Le chat noir

par

Introduire un élément étrange : glissement vers un univers fantastique

A- Incipit : annonce de l’étrangeté, de l’extraordinaire, de l’incroyable

 

La nouvelle retrace le récit d’un narrateur qui parle à la première personne et qui raconte une histoire qu’il dit avoir réellement vécue dans le passé. Dans l’incipit ce narrateur présente et qualifie l’évènement qu’il va rapporter ; immédiatement il annonce le récit d’une histoire qui paraît peu vraisemblable – « je n’attends ni ne sollicite la créance »au point que ses sens mêmes ont rejeté la véracité de cet événement. Dès la première ligne, le narrateur qualifie son histoire de « très-étrange » ; l’adverbe « très » nous fait directement entrer dans un monde de l’excès. Devant l’annonce d’une histoire si extraordinaire, une atmosphère de suspense pointe, et se voit amplifiée par l’annonce surprenante du narrateur : « demain je meurs » ; juste après il dit vouloir « décharger son âme ». Ces déclarations instaurent une atmosphère à la fois lugubre et intrigante ; le lecteur veut savoir comment et pourquoi le narrateur en est arrivé là. Il explique ensuite son but : « placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaire, une série de simples évènements domestiques ». À ce moment-là le narrateur semble vouloir minimiser le caractère étrange de ce qui lui est arrivé, mais immédiatement après il affirme un impact irrémédiable : « ces événements m’ont terrifié, – m’ont torturé, – m’ont anéanti ». La gradation ascendante des participes passés et le rythme heurté (tiret, virgule, répétition de l’auxiliaire) traduit une tension.

C’est donc le narrateur lui-même qui annonce au lecteur dans son incipit qu’il va lui raconter des évènements incroyables, des évènements étranges et extraordinaires puisqu’au-delà de ce que les sens peuvent percevoir.

 

B- La mise en scène d’un « monstre » et d’une « terreur » dans un milieu inconnu

 

Il faut d’abord noter l’indétermination prédominante de l’histoire : on ne sait rien du lieu ni de l’époque où se situe l’histoire. Les indications temporelles sont pour le moins floues : « quand je devins un homme » ; « plusieurs années » ; « de jour en jour » ;« Une nuit… ». Il n’y a aucune mention de dates, d’âges ni de nombres précis. L’histoire se passe dans un lieu qui semble commun, dans une maison avec des animaux domestiques.

C’est dans ce cadre que prend place le récit d’une histoire pleine d’« horreur » ; sans en compter les occurrences nous pouvons toutefois remarquer la récurrence de ce terme tout au long de la nouvelle. Dès qu’il a perdu son œil, le narrateur dit du chat qu’il possède « un aspect effrayant ». Pourtant c’est d’abord le chat qui semble éprouver de la terreur à la vue de son maître. Mais peu à peu un mal qui couve semble se propager sous la plume du narrateur : « le chat » se transforme en « une créature » qui devient une source de terreur pour le narrateur.

L’apparition du bas-relief du chat après sa mort montre l’importance du visuel dans cette nouvelle – « en voyant cette apparition » ; « je vis » – ; tout passe par le regard, et la monstruosité se veut mise en scène par ces regards. En outre, alors même que c’est lui le monstre-tueur, le narrateur voit dans les deux chats des monstres. Les deux chats pourraient être rapprochée d’une monstruosité en raison de leur difformité mais ce n’est pas ce qui fait horreur au narrateur, il explique que c’est la tendresse et l’affection de ces animaux qui lui procure ce sentiment. En effet, le second chat fait très rapidement naître chez le narrateur une « indicible horreur » en raison même de sa tendresse et de son affection pour son nouveau maître, et en raison de sa ressemblance avec Pluton. De plus, ce sentiment s’amplifie rapidement puisque le narrateur dit éprouver « une véritable terreur de la bête ». Le texte est alors envahi par la présence de ces deux sentiments : « la terreur et l’horreur que m’inspirait l’animal » ; « mon étonnement et ma terreur furent extrême. »

L’horreur se retrouve donc à de multiples niveaux dans cette nouvelle : le narrateur éprouve de la répulsion envers ces animaux, le lecteur lui éprouve de l’horreur vis-à-vis de la cruauté du narrateur, et c’est alors tout l’espace de l’écriture et de la lecture qui se trouvent saturé par cet effroi.

 

C- Une esthétique réaliste

 

La mise en scène de cette horreur passe aussi par une esthétique réaliste particulièrement dans la description des moments violents. Le premier épisode macabre est celui où le narrateur arrache l’œil du chat : « Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris ; je saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite ! ». Aucun détail n’est épargné au lecteur : de l’outil à l’acte en passant par l’intention délibérée, tout est précisé. Cet épisode déjà violent est ensuite suivi d’un autre acte terrible, la mise à mort de Pluton : « Un matin, de sang-froid, je glissai un nœud coulant autour de son cou, et je le pendis à la branche d’un arbre ». Dans cette phrase, la succession de propositions courtes, avec une structure simple – sujet + verbe + complément – à laquelle l’écrivain ajoute à chaque fois un complément circonstanciel de lieu ou de manière pour donner un caractère plus réaliste, plus détaillé à ces récits de violence, augmente le réalisme et la froideur de l’action.

Enfin le récit le plus violent est sans doute celui du meurtre de sa femme ; l’arme utilisée est plus impressionnante encore, les verbes d’action au passé simple s’enchaînent rapidement jusqu’à la chute pesante du corps : « je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un gémissement. » Tout semble se faire dans le silence et sans l’ombre d’une hésitation pour ce que le narrateur appelle lui-même un « horrible meurtre ». C’est donc dans la simplicité du style, dans la sécheresse de la description qui n’économise rien mais qui montre surtout le plus violent, que réside ce réalisme noir propre aux nouvelles fantastiques.

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