La mort n'oublie personne

par

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Didier Daeninckx

Didier Daeninckx naît en 1949 à Saint-Denis dans une famille
modeste, qui déménage cinq ans plus tard à Aubervilliers. Auprès de son père,
il découvre l’ambiance des hippodromes, des salles de combats de boxe et des vélodromes,
et fréquente déjà de près le monde des adultes, notamment celui des milieux
communistes et de l’extrême gauche, et grandit imprégné des courants anarchistes et antimilitaristes
qui traversent sa famille. En parallèle, grâce à un voisin ouvrier qui
collectionnait les œuvres éditées chez le Livre de Poche, il lit énormément. Grâce à un ami il
découvre Brecht et les surréalistes, adore Desnos et Queneau. Il subit aussi
grandement l’influence du roman noir américain.

Ses parents ouvriers – sa mère a travaillé dans la confection et comme
dame de cantine ; son père comme tôlier dans l’automobile –, militants communistes, veulent le voir
devenir instituteur, mais il se rebelle, passe par la voie de garage des
classes de comptabilité (un seul jour) avant, à seize ans, de devenir apprenti
dans une imprimerie. Le secteur est
en pleine crise mais il y reste une dizaine d’années, s’implique dans le
syndicalisme, avant de se demander ce qu’il veut faire vraiment. Il travaille
un temps comme animateur culturel avant de devenir journaliste localier pour trois ans, métier qui reviendra chez
plusieurs personnages de ses romans. Il forge alors son art du tableau d’écrivain
en truffant les pages qu’il écrit par dizaines chaque mois d’histoires et de
personnages, composés sur des arrière-plans qu’il veut particulièrement riches
en détails et fidèles à la réalité. Ce métier est pour lui une occasion de
découvrir la ville en profondeur, sous ses aspects les moins évidents, Villepinte
notamment.

En 1977, en pleine déprime, il décide de se consacrer quatre mois à
l’écriture, des mois « d’enfer » dira-t-il, et écrit, de son propre
aveu, un mauvais roman, Mort au premier tour, qui est pour
lui un roman d’apprentissage de l’écriture. Au bout de cinq ans, il parvient
tout de même à le faire éditer chez Le Masque. On y sent l’inspiration
d’auteurs américains édités dans la Série noire de Gallimard, dont Dashiell
Hammett ou Chester Himes. Le jeune auteur prise le roman noir pour sa capacité
à faire jaillir naturellement tout un champ social devant le lecteur. Au fil de
sa carrière, les intrigues de ses romans noirs seront toujours ancrées dans une
réalité sociale et politique forte, et il s’agira toujours de préserver une
mémoire en même temps que de dénoncer les grands coupables d’une histoire
encore assez proche et toujours susceptible de se répéter.

L’inspecteur Cadin qui
apparaissait déjà dans ce premier roman exerce à nouveau dans Meurtres
pour mémoire
, édité en 1984 dans la Série noire, dont le propos tourne autour de la manifestation des algériens à Paris le 17 octobre 1961, qui compta
une centaine de morts du fait de la répression policière. Ce roman fait écho à un
événement traumatisant de son enfance, quand le jeune Didier avait découvert la
mort alors qu’une de ses voisines avait été tuée par la police à la
manifestation de Charonne. Pour écrire ce roman il entreprend un énorme travail
de documentation, sur place, auprès des témoins, en lisant des lettres, en
consultant des archives à la Bibliothèque nationale. Dans le roman, c’est Roger
Thiraud, un professeur d’histoire, qui se fait tuer en marge de la
manifestation. L’inspecteur va enquêter sur l’assassinat de son fils, Roger,
vingt ans plus tard, alors que celui-ci eut été fouillé dans les archives
régionales à Toulouse, et révéler des secrets longtemps dissimulés. En
parallèle est évoquée la collaboration française durant la Seconde Guerre
mondiale, partie du livre pour laquelle l’auteur a dû se pencher sur l’histoire
et la géographie du camp de transit de Drancy, tout comme l’historien dont il
est question dans le récit. Le roman fonctionne comme une dénonciation de la
carrière de Maurice Papon, et contribuera à la résurgence de la mémoire de la
manifestation d’octobre 1961, moins médiatisée que celle de Charonne.

On retrouve le même
inspecteur Cardin dans Le Géant inachevé, en 1984 toujours, enquêtant sur un
meurtre survenu pendant la préparation du carnaval d’Hazebrouck. À nouveau les
racines du crime s’avèrent liées à un passé ancien, vieux de quinze ans, et propres
à mettre en évidence un cas de corruption politique.

L’année suivante, dans le roman
antimilitariste Le Der des ders, Daeninckx met en scène un ancien poilu devenu
détective qui revit l’enfer des tranchées alors qu’il a été engagé par un
colonel doutant de la fidélité de sa femme. Le roman sera adapté en bande
dessinée en 1997 avec Jacques Tardi à l’illustration. L’œuvre est dédiée à son
grand-père anarchiste, déserteur pendant la Première Guerre mondiale, et
condamne la coutume martiale du « fusillé pour l’exemple ».

En 1985, Didier Daeninckx
aborde le genre de la nouvelle avec Le Point
de vue de la meurtrière
, dont le texte suit le regard d’un poilu de la
Première Guerre mondiale qui ne voit le monde qu’à travers une fente dans sa
casemate. Dans ses diverses nouvelles, l’auteur porte le même regard qu’il
portait sur le monde contemporain en tant que journaliste localier, se
plongeant dans des faits divers qu’il peint avec un certain humour noir.

Lumière noire en 1987 fonctionne comme une nouvelle œuvre de
dénonciation, cette fois de la raison d’État, qui fait peu de cas de l’individu,
à l’occasion d’une bavure lorsque le conducteur d’une voiture est tué par
erreur à Roissy-Charles-de-Gaulle ; et en outre de la politique
d’expulsion hors des frontières des Maliens par charters, car le seul témoin du
crime, que tente de retrouver le passager du véhicule, est l’un d’eux, qui
était parqué, au moment des faits, avec une centaine de comparses dans un hôtel
de l’aéroport.

L’écrivain s’attaque à la littérature pour la jeunesse en 1988
avec Le
Chat de Tigali
, une fable sur le racisme et la tolérance qui a pour
héros Amchiche, un chat kabyle ramené d’Algérie par Vanessa et ses parents.
Alors qu’elle s’installe dans un petit village du Sud de la France, la famille
reçoit une lettre anonyme menaçant entre autres de faire couper l’animal. C’est
à travers le journal que tient le père de famille, instituteur, que se dévoile
l’histoire. L’auteur se distinguera dans ce genre et remportera le prix Paul
Féval de Littérature populaire pour l’ensemble de son œuvre.

La Mort n’oublie personne, roman paru en 1988, est une des œuvres les
plus connues de l’auteur, celle considérée comme la plus aboutie. À nouveau l’histoire
repose sur un processus de déterrement du passé, mené par un jeune historien
qui vingt-cinq ans après les faits enquête sur le passé d’un ouvrier du Nord de
la France et son parcours de résistant, dont le fils, jeune apprenti, s’est tué
après qu’on eut traité son père d’assassin.

Cannibale, roman paru en 1998, est son œuvre la plus lue.
Elle a pour cadre l’Exposition coloniale de 1931 et rappelle l’existence des
zoos humains de la IIIe république, à travers le Kanak Gocéné, venu de
Nouvelle-Calédonie à Paris où on les considère lui et les siens comme des
curiosités dont on attend qu’elles se comportent en bêtes. Leur humanité avec
leurs traditions sont ainsi bafouées. Alors qu’on échange certains d’entre eux
contre des crocodiles avec un cirque de Francfort, Gocéné, avec son ami
Badimoin, va tout faire pour retrouver les leurs dont Minoé, la promise du
héros. À nouveau l’œuvre apparaît comme très documentée, et repose sur un fonds
historique qu’il s’agit pour l’auteur de déterrer et de mettre en lumière.

 

Auteur engagé, Didier Daeninckx a été mêlé à de nombreuses polémiques de par sa volonté de
préserver la vérité d’un passé qui s’efface, et donc son opposition à toutes
les formes de négationnisme, à tel point qu’il a même été taxé d’organiser des
procès de Moscou à Paris.

 

Didier Daeninckx est aussi
un écrivain de la ville ; il a
aimé, pour nourrir son œuvre, à parcourir Paris, ses lieux authentiques, ce qui
résiste dans les quartiers en transformation, comme le bassin de la Villette,
loin du centre de Paris, dont le quartier du Marais représente par exemple
selon lui un lieu où le passé est mort, où ne vivent plus de « vrais
gens », étroitement associés à leur environnement et à l’histoire des
lieux.

 

« Tous les enfants de la
tribu m’entourent et me demandent comment c’était la France, Paris. Je leur
invente un conte, je leur dis que c’est le pays de merveilles. Mais très tard,
je raconte pour les Anciens. Je leur explique qu’on nous obligeait à danser
nus, hommes et femmes ; que nous n’avions pas le droit de parler entre
nous, seulement de grogner comme des bêtes, pour provoquer les rires des gens,
derrière la grille ; qu’on insultait le nom légué par nos ancêtres. »

 

Didier Daeninckx, Cannibale, 1998

 

« En prison, on connaît
son avenir, son temps d’incarcération, on s’organise en humain retranché du monde
ordinaire. À Schorfheide, à Reiterberg, le temps était aboli, la frontière
entre le bien et le mal effacée… On ne connaissait plus que la souffrance du
corps, l’avilissement. Là-bas, il n’y avait pas de miroirs. On ne se voyait jamais.
On en arrivait à fuir les mares d’eau pour éviter de rencontrer notre reflet.
Si je m’étais vu une seule fois dans une glace, je ne serais sûrement pas ici à
discuter de tout ça… Ma vie tient peut-être à un reflet dans une
vitre… »

 

Didier Daeninckx, La Mort n’oublie personne, 1988

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