Le chat noir

par

Le doute demeure : l’hésitation propre au fantastique

La caractéristique propre au genre fantastique réside dansune ambiguïté fondamentale : le lecteur ne sait pas si le monde fictionnelde l’œuvre est empreint de surnaturel ou si une explication rationnelle demeure possible. Ainsi dans Le Chat noir, Poe brouille les pistes par la fonction prépondérantequ’il donne au narrateur. Toute la question est de savoir si l’on peut ou nonse fier à ce personnage pour le moins étrange mais qui constitue l’unique pointde focalisation pour le lecteur.

 

A-Le récit d’évènements surnaturels ?

 

Si la violence et l’horreur sont partout, qu’en est-il dusurnaturel ? Où peut-il être perçu dans le texte ? La question estd’autant plus importante que le propre du genre fantastique repose sur cettequestion insoluble. Le rapport au fantastique dans notre nouvelle se fait parallusions ; par hypothèse ou au détour de la négation d’un évènement, ledoute est porté à l’attention du lecteur. La première allusion au surnaturelpasse par l’intermédiaire d’un discours rapporté attribué à la femme dunarrateur : « ma femme […] faisait defréquentes allusions à l’ancienne croyance populaire qui regardait tous leschats noirs comme des sorcières déguisées ». Le premier doute quant au caractèresurnaturel du chat est ici insinué au détour d’une phrase qui paraît sansimportance mais ce doute porte en creux le potentiel surnaturel qui se déploiedans le reste de la nouvelle.

La véritable apparition du surnaturel survient un peu plusloin dans l’histoire ; elle se fait par des personnages autres que lenarrateur,puisqu’il fait entendre lesexclamations d’une foule rassemblée devant la ruine de sa maison : « Les mots : Étrange ! singulier ! et autressemblables expressions ». Le narrateur tente encore une fois dechercher des cautions, demontrer qu’il n’est pas celui qui remarque l’élément étrange en premier lieu,mais que celui-ci est souligné par d’autres avant d’être rapporté par lui. Eneffet, c’est ensuite à travers son point de vue (verbe d’action, et verbe deperception à la première personne) que la « merveille » nous est relatée :« Je m’approchai, et je vis,semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure d’ungigantesque chat. L’image était rendue avec une exactitude vraimentmerveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l’animal. » Il estimportant de noter les détails qui rendent cette description très intéressante :il ne s’agit pas seulement d’une image mais « d’un bas-relief »,comme si cet artifice prenait avec son relief un réalisme plus grand (le bas-reliefdonne véritablement l’impression que l’objet ou le personnage peut sortir dufond pour se rapprocher du spectateur). De plus, l’adjectif employé par lenarrateur, « gigantesque », donne déjà un caractère monstrueux à cette vision.Enfin le réalisme de cettereprésentation est souligné par le complément circonstanciel de manière. Lenarrateur parle ensuite de ce fait comme d’une « apparition » qui luia causé « étonnement et terreur ». Pourtant l’évènement n’est pasréellement présenté comme surnaturel puisque le narrateur cherche à l’expliquerde manière rationnelle et même quasi scientifique en parlant desmatières : « le plâtre », « le chaux », « l’ammoniaque »,etc. Après cet épisode pour le moins étrange, même si le narrateur dit avoirsatisfait sa raison par son explication, le vocabulaire du surnaturel semblepeu à peu envahir le texte : « Pendantplusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat » ; « laterreur et l’horreur que m’inspirait l’animal avaient été accrues par une desplus parfaites chimères ». Petit à petit les évènements prennent une tournure inexplicable, lenarrateur le note : « je ne sais nicomment ni pourquoi cela eut lieu ».

Selon les dires du narrateur, c’est à nouveau sa femme qui remarque laforme étrange de la tache blanche du chat : « Ma femme avait appelé mon attention plus d’une fois sur le caractère dela tache blanche dont j’ai parlé ». Encore une fois le narrateur semble vouloir augmenter lecrédit des faits étranges qu’il rapporte en faisant intervenir l’observationd’une tierce personne. La tache, au départ sans forme, prend peu à peu la forme d’une imagetrès nette, celle du « gibet ». Le narrateur souligne le caractère trèsétrange de cette observation : « maraison s’efforça longtemps de considérer comme imaginaires [les degrésimperceptibles par lesquels la tache blanche prenait une netteté de contours]». Image de son premier chat pendu ou de sa sentence à venir, la tache du chatprend encore une fois la forme d’une apparition analeptique ou proleptique pourle moins étrange voire surnaturelle.

La dernière marque de surnaturel apparaît à la toute findu texte dans le cri qui permet au policier de retrouver le corps de sa femme.Le narrateur parle d’abord d’une « voix[qui lui] répondit du fond de la tombe ! – une plainte, d’abord voilée etentrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant ». Quelle est l’origine dece cri ? Son existence ne semble pas pouvoir être remise en doute puisque lespoliciers l’ont aussi entendu. Mais l’origine de ce cri est plus indéterminée encorepar la suite du récit : « bientôt,s’enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal etantihumain, – un hurlement, – un glapissement, moitié horreur et moitiétriomphe, – comme il en peut monter seulement de l’Enfer ». Aucuneexplication rationnelle n’est recherchée ici par le narrateur, il ne s’imaginepas que c’est le miaulement du chat qu’il a enfermé avec sa femme, il tirelui-même l’explication vers une origine surnaturelle. Il faut d’ailleursremarquer que le récit est parfois loin du récit de simples faits quepromettait le narrateur : « Monâme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une méchancetéhyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. »Le narrateur semble en effet parfois tirer de ce qui lui arrive des conclusionsd’un ordre métaphysique, loin de simples commentaires rationnels. Mais à quelmoment le narrateur est-il dans la simple observation et à partir de quand saplume et son imagination dérivent-elles ? Les faits rapportés sontétranges mais le narrateur est alcoolique (il le dit lui-même) et sembleparfois à la limite de la folie. Il est donc difficile de poser des limites àce quipeut être cru par le « lecteur impliqué », qui fait une lecture« au premier degré », auquel s’adresse le narrateur.

 

B-La fiabilité du narrateur ?

 

L’un des moyens les plus efficaces pour maintenirl’ambiguïté du récit est en effet d’apporter des doutes sur la fiabilité dunarrateur ; tant que le lecteur ne sait pas à quel point il peut se fieraux propos du je-narrateur, le doute subsiste. Poe utilise alors deux facteurspotentiels de mise en doute de son narrateur, d’abord par la maladie dont ilaffecte son personnage qui se dit lui-même alcoolique : « mon mal m’envahissait de plus en plus, – carquel mal est comparable à l’Alcool ! » ; « je rentrais au logis très-ivre ».Ce soupçon pèse tout au long du texte sur le personnage lorsqu’il est prisd’excès de violence, ou lorsqu’il voit des choses étranges : nous pouvonstoujours le soupçonner d’être ivre et d’avoir des hallucinations dues à un étatd’ébriété. Après son premier acte de cruauté il écrit : « Quand la raison me revint avec le matin » – il semble alorssouligner ici qu’il avait perdu la raison ; il s’agit alors de se demandersi cette perte serait due à l’alcool ou à une crise de folie passagère.

En effet, ce n’est pas le doute quant à son ébriété quiplane le plus sur le narrateur, ce qui pèse le plus sur sa crédibilité concernesa potentielle folie. Cette hypothèse est prégnante à plusieurs moments dans lerécit à travers des indices disséminés entre les lignes et qui nécessitent unelecture attentive. Elle est d’abord proposée au lecteur par antiphrase : « Cependant, je ne suis pas fou » affirmele narrateur dès le début ; mais dès cette affirmation le lecteur est endroit de s’interroger. En effet, elle semble sonner comme une antiphrase, ou dumoins sans aller aussi loin, cette affirmation semble entrer en contradiction avecun style d’écriture heurté. Les phrases courtes sont en effet très nombreuses,nous retrouvons parfois des phrases averbales, les virgules et les tirets semultiplient : « l’image duGIBET ! – oh ! lugubre et terrible machine ! machine d’Horreur et de Crime, –d’Agonie et de Mort ! ».

De même, la logique de ce narrateur semble pouvoir êtreremise en cause : « unesérie de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences, cesévénements m’ont terrifié, – m’ont torturé, – m’ont anéanti ». En voulantaffirmer à la fois la simplicité des évènement et pourtant leurs conséquences,le lecteur a l’impression d’une disproportion entre les causes et les effets,laquelle montre que le narrateur est perturbé dans sa logique. Mais encore cesont les propos du narrateur qui peuvent prêter à confusion ; pourexpliquer et excuser son vice et son alcoolisme le narrateur parle de « l’opération du Démon Intempérance» ; à nouveau lorsqu’il est pris d’une crise de violence il écrit : «une fureur de démon s’empara soudainementde moi ». La convocation de ces entités surnaturelles pour justifier sadémence et ses crises de violence rapproche le personnage du statut de fou etd’une maladie mentale, la schizophrénie. De même, l’écart temporel entre les deux voix porte le narrateur à sedistancier de lui-même, à voir ses actes de l’époque comme hors de lui,comme un spectateur qui se regarderait agir de l’extérieur, ce qui a pour effetde pousser à percevoir chez lui une double personnalité.

Par comparaison lenarrateur se montre lui-même commeun esprit agité : « quelqueintelligence plus calme, plus logique, et beaucoup moins excitable que lamienne », et le style du texte montre une émotivité exacerbée de cenarrateur qui écrit pourtant avec distance ; l’auteur l’indique au lecteurpar la multiplication des phrases exclamatives : « je ne connaissais plus la béatitude du repos, ni le jour ni la nuit !» ; « oui, je dormis avec le poidsde ce meurtre sur l’âme ! » ; « Je ne le verrais donc plus jamais ! Mon bonheur était suprême ! », etc.Enfin, à la fin de la nouvelle, lorsqu’il entend le cri « antihumain », lenarrateur écrit : « Vous dire mespensées, ce serait folie » – le prendrait-on alors tout à fait pour unfou si l’on connaissait le fond de ses pensées ?

 

C-Art de l’ambiguïté

 

L’écriture fantastique de Poe dans cette nouvelle reposesur l’art de l’ambiguïté, sur un narrateur dont on ne sait rien et sur qui pourtanttout le récit repose (le récit est totalement en focalisation interne, on nesait rien des pensées de sa femme, des policiers ou autres). Le lecteur hésitealors sur la question de la fiabilité du narrateur et oscille entre lacertitude d’un narrateur cruel et pervers et celle d’un homme qui regrette sonacte et écrit pour se « confesser ».

Le lecteur a en effet une certitude : si on ne sauraitse prononcer sur sa folie, il est certain qu’il s’agit d’un homme cruel et pervers, en perted’humanité au moment de ses actes passés. En perte d’humanité car il devient « plus morne, plus irritable, plus insoucieuxdes sentiments des autres » ; il perd peu à peu l’empathiecaractéristique de l’être humain, et semble perdre un autre attribut proprementhumain, le langage : « Je me permisd’employer un langage brutal à l’égard de ma femme », et en arrive àune violence évidente : « À lalongue, je lui infligeai même des violences personnelles ». Ladégradation du personnage est alors brutale et évidente ; même avec sesanimaux, il passe de la négligence à la maltraitance en une phrase. Il tombe peu à peudans la cruauté et la perversité car il semble ne pas éprouver de remordsd’abord à maltraiter ses animaux : « je n’éprouvais aucun scrupule à maltraiter les lapins, le singe et mêmele chien », puis ensuite son chat« insensiblement ». Enfin lorsqu’il tue son épouse, il aconscience de l’horreur de son meurtre mais agit tout de même avec sang-froidpour ne pas se faire prendre : « jeme mis immédiatement et très-délibérément en mesure de cacher le corps »,et après cela il dort très profondément sans une once de remords. La culpabilité proprementhumaine ne semble pas habiter ce personnage et c’est pour lui un sentiment detriomphe qui prime.

Pourtant, en contraste avec la cruauté, le sang-froid,l’insensibilité qui caractérisent le personnage tout au long de ses actionspassées, le récit au présent fait état de regrets et de hontes : « je rougis de le confesser » ;« Je rougis, je brûle, je frissonneen écrivant cette damnable atrocité », etc. S’agit-il alors pour cethomme de se confesser comme il le dit, pour « décharger son âme » etainsi faire pénitence ? L’ambiguïté demeure sur la fiabilitéd’un tel personnage.

Nous ne pouvons pas percevoir dans cette nouvelle unefrontière tangible entre ce qui relèverait du monde réel et du surnaturel,entre ce qui est feint et ce qui est vrai. Cette frontière est poreuse et lelecteur bascule d’un monde à l’autre sans vraiment pouvoir dire pourquoi, quandni comment.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le doute demeure : l’hésitation propre au fantastique >