La petite fille de Monsieur Linh

par

Le style de l’écrivain au service du mirage d’un vieil homme

Philippe Claudel donne d’amples preuves de sestalents d’écrivain dans ce très court roman. Il raconte son histoire avec une grandesimplicité dans une langue où il n’y a pas un mot de trop. Ce faisant, ilréussit son défi de cacher une des grandes vérités de son récit au lecteurjusqu’à la fin.

Comme s’il écrivait une nouvelle, Claudels’assure d’une chute imprévue qui change le regard du lecteur sur le livre. Ils’agit évidemment de la nature de Sang diû. Pourtant, à bien relire l’œuvre, onréalise que Claudel ne triche jamais ; tous les indices sont là pour qu’onréalise d’avance la vérité sur la petite fille de M. Linh, depuis le choix dumot « casser » quand les femmes disent à M. Linh qu’il ne sait pass’occuper d’un bébé, en passant par la sagesse et le silence incroyables decette enfant qui ne pleure jamais, l’hésitation qu’on montre à le laisserl’emmener avec lui, les enfants qui jouent avec elle, la vieille folle qui veutla lui enlever à l’hospice. Et à chaque fois que M. Linh la nourrit, il estmentionné qu’un peu de nourriture coule de sa bouche. Mais écrivant du point devue de M. Linh, Claudel semble simplement éviter de parler de tout ce quirendrait moins angélique sa petite fille. Il ne nous dit jamais que Sang diû nepleure jamais ; il laisse plutôt entendre qu’on ne mentionne simplementpas les moments où elle le fait. Étant convaincu qu’il s’agit d’un véritableenfant, l’imagination du lecteur comble ces lacunes en supposant que le bébédoit bien pleurer de temps à autre. Certes, au fil du roman, le doute peuts’installer, surtout lorsqu’on met M. Linh à l’hospice avec sa petite-fille etque la vieille femme essaie de la lui prendre, mais la précipitation desévénements ne laisse pas nécessairement le temps à la réflexion qui ferait voirla vérité.

La narration au temps présent aide aussiClaudel dans son dessein. Ne permettant pas de moment de réflexion pour lenarrateur, qui risquerait d’en trop dire, ni pour le lecteur qui risquerait detrop y penser, le texte suit M. Linh pas à pas et voit le monde à travers sesyeux. Cela fait qu’on ne le dédaigne pas ; on ne le voit pas comme unvieux fou avec une poupée mais comme un grand-père consciencieux. La simplicitéde la langue – très claire, sans ritournelles ni falbalas – aide aussi àcomprendre comment M. Linh voit le monde. Les faits se succèdent sanscommentaire, ils sont laissés aussi inexpliqués et perturbants qu’ils le sontpour M. Linh.

Du genre de la nouvelle, Claudel emprunteaussi la concentration du récit. Très peu de personnages interviennent dans letexte, et on ne connaît le nom que d’une minorité d’entre eux : M. Linh,M. Bark, Sara et Sang diû. Les hommes jouant sans cesse au mah-jong ou auxcartes n’ont pas plus de personnalité que cela, sauf leur colère ; mais àbien lire Claudel dans le reste du récit, on comprendra qu’eux aussi ont unevie intérieure comme celle de M. Linh, qu’eux non plus ne devraient pas êtredédaignés. Il nous le fait comprendre sans jamais nous le dire ouvertement.

Tout comme il ne prêche pas, Claudel n’essaiepas d’influencer ouvertement la réaction émotionnelle du lecteur. Toute émotionqu’il suscite est engendrée simplement par les faits qu’il délivre, sansindication de la réaction voulue. Claudel n’offre pas de repères qui pourraientfaire explicitement cerner sa position, aucune phrase qui ne puisse être citéecomme preuve de son intention, pas de morale ou de leçon clairement définie.C’est ce qui fait la puissance du récit : les réactions du lecteur ne sontpas dictées, ce qui fait que ses émotions sont crues, viennent de lui-même, et demeurenten mémoire parce qu’il les a ressenties directement. La morale, vécue et nonprescrite, n’en est que mieux transmise.

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