La petite fille de Monsieur Linh

par

Le regard sur l’autre, l’acceptation

M. Bark ne tient aucunement compte du fait que Sang diû soit une poupée ; il est bien le seul, et c’est d’ailleurs une des stratégies clés de Claudel pour nous cacher ce fait. M. Bark est le seul qui, sans comprendre un mot de ce que dit M. Linh, comprend l’importance que revêt cette poupée pour lui. Alors que les autres n’y voient que le fétiche d’un vieillard débile, M. Bark sait instinctivement – peut-être son veuvage l’y aide-t-il – tout ce que vaut Sang diû, et l’accepte. La force de leur amitié et la confiance qui s’est instaurée entre les deux hommes se manifestent à leur acmé quand M. Linh permet à M. Bark de porter Sang diû de temps à autre.

Pour comprendre à quel point cette acceptation est unique, il faut se figurer ce que présente M. Linh à ceux qui ne font que l’entrevoir : c’est un vieil Asiatique dans une ville occidentale, qui porte « une chemise, trois pulls, un manteau de laine un peu trop grand, un imperméable, ainsi qu’un bonnet à rabats. Il ressemble ainsi à une sorte de gros épouvantail boursouflé ». Il ne parle pas un mot qu’on puisse comprendre et n’a pas la moindre idée de ce qu’on lui dit. Lorsqu’il marche, il ne regarde pas où il va, et bute quelques fois contre les autres. De plus, il porte en tout temps une poupée qu’il serre contre lui, protège de toutes ses forces, et qui est aussi emmitouflée que lui. De toute évidence, il n’a plus toute sa tête. Que M. Bark non seulement s’approche de lui, mais lui parle, est un acte moins que commun. Que de là il devienne son ami et son protecteur l’est encore moins.

Ce refus de juger de la part de M. Bark est ce qui en fait une personne moins banale que les détails de sa vie ne le suggéreraient. Il n’est jamais certain qu’il comprenne que pour M. Linh, Sang diû est bien vivante, mais on imagine que ce serait sans importance pour lui. Il lui suffit de comprendre que la poupée fait partie intégrante du confort de M. Linh. Il le lui signifiera en lui faisant cadeau d’une nouvelle robe pour elle.

Le fait que M. Bark ait deviné de quel pays vient M. Linh ajoute sûrement à leur entente, avec la culpabilité de M. Bark pour ce qu’il y a fait dans sa jeunesse. Connaître M. Linh lui permettra d’avouer enfin cette culpabilité et de demander pardon. Ce n’est pas pour cela qu’il est ami avec M. Linh, mais c’est cette amitié qui lui ôtera une partie de sa peine à cet égard.

M. Bark comprend en fait mieux le pays de M. Linh, et ce qu’il a dû y quitter, que la jeune interprète qui parle sa langue. Bien que M. Linh ne sache même pas que M. Bark est allé dans son pays, il le sent ; les réactions de M. Bark dans le rêve de M. Linh se conforment à ce que disait l’Occidental au sujet de cette terre où on l’a envoyé faire la guerre.

Que M. Bark soit le seul à voir en M. Linh autre chose qu’un vieillard sénile un peu gênant montre bien la rareté de ce regard. Agir envers chaque passant comme avec une personne serait impossible ; il vient un moment où les hommes ne forment qu’une foule de figurants – on n’a ni le temps ni la capacité mentale de procéder autrement. Sara, l’interprète, doit après tout voir un grand nombre de réfugiés défiler, et elle ne peut se concentrer sur M. Linh, pour qui elle fait du mieux qu’elle peut, peut-on penser. Elle est moins autorisée que M. Bark à voir en M. Linh autre chose qu’une tâche, qu’un problème.

La différence entre comment l’on se voit soi-même et comment les autres nous regardent est fondamentale dans ce roman. Il n’y a qu’un moment où M. Linh semble avoir une idée de l’image qu’il renvoie aux passants, lorsqu’il se dit que les gens doivent avoir peur de lui. En voyant les choses uniquement de la perspective de M. Linh, on ne comprend pas plus que lui le regard posé par les autres sur lui, sauf à la toute fin où ce n’est plus son regard qui prévaut. Il n’y a au fond que le regard de M. Bark qui soit neutre, voyant la réalité qui échappe à M. Linh mais ne portant aucun jugement sur lui ; il l’accepte simplement.

On peut y voir une facette de l’engagement de Claudel, qui semble avancer que les différences des immigrants ne sont pas à juger, qu’elles ne font pas nécessairement obstacle à la bonne entente, à l’intégration. La métaphore du support que Claudel met en place prend donc toute son ampleur ; rappelons l’histoire de la tante sénile de M. Linh, qu’il lui a fallu aller chercher dans sa jeunesse – prémonition de ce qui arrivera à M. Linh, qui lui aussi finira visiblement fou et maculé de boue : sans doute, mais souvenons-nous que M. Linh l’a portée sur son dos pour l’aider à revenir chez elle. En permettant à M. Bark de porter Sang diû, M. Linh lui permet d’accomplir le même geste, de support, de réconfort. Il faut un support à de telles personnes âgées, implique Claudel, un support qui doit être émotionnel ainsi que pratique ; M. Linh sourit à la mémoire de sa tante, c’est qu’il l’aimait. M. Bark et M. Linh deviennent de tels supports l’un pour l’autre, se comprenant, s’aimant ; en remettant Sang diû sur la poitrine de M. Linh, M. Bark indique qu’il sait de quel support émotionnel M. Linh a besoin.

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