Le diable au corps

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Raymond Radiguet

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1903 : Raymond Radiguet naît à
Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne). Son père, Maurice Radiguet (1866-1941), est un dessinateur assez célèbre, surnommé Rad,
versé dans la caricature. Raymond étudie au lycée Charlemagne, où il ne brille pas. Il lit énormément en revanche, les classiques et ceux qui le
deviendront, comme Proust. Alors qu’il n’a que quatorze ans, il entretient une liaison d’un an avec Alice, une jeune femme récemment mariée,
voisine de ses parents, dont le mari se trouve alors au front.

1918 : Le jeune homme, qui faisait déjà l’école buissonnière, abandonne ses études, avec pour projet
de collaborer avec des journaux. Il
écrit ainsi pour L’Éveil, L’Heure, se fait secrétaire pour l’hebdomadaire
satirique Le Rire pour lequel dessine
son père, tente de faire publier des poèmes écrits sous le pseudonyme de
Raymond Rajky et fréquente les milieux de Montmartre et Montparnasse.

1919 : Au printemps, un matin, il se rend chez Jean Cocteau (1889-1963) (les deux hommes se sont croisés
auparavant mais leur véritable rencontre date de cette année-là), lequel se
prend d’affection pour lui, admire son talent
précoce
, et va devenir son guide au sein du tout-Paris, son Pygmalion. Radiguet rencontre notamment
les compositeurs Erik Satie et Francis Poulenc, les écrivains Max Jacob, Pierre
Reverdy et Paul Morand, et les peintres Modigliani, Picasso et Jean Hugo. Débute
entre Radiguet et Cocteau une grande émulation
littéraire
. Cocteau dira qu’il fut certes un maître pour lui, mais surtout
son élève. C’est le jeune homme qui par exemple a invité Cocteau à revisiter
les grands mythes, ce qu’il fit en commençant par Antigone (suivront Orphée,
Œdipe). Lors d’une interview télévisée, Cocteau dira que les écrivains qui
rencontraient Radiguet ne considéraient jamais le jeune homme « comme un
gosse », mais l’écoutaient comme un maître. Radiguet se montre par contre
très indiscipliné et Cocteau l’aide
à se canaliser. Attiré physiquement seulement par les femmes, le jeune écrivain
ne sera cependant pas l’amant de son aîné. Il commence à écrire Le Diable au corps à
la fin de l’année. Il collabore également aux revues Littérature d’André Breton et Dada
de Tristan Tzara.

1920 : Raymond Radiguet continue de multiplier les projets. S’il prend ses
distances avec Breton et Tzara, comme Cocteau, il collabore avec celui-ci au
livret d’un opéra-comique, Paul et
Virginie
, projet avorté en raison de la mort d’Erik Satie qui devait en composer
la partition. Son recueil de poèmes Les Joues en feu paraît cette
année-là, illustré par Jean Hugo. Il comprend des textes écrits entre quatorze
et dix-huit ans. La manière du jeune
poète y apparaît naturelle, sans
grand souci littéraire. S’il place lui-même sa poésie sous l’égide de la
« pudeur » et de la
« cachotterie », selon ses
mots, elle alterne entre une grande sensibilité et une apparence de dureté
extrême. Le recueil sera réédité par Bernard Grasset en 1925, additionné de
quelques inédits.

1921 : La courte comédie en deux
actes Les Pélican [sic ; il s’agit d’un nom de famille], écrite
en 1919, paraît aux éditions de la Galerie Simon. Elle est créée au Théâtre
Michel la même année accompagnée d’une musique de Georges Auric. Le jeune homme
présente aussi cette année-là, en collaboration avec Cocteau et Poulenc, Le
Gendarme incompris
. Radiguet et Cocteau ont composé la pièce un soir,
en trois heures de temps, comme un défi, lors d’un séjour à la mer. Cette pièce
anticléricale met en scène un
gendarme absurdement prétentieux. La presse tenta dès le lendemain de sa
création de la démolir. Les deux auteurs se feront un plaisir de révéler que le
texte du gendarme est entièrement issu des Divagations
de Mallarmé. De nombreux indices
signalant la parodie du poète
parsèment en outre l’œuvre, mais aucun critique ne les releva. Cette année-là, Radiguet
écrit également la nouvelle Denise, dont cent douze exemplaires
paraîtront aux Éditions de la Galerie Simon en 1926, illustrés de cinq
lithographies par Jean Gris. Outre Les
Pélican
, paraît également un nouveau recueil
de poèmes
, Devoirs de vacances.

1922 : Radiguet travaille à son nouveau roman, Le Bal du Comte d’Orgel,
lors de vacances au Lavandou (Var), lieu de séjour fréquent de Cocteau. Il
collabore alors avec Le Gaulois et la
revue littéraire Les Feuilles libres.
Cette année-là, même s’il a déjà signé le contrat avec Grasset pour Le Diable au corps, il doit en remanier
le manuscrit. Avec Cocteau, à la fin de l’année, il assiste aux funérailles de
Marcel Proust.

1923 : Le Diable au corps paraît chez Bernard Grasset, qui organise
une campagne de publicité de grande
ampleur
, laquelle sera jugée par la critique de mauvais goût. Grasset emploie
le nouveau média des actualités cinématographiques, et défend par avance le
roman des reproches d’immoralité. La sortie du roman est accompagnée d’un
article de Radiguet dans Les Nouvelles
littéraires
, où il défend lui aussi son roman des accusations de cynisme et
assure qu’il s’agit d’une fausse
biographie
. L’intrigue du roman est bien connue : en 1918, François, un lycéen de seize ans laissé très libre par des parents
indulgents, s’éprend de Marthe, de
deux ans son aînée, mariée à un soldat
sur le front. Bientôt, le couple vit quasiment sous le même toit et multiplie
les imprudences. Marthe tombe enceinte ; François l’abandonne. Ce jeune
homme qui s’exprime à la première personne fait preuve d’une grande sensibilité dans l’analyse de ses sentiments, d’une grande honnêteté dans l’exposé de ses faiblesses, mais il apparaît qu’il n’a
qu’une âme d’enfant, quand
l’aventure qu’il vit demandait un homme, si bien qu’il laisse Marthe mourir,
peu après la naissance de l’enfant, sans avoir eu le courage de la rejoindre.
Le récit, antiromantique et antirhétorique, d’une grande simplicité, est rédigé dans un style parfaitement sobre. Cocteau admirait particulièrement chez Radiguet sa volonté
de ne pas être original. Plutôt qu’un roman de mœurs, l’auteur avait dit son
intention de livrer la psychologie d’un
jeune homme
.

Ce premier roman vaudra au jeune écrivain non
seulement un grand succès, mais
aussi des félicitations de ses pairs, de Max Jacob et Paul Valéry notamment. Une
traduction anglaise paraîtra rapidement aux États-Unis. C’est surtout la droite
nationaliste qui s’attaque au roman, dont l’aspect scandaleux vaut à Radiguet
des comparaisons avec Laclos.

Raymond Radiguet travaillait encore au Bal du comte d’Orgel et classait ses
poèmes avant de mourir cette
année-là à l’âge de vingt ans, à
Paris, d’une fièvre typhoïde diagnostiquée tardivement. Sa carrière aura donc été météorique.

1924 : Peu après la mort de l’auteur, paraît Le Bal du comte d’Orgel,
un nouveau roman pétri d’analyses
psychologiques
mais à l’intrigue plus simple encore et au style plus aride que dans le précédent. Le héros, François, qui vit avec sa
mère, est suffisamment riche pour ne pas travailler. Au théâtre, il fait la
connaissance du comte Anne d’Orgel, un vieil aristocrate pittoresque dont la
vie tourne autour de devoirs mondains. Il y fait entrer François, qui fait la
connaissance de sa jeune femme. Dès lors va commencer une lutte contre leur passion menée par les deux jeunes gens, qui comptent
faire primer loyauté et sens du devoir sur leurs sentiments. Le
drame, ici, est donc tout intérieur, et peu de choses adviennent
réellement. Cette fois, l’œuvre est comparée à La Princesse de Clèves, et une unanimité critique accueille ce
récit déconcertant de chasteté.

 

 

« Ses deux mains s’accrochaient à mon cou ; elles ne se
seraient pas accrochées plus furieusement dans un naufrage. Et je ne comprenais
pas si elle voulait que je la sauve, ou bien que je me noie avec elle. »

 

« Il faut pourtant, me
disais-je, que l’amour offre de grands avantages puisque tous les hommes
remettent leur liberté entre ses mains. Je souhaitais d’être vite assez fort
pour me passer d’amour et, ainsi, n’avoir à sacrifier aucun de mes désirs.
J’ignorais que servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi par
son cœur que l’esclave de ses sens. »

 

Raymond
Radiguet, Le Diable au corps, 1923

 

« Nul sourire n’efface ce qu’imprime la souffrance sur un visage.
Ce ne sont pas des rides : le regard est pareil. Un homme qui a souffert
n’a pas forcément vieilli. La transformation est plus profonde. »

 

« Les personnes à qui
les caricatures parlent mieux qu’un dessin trouvaient meilleur air à sa sœur
qu’au comte. »

 

« On pouvait donc être
fort surpris des extraordinaires mensonges du Comte d’Orgel, destinés à
souligner sa gloire certaine. Mais pour lui mensonge n’était pas mensonge ;
il ne s’agissait que de frapper l’imagination. Mentir c’était parler en images,
grossir certaines finesses aux yeux des gens qu’il jugeait moins fins que lui,
moins aptes aux nuances. »

 

Raymond Radiguet, Le Bal du comte d’Orgel, 1924

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Raymond Radiguet >