La petite fille de Monsieur Linh

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Les racines et la mémoire : la symbolique de Sang diû

L’émigration est un déchirement, elle impliquede s’arracher à ses racines, et cet arrachement est encore plus terriblelorsque celui qui part est un réfugié, quelqu’un qui n’a pas simplement choisiun beau jour d’habiter un autre pays mais qui fuit pour sauver sa vie. Pour nepas se défaire de soi, de ce qu’on a été entièrement, pour se conserver un moi,une identité, il faut trouver des moyens de garder une connexion avec le vieuxpays. L’histoire de M. Linh présente exactement ce à quoi les réfugiés seconfrontent : arrivant dans le nouveau pays, ils ne sont plus eux-mêmes,ils perdent de leur statut d’hommes, ils ne sont plus que des réfugiés. Le pirepour M. Linh sera lorsqu’on l’emmènera à l’hospice, où personne ne parle salangue ni ne connaît son nom ; il est en somme une non-personne, habilléedes mêmes pyjamas et de la même robe de chambre que tous les autres résidents,propres à annihiler l’identité. C’est un immense contraste avec le village d’oùil vient, où tout le monde se connaît. On le voit dans le rêve qu’il fait,lorsqu’il présente à M. Bark chaque maison du village. Il y a là pour lui uneidentité, alors que dans cette nouvelle ville, M. Linh ne connaît même pas lenom de son seul ami. Lorsque M. Linh erre dans les rues à la recherche du bancoù il a rencontré M. Bark, on voit bien qu’il a perdu son seul point de repère,sa seule ancre dans cette nouvelle vie. Tout ce qui lui reste c’est l’ancre deson ancienne vie : Sang diû, sa petite-fille, ou plutôt la poupée decelle-ci.

La véritable Sang diû, on le comprend à latoute fin de roman, est morte avec ses parents. M. Linh les a retrouvés et a vula poupée, immaculée, et s’en est saisi. À quel point il a compris que sapetite-fille était morte, c’est-à-dire à quel point son refus d’accepter samort est conscient, cela n’est jamais élucidé. Ce qui est certain, c’est qu’unepetite fille de six semaines représente toujours l’avenir : l’avenir d’unefamille, d’un pays… En prenant la poupée, M. Linh tente de faire perdurer cetavenir qui ne sera plus ; il s’engage à prendre soin de ce qui aurait puêtre. Il continuera d’essayer de faire manger la poupée comme pour enrayerl’altération du monde qui a fait de lui un réfugié. Complètement déboussolédans ce nouveau pays, M. Linh s’accroche au soin de Sang diû pour se donner unrepère, pour s’empêcher d’oublier ce qu’il a quitté.

Cependant, si Sang diû est la mémoire, lapierre tombale qui marque la famille de M. Linh, elle est aussi l’incarnationdu renouveau. Car M. Linh, vieux et las, n’a en somme rien à faire departiculier dans ce nouveau pays : on se débarrassera de lui enl’incarcérant à l’hospice. À l’opposé des immigrants qui quittent leurs proprescôtes pour se refaire une nouvelle vie, les réfugiés le font simplement pour sela sauver ; dans le cas de M. Linh, il s’agit de préserver les quelquesannées qui lui restent. Cyniquement, on pourrait se demander quel est leversant positif, pour le pays d’accueil, à permettre à un vieillard qui ne peutplus travailler de venir puiser sur ses ressources. M. Linh lui-même doit avoirpensé ainsi : c’est en reportant sur Sang diû le besoin d’émigrer qu’il sele permet à lui-même. C’est pour offrir un meilleur avenir à sa petite-fillequ’il partira.

Rappel constant du vieux pays qui, puisqu’ellene vieillira jamais, gardera toujours vif le souvenir de ce qu’il a perdu, Sangdiû est donc aussi l’avenir de M. Linh. La poupée représente pour lui l’espoird’une meilleure vie que l’enfer qu’il a quitté. Mais elle pose aussi laquestion de la valeur d’une vie. En attendant le bateau devant les emmener, lesréfugiés ont peur, peur d’avoir été trompés et peut-être d’être en fait vouésau massacre. Dans l’ordre des choses, si c’était vrai, quelle différence feraitau monde la mort de M. Linh ? À première vue, aucune, si ce n’est que M. Barkaurait vécu son veuvage plus seul encore. M. Linh lui-même doit s’être posé laquestion, et sa réponse est que Sang diû a besoin de lui. Ancre du passé, ancredu futur, elle est aussi, très littéralement, la raison de vivre de M. Linh –l’ancre de son présent et de son identité.

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