La petite fille de Monsieur Linh

par

Un livre humaniste, engagé

En entreprenant de conter de l’intérieur l’expérience immigrante, surtout celle des plus vulnérables, les réfugiés, Philippe Claudel se place fermement du côté de la compassion envers ceux-ci. Sans le dire ouvertement, il rejette la fermeture des frontières aux réfugiés, insistant sur leur droit de trouver refuge et le fait que l’amitié peut se nouer entre un réfugié et un homme très banal, en dépit de l’incompréhension linguistique. Et bien qu’il y ait des points de repère permettant de deviner de quel pays provient M. Linh, c’est néanmoins une histoire universelle : il pourrait être de n’importe quel pays souffrant de la guerre, arrivant dans n’importe quel port de refuge en Europe ou en Amérique.

Ce sur quoi insiste Claudel est que tout être humain a besoin de repères, et qu’un immigrant, surtout un réfugié, sera complètement déboussolé à son arrivée dans un nouveau pays. Si ceux qui les accueillent ne leur offrent aucun nouveau repère, quelque chose à quoi s’accrocher, ils ne leur donnent pas un véritable accueil. C’est les traiter seulement en étrangers et s’assurer qu’ils demeureront ainsi, qu’ils ne s’intégreront pas. M. Linh ne bénéficie aucunement d’une telle aide de la part des femmes qui s’occupent du dortoir, qui veulent simplement se débarrasser de lui. Elles l’abandonnent dans un hospice où personne ne parle un seul mot de sa langue. Sa présence n’est pas un grand problème pour les infirmières de l’hospice, car la plupart des résidents à l’hospice n’ont plus l’usage de la parole. Mais M. Linh se retrouve entièrement isolé.

Si sa petite-fille lui sert d’ancre, pour s’assurer qu’il n’oublie pas son passé, M. Linh réussit cependant à se trouver un repère dans sa nouvelle vie grâce à l’amitié de M. Bark. Cet homme, qui n’a rien de bien extraordinaire sauf sa bonne volonté et son habileté à engager une conversation avec un homme qu’il ne connaît pas et qui évidemment ne suit pas un mot de ce qu’il lui dit, offre une vision de ce que pourrait être l’accueil. C’est une entente au-delà des langues, basée sur le simple respect, la volonté d’accepter un être humain comme un autre être humain en dépit de ses origines. Que cette entente existe rend encore plus cruel le fait de cloîtrer M. Linh dans son hospice, surtout que les femmes qui devraient essayer de l’aider à s’intégrer, et qui donc devraient connaître l’existence de cette entente, ne croient évidemment pas à l’existence de M. Bark. On les comprend : M. Linh est un vieux fou emmitouflé qui prend sa poupée pour une véritable petite fille; il peut tout aussi bien s’être inventé un ami. Mais ce refus de croire se double par une gentillesse superficielle qui masque mal leur impatience. Il y a contraste entre la véritable amitié offerte par M. Bark et la fausse amitié de l’interprète, qui d’ailleurs ne comprend évidemment pas le monde d’où vient M. Linh. Il est impossible de croire que M. Bark promettrait de visiter M. Linh et ne le ferait pas, à l’instar de l’interprète.

Claudel ne prêche cependant pas; même si son point de vue est très clair, il nous le fait ressentir plutôt que nous l’annoncer. En ne faisant aucun sermon, il nous force à penser au lieu de penser pour nous, ce qui est la forme d’engagement la plus efficace : si nous sommes convertis, ce sera par la compassion du roman pour M. Linh plutôt que par un quelconque argument politique.

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