La honte

par

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Annie Ernaux

Annie Ernaux ne se décrit
pas comme une romancière mais comme une « écrivain du réel ». À
travers son œuvre, elle analyse son parcours personnel avec une perspective
sociologique, en évoquant abondamment sa famille et son enfance passée en
Haute-Normandie, mise explicitement, à l’occasion, en regard avec une mémoire
collective, laquelle est surtout et toujours restituée à travers ce soi somme de déterminations.

 

Origines,
formation, vie avant la publication

 

Annie Ernaux naît en 1940 à
Lillebonne (Seine-Maritime) de parents ouvriers devenus commerçants qui tenaient
à Yvetot, dans le même département, un café-épicerie que la plume de leur fille
rendra célèbre. Son enfance baigne en outre dans un catholicisme social très
fort qui lui laisse en héritage certaines valeurs.

Après le lycée, elle étudie
d’abord à l’école normale d’instituteurs, puis à vingt ans elle s’inscrit à
l’université de Rouen où elle étudie les lettres. À cette époque, elle écrit
déjà un roman qui ne sera pas publié. Très ambitieuse, elle note dans un carnet
qu’elle souhaite « venger sa race » par l’écriture.

Elle devient ensuite professeure
certifiée de français en collège. De 1963 à 1972, elle dit n’avoir jamais eu
quatre mois devant elle pour écrire à nouveau. Au début des années 1970 elle
passe l’agrégation puis commence une thèse sur Marivaux à l’université de
Grenoble, thèse dont elle parle comme d’un « alibi » pour dissimuler
l’écriture de son premier roman à accéder à la publication, Les Armoires vides.

 

Influences

 

Annie Ernaux a beaucoup lu les auteurs
classiques mais très tôt elle s’est intéressée à la littérature contemporaine. À
vingt ans, alors qu’elle désire écrire elle-même, Annie Ernaux lit beaucoup
Lawrence Durrell, Michel Butor. Le Parc de
Philippe Sollers paru en 1961 la marque. La lecture de La Nausée de Sartre sera capitale, et celle de Beauvoir
l’influence.

En 1965 paraît Les Choses de Georges Perec dont la lecture lui fait une forte
impression ; elle se dit alors : « C’est nous tout craché… »,
en pensant à sa famille. En 1970 elle découvre Bourdieu, un auteur fondamental
pour le développement de sa conscience sociale et l’orientation de ses œuvres à
venir.

Dans les années 1970, elle lit aussi beaucoup
Paul Nizan, La Conspiration mais
aussi ses écrits critiques qui la confortent dans ses convictions.

 

Thèmes
majeurs, style

 

Toute l’œuvre d’Annie Ernaux tourne autour de
son histoire familiale, abordée et étudiée par tous les bouts : la mort de
ses parents, son avortement, son mariage, ses relations amoureuses ou son
cancer du sein. Pour ce faire, depuis La
Place
, elle a adopté une écriture plate qui lui permet de ne jamais se
mettre véritablement en avant et de tout aborder sur un mode mineur. On parle
tour à tour d’écriture neutre, de style objectif, dépouillé de toute fioriture,
d’une absence de jugement ; il s’agit de rester fidèle aux faits
historiques, de donner à l’œuvre une saveur de document. C’est ce qu’il faut,
selon l’auteure, pour ne pas trahir tout à fait – car sa trajectoire sociale le
ferait déjà suffisamment – ce monde ouvrier et paysan normand dont elle est
issue et qui a été le sien jusqu’à ses dix-huit ans, ainsi que la langue de ces
gens dont elle s’est éloignée.

L’influence de la sociologie se fait beaucoup
sentir dans ses œuvres ; l’auteure se décrit elle-même comme un écrivain
venant du monde dominé, mais ayant la culture du monde dominant. L’écriture
factuelle cherche donc à ne pas trahir, et il s’agit de réemployer le langage
entendu, traversé de hiérarchies sociales. À travers l’étude de soi, il s’agit
d’analyser la somme du vécu, son aspect social, et c’est là que surgit une
mémoire collective à travers les déterminations sociales, historiques et
sexuelles. La subjectivité mène ainsi à se pencher sur des phénomènes plus
généraux. Le « je » a donc une forme impersonnelle chez Annie Ernaux,
qui se passe parfois de sexe et se voue à dire la parole de l’autre, acquérant
par là une dimension transpersonnelle.

À travers ses œuvres l’auteure, révoltée par
certaines différences de traitement, d’accès aux soins ou à la culture, la
condescendance qu’elle observe, cherche à transmettre un peu de conscience
sociale à son lecteur, à contribuer au changement des représentations
concernant les classes sociales et les rapports entre les hommes et les femmes,
en faisant notamment craquer le vernis des choses consensuelles.

 

Regards
sur les œuvres

 

Les Armoires vides (1974), le premier de ses
romans, paru chez Gallimard, est le plus violent de ses écrits selon l’auteure.
À travers l’histoire de Denise Lesur, une jeune femme en train de subir un
avortement dans sa chambre d’étudiante et qui se remémore son passé, c’est
d’elle-même qu’Annie Ernaux parle, du déchirement entre le milieu populaire
dont elle est issue et le monde bourgeois dont elle se rapproche, elle l’élève
brillante qui poursuit ses études et rêve d’une vie meilleure. Les rapports à
ses parents sont étudiés, la haine et le mépris qu’ils lui inspirent ne sont
pas tus. L’auteure parle d’une écriture violente de la dénonciation qui sera
vite abandonnée. L’accueil critique est déjà important même si l’auteure ne
gagne pas dès lors un lectorat fidèle.

La Place (1984) part de la mort du père
pour retracer ensuite la vie de cet homme en des mots simples ; en effet, le
style se veut le plus froid, objectif, plat possible, à travers un vocabulaire
simple et des phrases dépouillées. À nouveau, après l’étude de l’ascension
sociale de ses parents, est retracé le creusement du hiatus entre son milieu
d’extraction et l’auteure au fil de son parcours. C’est donc à la fois de la
vie d’un homme qu’il est question et de sa séparation d’avec sa fille. Des
sentiments de mépris et de honte prédominent. L’auteure parle d’un
« ethno-texte », qui met à distance, qui ne se veut pas dégoulinant. Cette
œuvre remporte le Prix Renaudot et Annie Ernaux accède à la reconnaissance,
même si elle sera sujette à des attaques parfois violentes dans la suite de sa
carrière, jusqu’aux Années.

Une femme (1988) est une œuvre cette fois
centrée sur la figure de la mère de l’auteure qui paraît deux ans après la mort
de celle-ci, survenue en maison de retraite au terme d’une déchéance physique
et intellectuelle en partie due à la maladie d’Alzheimer. Avec la mort de sa
mère, l’auteure sent qu’un dernier lien avec le milieu dont elle est issue
s’est brisé. Elle évoque les valeurs d’une femme qui croyait en l’élévation par
l’éducation ; dans cette famille, l’argent n’importait pas, on n’admirait
jamais les riches et l’on n’enviait pas leurs possessions. Malgré la force, la
détermination, la vivacité de sa mère, Annie Ernaux parle de la honte qu’elle
ressentait alors qu’elle fréquentait des jeunes filles « mieux
nées ».

Passion simple (1991) raconte l’attente d’un
homme, deux années durant, par la narratrice. L’homme est marié, la femme a peu
d’espoir, mais toute sa vie est orientée en fonction de cette attente ; sa
personnalité, ses goûts se modifient ; son corps est toujours mobilisé
pour accueillir l’homme ; l’attente se manifeste finalement sous la
forme d’une suractivité, d’une tension continuelle.

Les Années (2008) entremêle l’histoire de
l’auteure – notamment à travers des photos datant de 1941 à 2006 – et
l’histoire d’une époque à travers des souvenirs propices à l’analyse
sociologique. Se fait donc un aller-retour continuel entre la mémoire
individuelle et la mémoire collective qui semble initier une nouvelle forme
d’autobiographie tant le style objectif de l’auteur convient à la
retranscription d’une époque – avec une attention particulière portée au sort
des femmes – et permet l’identification. L’œuvre bénéficie d’un accueil
critique très favorable et se voit récompensée par les prix Marguerite-Duras et
François-Mauriac.

L’Autre Fille (2011) part
d’un événement qui fut un choc dans la vie d’Annie Ernaux : à dix ans, la
petite Annie apprend par hasard qu’elle avait une sœur aînée, morte avant sa
naissance, à six ans, de la diphtérie. L’auteure va s’attacher à comprendre le
rôle qu’a joué la disparue dans la construction de son identité.

 

Postérité

 

Annie Ernaux fait partie de ces quelques auteurs
vivants français dont le monde universitaire s’est emparé. De nombreux travaux
de thèse et autres études prennent ainsi ses œuvres pour objets.

 

« Pour rendre compte
d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de
l’art, ni de chercher à faire quelque chose de “passionnant”, ou “d’émouvant”. »

 

Annie Ernaux, La Place, 1984

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