux rôles defigurante, la narratrice liste les actes encouragés et ceux dénoncés dans lemilieu de l’école catholique. Ainsi, il est bien vu d’aller à la chapelle auxrécréations alors que les livres autres que religieux sont jugés « mauvais »et leur lecture « suspecte ». Dans ce monde fermé, la loi s’exerce toutefoisde façon douce et « familiale », grâce à la promotion de l’idée d’unegrande famille catholique.

Reconnue comme excellente sur le planscolaire, la narratrice jouit des privilèges conférés par sa première place etse permet même de jouer la mauvaise élève « bruyante et bavarde ». Lanarratrice évoque un souvenir de classe de septième en 51-52 chez Mlle L., unemaîtresse réputée pour la terreur qu’elle suscitait et ses accès de violence,que seules « les histoires de Dieu, des martyrs et des saints »arrivent à adoucir. Pour la narratrice, Mlle L. est un modèle de perfection etd’instruction à laquelle elle se mesure, plutôt qu’aux autres élèves.

Au fur et à mesure qu’elle évoquel’univers scolaire, le texte « éclaire » la photo de la narratrice enjeune communiante et le « sentiment d’étrangeté » initial diminueface à la reconstitution de l’identité et de l’image de « la bonne petiteélève » du pensionnat.

Poursuivant le récit, la narratrice évoqueles mœurs entre jeunes filles à l’école catholique, la séparation qui étaitfaite entre « crâneuses » et « non crâneuses », certainséléments qui venaient buter contre le tabou du corps. La narratrice étaitgrande de taille, sa poitrine était « plate », et elle se sentait« inférieure » de ne pas avoir ses règles. Elle cherchait même à sevieillir et au printemps 52 sa mère lui accorde pour la première fois le droitde porter une robe moulante et des chaussures à talons compensés.

L’évocation de l’année 1952 fait resurgirles vêtements, les publicités et les chansons de l’époque, qui apportent« un peu de certitude dans la chronologie des désirs et dessentiments ». Évoquant la mémoire sensible et extérieure de Proust, lanarratrice indique que ces « choses de la nature » rassurent surl’identité et la permanence de sa personne. Elle poursuit son récit en évoquantles « grandes », surnom donné aux élèves de la sixième à la classe dephilo. Représentant des modèles de savoir et d’existence, elles exercent uneforme de fascination seulement par leur âge et leur apparence physique. Àl’école privée, la narratrice n’a pas d’amie, et elle ne fréquente pas defilles non plus en dehors de l’espace scolaire, hormis Monique B., « unefille de cultivateur », compagne de route sur le trajet de l’école.

Après avoir évoqué un jeu impliquant desnoms et des cartes postales qu’elle pratique les matinées de congé, lanarratrice reprend son récit en s’intéressant au personnage de sa mère,véritable « relais de la loi religieuse » en dehors de l’école.Associant sa fille aux festivités et aux processions religieuses, ellel’accompagne également pour les prières quotidiennes. Pour sa mère, la religionest un facteur d’« élévation » et un moyen de « s’ouvrirl’esprit ». La religion pour cette ouvrière d’usine est aussi bien « unsigne d’élection », « une revendication sociale », que le cadred’« un désir de perfection ». Pour la narratrice, la place de lareligion dans la vie de sa mère est un sujet inépuisable ; la religion seconfond même dans son esprit avec la figure maternelle. Les livres que sa mèrelui donne à lire restent conformes aux règles de l’école privée. Elle sesouvient de la collection des Brigittede Berthe Bernage, qui mettait en scène une jeune fille modèle et enseignait« l’excellence » des règles de vie chrétiennes et bourgeoises. Àl’opposé de la figure maternelle, le père est déconnecté de la chose religieuseet ses seuls propos sur le sujet prennent la forme de remarques« irritées » ou de plaisanteries. Néanmoins, l’école privée reste saréférence et il considère qu’il faut toujours être bien vu à l’école.

À cause de la scène fondatrice de ladispute de juin, la narratrice sent qu’elle est devenue « indigne »de l’école privée, sa famille a cessé d’appartenir à la catégorie des« gens corrects ». Le sentiment de la honte est devenu la nouvelleréalité de son histoire personnelle et familiale. Après l’examen diocésainauquel elle obtient une mention « bien » jugée décevante, lanarratrice participe à la fête de la jeunesse des écoles chrétiennes à Rouen puisrentre tard chez elle et tombe sur sa mère, « dans une chemise de nuitfroissée et tachée ». Pour la première fois, elle la juge avec le regardde l’école privée, et elle ressent alors ce sentiment de honte associé à lanature et au mode de vie de sa famille.

La narratrice se remémore ensuite quelquessouvenirs illustrant son sentiment de honte : une dispute sanglante entreun cousin et sa tante, son oreille brutalement bouchée suite à un rhume violent,ses lunettes cassées sans raison par sa mère, ou encore la tenue décalée de samère sur la plage d’Étretat. Au cours de l’hiver, la narratrice effectue avecson père un voyage à Lourdes, organisé par la compagnie des autocars de laville. Décrivant le trajet et son sentiment de « dépaysement », lanarratrice raconte sa découverte des plaisirs de la montagne et de la vie entrehôtels et restaurants. Son père, qui fait preuve de défiance, reste la plupartdu temps en décalage total avec un monde qui n’est pas le sien. La narratricesympathise avec Élizabeth, une jeune fille de treize ans ; la remarque quecelle-ci lui fait sur sa tenue la renvoie à sa condition d’enfant« grande, plate et robuste ». Après s’être acquittés à Lourdes del’exercice religieux dicté par la mère, la narratrice et son père visitent lesenvirons mais manquent quelques sorties par manque d’argent. Ils n’achètent quedes médailles et des cartes postales et ne disposent ni de maillots pour laplage ni de guide pour leur voyage. La narratrice évoque trois images sur lechemin du retour, toutes « fixées » par le sentiment de la honte : sadéfécation sur un plateau de terre ocre lors d’une halte en Auvergne, la crisede toux de son père au château de Blois, et le décalage triste, effarant, entresa situation et le bonheur d’une fille et son père dans un restaurant de Tours.Grâce à ce voyage, la narratrice comprend qu’un autre monde existe,« vaste » et différent du sien.

Durant cet été, la narratrice inaugure« le jeu de la journée idéale », une sorte de rite suivant lequelelle se construit une apparence fictive avec les produits vantés dans unmagazine de mode. En septembre, le commerce familial connaît des difficultésfinancières et la narratrice va pour la première fois chez le dentiste. À larentrée, la honte l’empêche de poursuivre une chanson qu’elle avait entonnée enclasse. La honte est devenue normale, inscrite dans le quotidien et le corps.La narratrice clôt le récit en évoquant l’écriture du livre, achevée en 96, et l’expérienceque constitue la remémoration de ces souvenirs. Observant la photo de Biarritz,elle constate que seule la scène du dimanche de juin permet de construire untrait d’union entre la jeune fille de l’époque et la femme d’aujourd’hui.

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