Le grand troupeau

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Résumé

En août 1914, la mobilisation générale appelle les hommes sous les drapeaux, jusque dans les plus petits villages et sur les plateaux où paissent les grands troupeaux de moutons. Un jour, à Valensole, non loin de Manosque, une rumeur sourde appelle les habitants sur le pas de leur porte, et les fait descendre vers la route où passe un immense troupeau, mené par un fort bélier au ventre sanglant, et guidé par trois bergers seulement. Pendant des heures le flot des bêtes coule sous le regard des gens du village, rassemblées par les trois derniers pâtres, car tous les autres sont partis à la guerre, ont rejoint cet autre grand troupeau, mais fait d’hommes que l’on mène à la boucherie. Ce soir-là, alors que bêtes et hommes, exténués, font halte pour la nuit, le berger Thomas confie son beau bélier blessé au papé, le grand-père d’Olivier Chabrand. Qu’il le garde, le temps que l’animal soit remis de ses blessures, et que les hommes soient revenus de leur folie. Il reviendra le chercher, un jour.

Le narrateur porte alternativement son regard sur le village, ceux qui sont restés à l’arrière – les moins valides, les vieux, les femmes et les enfants –, et ceux qui sont partis. Ce sont deux mondes, deux sphères qui vivent deux réalités différentes mais partagent un même chagrin. Joseph a quitté la maison et a laissé derrière lui sa femme, Julia, sa sœur Madeleine et son père. Ce qu’il vit est indicible, c’est une suite de drames sanglants qui le bouleversent au plus profond de son être. Ainsi, tout un jour et toute une nuit, il veille deux camarades blessés, attendant une voiture qui doit venir les ramasser – on le leur a promis –, et qui jamais ne viendra. Il calme la peur de son camarade Jules, lui parle comme à un enfant, tandis que la vie coule hors de lui par sa blessure qui putréfie la chair vivante. Il finit par s’effondrer, terrassé par la fatigue, et s’éveille juste à temps pour assister Jules dans sa douloureuse agonie.

À la ferme, Julia et Madeleine l’ont remplacé pour les dures tâches qui incombent au travailleur. Julia est une femme pleine de vie, riche d’un sang puissant qui crie sa frustration depuis que son homme est au loin. Elle a eu si peu de temps pour le connaître ! Les rares lettres que le soldat envoie ne remplacent pas son corps solide et rassurant. La nature tout entière chante l’amour ; les herbes et les bêtes charrient de puissants parfums qui la troublent jusqu’à lui faire perdre le sens. Elle est fidèle et lutte contre cet instinct qui l’attire vers l’homme, comme lorsque l’apprenti du boucher venu tuer une truie éveille en elle des désirs interdits. En désespoir de cause, elle tentera d’éteindre le feu qui la dévore en s’offrant à Toine, le déserteur revenu de la guerre qui se cache dans la colline. Madeleine, elle, est plus jeune, et son cœur s’éveille à peine à l’amour. Celui qu’elle aime, Olivier, va partir lui aussi, et son frère Joseph voit cette amourette d’un mauvais œil.

Bientôt, le maire de Valensole commence à visiter les familles pour annoncer les premiers morts. Les vieux pleurent leurs petits, les femmes leurs hommes, les enfants contemplent à table la place vide où s’asseyait le père. Ainsi, Félicie et Albéric apprennent que leur Arthur a été tué. On organise une veillée funèbre, sans le corps d’Arthur, resté là-haut dans les brumes froides et humides. C’est une grosse poignée de sel qui le représente, et le village se rassemble chez les parents pour assister à un rite chrétien aux relents de paganisme. Olivier est présent bien qu’il doive partir le soir même. Il a revêtu son uniforme et son regard croise celui de Madeleine. Ils échangent un silencieux au revoir, avant que le soldat ne prenne la route, à pied, accompagné jusqu’à la rivière par le papé.

Tout de suite le jeune provençal découvre la peur et l’horreur, et son unité est massacrée : il ne sont plus que trois vivants. Parfois une bouffée d’air frais dégage son esprit, comme lorsqu’il croise la route de Regotaz, un gars dont le métier est de soigner les arbres, et dont le cœur saigne quand il voit ses arbres tant aimés ravagés par les obus. On tire, il doit s’abriter, les chairs volent, les blessés au ventre ouvert par la mitraille comme par une faux tiennent leurs entrailles à pleines mains. Les cris, les odeurs fétides, le sang chaud qui coule et qui caille en vastes flaques, le ciel rougi par l’orage de feu qui tombe sans trêve ni fatigue, voilà le quotidien d’Olivier. Les quelques jours de repos à l’arrière, quand on relève la troupe, passés en compagnie d’un capitaine qui, lentement, devient fou, et du camarade la Poule, lui permettent de tenir. Et puis, après des mois, il y a la permission, qui le ramène pour quelques jours parmi les siens, vêtu de son nouvel uniforme bleu horizon. Il retrouve Madeleine, elle se donne à lui, pleine d’un amour pur et bon comme du bon pain. Pour quelque temps seulement il aura rejoint le monde des hommes.

Pendant ce temps, on mobilise tout le monde, même les ventripotents, même les myopes, même les malades. L’insatiable bouche de feu réclame de nouvelles victimes. Joseph est blessé, il découvre l’enfer des postes de secours où un chirurgien épuisé tranche dans la chair vive tandis que les moribonds s’entassent. À Valensole, un autre drame se joue : Madeleine est enceinte, et elle n’est pas mariée. En ce temps-là, c’est le déshonneur assuré pour la famille. Et que dira Joseph ! Alors Julia lui donne les herbes que broutent les chèvres qui veulent perdre leur petit, elle lui plaque des cataplasmes caustiques sur la chair, elle lui donne des coups de pied dans le ventre, mais rien n’y fait : une petite fille va naître, vivante mais les jambes mortes. Quant à Joseph, on lui a coupé le bras. Il n’étreindra plus Julia, il ne pourra plus semer le blé comme avant, il ne sera plus que la moitié de l’homme qu’il était. Mais au moins il revient vivant.

Quant à Olivier, il lui sera donné d’aller au bout de ce qu’on peut voir : il va connaître Verdun, Santerre, il va vivre l’écœurante promiscuité des tranchées, il marchera au bord de la folie quand le fantôme de Regotaz lui apportera une pomme de pin. Nulle échappatoire, nul espoir, la mort assurée, à moins d’agir et de ne plus subir, fût-ce au prix d’un sacrifice : au cœur de la bataille du mont Kemmel, en Belgique, Olivier tend la main devant le fusil de la Poule qui, d’un coup de feu, lui arrache deux doigts. La guerre va enfin finir, et les hommes vont rentrer. La sérénité revient sur Valensole. Un soir, le berger Thomas vient reprendre son bélier guéri, alors que Madeleine donne naissance à un beau garçon, symbole de la vie qui reprend ses droits. Le temps du grand troupeau est révolu.

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