La petite fille de Monsieur Linh

par

M. Bark : l’amitié, le partage de la solitude

L’ami de M. Linh, M. Bark, est tout ordinaire : on n’apprend pas son métier, mais on sait que ni lui ni sa femme n’aimaient la ville, qu’ils comptaient en partir, qu’ils n’allaient au restaurant que pour de grandes occasions. Pas de grande fortune, pas de grandes tragédies non plus : une vie banale, en somme. Pourtant, il a une qualité unique : l’habileté de voir en M. Linh non pas un vieux fou mal habillé serrant contre lui une poupée, mais un homme à qui parler. Parler est d’ailleurs ce qu’il fait le plus : c’est un bavard qui n’a plus personne pour l’écouter. Mais il ne parle pas simplement pour entendre le son de sa propre voix, même s’il est évident que son ami ne comprend pas un mot de ce qu’il dit. On pourrait croire que c’est là l’attrait qu’a pour lui M. Linh : on pourrait lui dire n’importe quoi, avouer ce qu’on ne pourrait pas confier à un autre. Mais M. Bark n’agit jamais ainsi ; à tout moment, il parle comme si M. Linh comprenait chaque mot. M. Bark ne tient aucunement compte de la différence linguistique ; c’est ainsi que peut se nouer leur amitié.

C’est une amitié basée sur la simple gentillesse, sur une solitude partagée, sur un entier respect l’un de l’autre. Les deux hommes ont beaucoup en commun, sans vraiment le savoir : ils n’ont plus personne, leurs futurs sont incertains, et tous deux ont connu la guerre dans le pays de M. Linh. M. Bark avouera d’ailleurs sa participation à une guerre antérieure dans ce pays, qui pourrait bien être survenue à l’époque où M. Linh a été envoyé à l’armée lui-même. Ils se sont peut-être même combattus. Ce n’est donc pas seulement deux vieillards qui se rencontrent, ni un natif et un réfugié : ce sont vraisemblablement deux anciens ennemis qui s’accordent – deux ennemis dont ni l’un ni l’autre n’avait un avis sur la guerre. Pourtant, tout cet accord passe simplement par le ton d’une voix, le son d’une chanson, un petit geste.

Tous deux ont les mêmes inclinations : M. Bark fait découvrir à M. Linh son quotidien, et ce dernier voudrait pouvoir faire de même. M. Bark ne se fait pas guide touristique pour montrer à son ami les merveilles de cette ville qu’il n’aime d’ailleurs pas ; plutôt, il l’amène à son café, à son restaurant, sur les chemins qu’il connaît, personnels, qui font son identité. Il offre à M. Linh la possibilité de s’intégrer dans cette nouvelle vie. Le rêve de M. Linh montre bien qu’il voudrait en faire de même, faire connaître à M. Bark tout ce que lui-même connaît de son village. C’est là le grand problème du manque de langue commune : la réciprocité n’est pas possible. Bien que M. Bark ait parlé de la mort de sa femme à leur toute première rencontre, ce n’est qu’au moment de l’échange de photos que M. Linh comprendra que son ami est veuf. De même, M. Linh ne saura pas que M. Bark a été à la guerre dans son pays ; voyant son ami pleurer, il suppose que c’est pour sa femme.

Tous deux seuls sur terre, perdus dans cette grande ville grise, les deux hommes risqueraient de se perdre dans leur nostalgie, si n’était leur amitié, qui leur permet d’exprimer cette nostalgie mais aussi de la mettre de côté pour simplement prendre plaisir à être ensemble. Leurs gestes – l’offre de cigarettes, les visites au café – réaffirment les simples plaisirs de l’esprit communautaire. Au dortoir, les femmes nourrissent M. Linh parce qu’il est le plus vieux et que la tradition le veut ainsi ; mais elles ne l’aiment pas et se moquent de lui. La différence entre les gestes faits par devoir et ceux de l’amitié est claire. De même l’est celle entre le respect véritable et le respect dû à la tradition, entre celui qu’ont l’un pour l’autre MM. Bark et Linh et celui qu’affirment tous ceux qui appellent M. Linh « Oncle ». Ce n’est pas pour rien que les deux amis sont toujours connus comme Monsieur Linh et Monsieur Bark. Cette petite distance formelle leur permet de se rencontrer sur la même page, même s’ils ne connaissent pas en fait leurs noms.

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