Le grand troupeau

par

La guerre vue de la Provence

Au-delà de la guerre vécue et vue du front, Jean Giono va s'inspirer de sa propre expérience de la guerre, en Provence, et va s'intéresser, ce qui est relativement rare dans ce type de littérature et dans les œuvres à caractère historique, à la situation de ceux qui sont restés au pays, c'est à dire là où les populations qui ne combattent pas doivent rester de longues années sans les leurs et dans des conditions difficiles. Ceux qui restent là-bas étant bien souvent des femmes désœuvrées qui sont dans l’attente des leurs. Ces dernières ont souvent dû travailler très dur, que ce soit à la terre en milieu rural, ou à l'usine d'armement dans les milieux citadins pour remplacer les hommes qui y travaillaient d'habitude et qui sont partis au combat. Il n'y a donc pas que sur les champs de bataille et au front que la guerre a sévi. Il s'intéresse à la situation en Provence, au travers de deux jeunes femmes, Julia et Madeleine, qui vont devoir vivre, s'occuper des affaires courantes, ayant à chaque instant la crainte de ne jamais revoir ceux qu'elles aiment. Chaque jour apportera ses bonnes ou mauvaises nouvelles, son lot de peurs, de manque et d'absence. À chaque nouveau convoi d'hommes en âge pour le front, ce sont de nouvelles larmes qui sont versées. D'ailleurs, elles ont aussi peur d'être attaquées, qu'un jour le village soit envahi et que personne ne puisse les aider : '' Comment se défendraient-ils tous ?'' se demandent les jeunes femmes, en pensant aux enfants, aux vieillards…

L'intrigue principale va donc prendre pour scène la Provence, ce n'est pas un hasard car c'est la région natale de l'auteur, dans la localité de sa ville de naissance, autour de Manosque. Le petit village a vu tous ses hommes partir pour la guerre, d'où la métaphore du titre Le grand troupeau : ces hommes seront menés à bord de voitures tirées par des chevaux par les chemins de terre, puis en train en direction du front, pourtant un jour qui ressemble aux autres '' l'air jaune, tout doré, à moitié chaud à moitié froid '' classique de la Provence. Ces hommes sont donc comparés à des animaux, des bœufs, des moutons, très nombreux, menés par un berger vers un seul et même endroit, la guerre qui s'apparente à un abattoir pour une grande partie de ces soldats.

Au village, les habitants vont, peu de temps après le départ des hommes, entendre un bruit continu, et inconnu, qui s'il n'est pas désagréable au premier abord, le devient du fait de sa constance, et de la mauvaise odeur qui l'accompagne. Le narrateur compare ce bruit à celui que ferait un ruisseau s'il passait entre les maisons du village. On découvre ensuite que ce bruit, et cette odeur proviennent des hauteurs, des collines où les derniers hommes, souvent trop âgés pour combattre sont allés réfugier les moutons qui restent, les troupeaux dans les montagnes avant de les garder à l'abri des éventuels pillages. Ces moutons sont donc privés de liberté, devront lutter contre la fatigue et la faim durant quatre ans, en attendant la paix. Le parallèle entre les animaux et les hommes apparaît une nouvelle fois. Le départ des moutons pour les montagnes : '' Le vieux berger était déjà loin, là-bas dans la pente. Ca suivait tout lentement derrière lui. C'était des bêtes de taille presque égale serrées flanc à flanc, comme des vagues de boue, et, dans leur laine il y avait de grosses abeilles de la montagne prisonnières, mortes ou vivantes. Il y avait des fleurs et des épines ; il y avait de l'herbe toute verte entrelacée aux jambes. Il y avait un gros rat qui marchait en trébuchant sur le dos des moutons. ''

Logiquement, si les hommes sont partis au front, il ne reste plus que leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs, leurs amies, et les enfants, ainsi que les hommes trop vieux pour aller au combat. Elles vont devoir s'atteler aux taches habituellement (en temps de paix) dévolues aux hommes afin de faire tourner le village et de permettre la survie de tous. Car ils doivent vivre, ou du moins survivre sans eux, et continuer à faire ce qu'ils faisaient avant. Ainsi, la narration fera défiler les saisons, les récoltes, le temps long de ces quatre années pour les familles sans nouvelles ou presque du front (notamment du fait de la censure), ce qui constituera une réelle souffrance pour les femmes pensant à '' leurs hommes '' qui combattent, ces hommes qu'elles aiment et qui leur manquent, illustrée par l'image amère du lit avec une place vide. Évidemment, ces femmes ont peur de ne jamais voir revenir leurs maris.

Mais à côté de la peur, il y a l'espoir : les deux figures féminines que sont Julia et Madeleine sont deux femmes pleines d'énergie, d'envie, et représentent l'espoir, car tout ce travail, au-delà des fruits qu'il rapporte, les occupe, leur permet de s'épanouir tant bien que mal dans une activité et ne plus penser à la mort car il y a dans le roman, même s'ils sont rares, des moments de joie.

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