La morte amoureuse

par

Le fantastique à l’œuvre dans la nouvelle

Le fantastique fait irruption très tôt dans la nouvelle. En effet, la rencontre avec Clarimonde ne semble pas tout à fait réelle. Alors que rien ne semble pouvoir détourner Romuald de sa concentration lors de son ordination, une force inconnue le pousse à relever la tête : c’est là que ses malheurs commencent, car il se perd dans la contemplation d’une femme. La description qu’il fait de cette rencontre prend un aspect onirique. Tout d’abord, son appréhension des distances semble faussée puisque la femme lui semble proche et lointaine à la fois : « si près que j’aurais pu la toucher, quoique en réalité elle fût à une assez grande distance et de l’autre côté de la balustrade […]. » Puis, sa vision des choses alentour s’en voit altérée car il lui semble que seule elle rayonne, que tout le monde autour s’est obscurci. La description qu’il nous fait d’elle est celle d’un ange ; il semble avoir vu en elle la réincarnation d’une créature de Dieu : « La charmante créature se détachait sur ce fond d’ombre comme une révélation angélique ; elle semblait éclairée d’elle-même et donner le jour plutôt que de le recevoir. » On remarque d’ailleurs bien que Clarimonde vient de perdre son statut de femme, elle est devenue une créature, c’est-à-dire un être mystique venu d’on ne sait où.

À travers son regard, elle lui parle, elle lui chante même, plutôt, aux dires du narrateur. Elle le tente, lui murmure qu’elle peut le rendre plus heureux que n’importe qui, pourvu qu’il abandonne Dieu pour elle. Elle joue ici le rôle du serpent dans la Genèse, qui tente Ève en lui promettant monts et merveilles si elle croque dans la pomme de la connaissance : « son regard avait presque de la sonorité, et les phrases que ses yeux m’envoyaient retentissaient au fond de mon cœur comme si une bouche invisible les eût soufflées dans mon âme. » L’aspect surnaturel de la rencontre est déjà à peine voilé par l’auteur.

Mais c’est quand Romuald reçoit la visite de Clarimonde, alors que celle-ci est morte, que le réalisme est quitté par l’œuvre pour un monde beaucoup plus onirique. Romuald va se mettre à vivre au travers de ses rêves, et comme son point de vue se focalise essentiellement sur cette partie-là de sa vie, le lecteur ne sait plus vraiment où se situent le rêve et la réalité. L’auteur brouille les pistes pour emmener son lecteur au cœur de l’histoire, l’obliger à perdre pied pour mieux adhérer à son récit. Clarimonde va se révéler de plus en plus étrange, jusqu’à ce que le narrateur apprenne, instruisant alors le lecteur par la même occasion, la véritable nature de la jeune femme. Alors que celle-ci est au plus mal, la succion du sang qui perle du doigt de son amant va lui rendre toute sa vigueur. Puis elle va se trahir en piquant au bras Romuald, au cœur de la veine, pour boire son sang, afin de se maintenir en vie : « Quelques gouttes de ton riche et noble sang, plus précieux et plus efficace que tous les élixirs du monde, m’ont rendu l’existence. » Il n’existe plus de doute sur sa condition de vampire. Le vampire fait partie des créatures fantastiques par excellence : créature de la nuit, associée souvent au mal, au diable, elle vit la nuit et se nourrit de sang. L’arrivée de cette créature dans le récit de Théophile Gautier permet de définitivement classer sa nouvelle parmi le genre fantastique.

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