Le Jour du chien

par

La thématique de l'abandon

L’abandon sous toutes ses formes est à l’honneur dans ce roman : selon chacun des personnages, il revêt une allure différente mais reste le même bagage de douleur et de déception pour tous.

1. L’abandon familial

Pour le camionneur, le chien va être le symbole de l’abandon qu’il a connu avec tour à tour sa famille et sa femme. Lui qui rêve d’une vie de famille unie, remplie de joie et de douceur, il doit se contenter des histoires qu’il invente le long des routes, alors qu’il sillonne le pays pour se rendre dans des abattoirs. Ce grand rêveur reste malgré tout optimiste face à sa situation, probablement un des seuls à accepter sa condition : « Moi mes parents m’ont abandonné. Puis basta. Parce qu’une fois que c’est fait, où est le problème ? Il n’y en a pas, voilà. On suit une ligne droite, comme ce chien qui courait après une voiture invisible ».

Même si le sujet de l’abandon familial, grave, est traité avec une certaine désinvolture, il ne s’agit que d’une façade. Le lecteur se trouve d’autant plus touché par le camionneur qu’il s’agit d’un être sensible, bien loin des stéréotypes. À travers lui, Caroline Lamarche nous montre qu’il n’existe ni sexe, ni éducation, ni métier qui nous conditionne et nous empêche de ressentir les choses.

2. L’abandon religieux

À travers le personne du prêtre, c’est de l’abandon de Dieu ou bien de celui de la foi qui est traité. En effet, quand Jean rencontre Sophie, son cœur est pris au piège et il se sent trahir peu à peu sa foi en tentant de la retrouver chaque dimanche après la messe et en allant visiter les bibliothèques voisines pour la croiser, quand elle ne vient plus. De nombreuses références bibliques sont faites, notamment pour parler de cet abandon. L’abbé Jean compare son calvaire à celui de Jacob contre l’Ange, et depuis longtemps il cherche qui il est. L’apparition du chien sera sa révélation : « un chien fou, un chien perdu, un chien galopant, la mort aux trousse, voilà ce que je suis. »

En aimant Sophie, il s’est perdu et il court sans retour possible vers sa perte. La foi religieuse est une chose mystérieuse et complexe, qui peut être ébranlée par un simple événement, même chez les plus fervents pratiquants. L’auteur nous fait comprendre qu’en tant qu’humain, nous sommes tous faillibles, rien ne nous met jamais vraiment à l’abri de ce genre de revirements.

3. L’abandon amoureux

Le troisième chapitre concerne la perte amoureuse, bien qu’à cet abandon se mêle une crainte de l’abandon plus lointaine, plus profonde. La jeune femme que nous suivons est si terrifiée à l’idée d’être abandonnée, de souffrir à cause de ceux qu’elle aime, qu’elle préfère les quitter avant que la fin n’approche. En adoptant cette attitude, elle tente de se préserver mais se fait la cause des ruptures : « je vais seule, refusant de m’apitoyer sur mon sort, me répétant que je l’ai choisi, réflexion qui est censée cautériser sur le champ toutes les plaies. J’ai choisi de te quitter. » Face à l’amour, la jeune femme à une attitude très cynique, glaciale : il est la cause de ses malheurs, il est le « fossoyeur de [sa] raison, de [son] humour, de [sa] vie même. » Et ce chien abandonné lui rappelle sa propre condition, et ce qu’elle fait sans fin aux autres.

Son attitude n’a rien d’exceptionnel ; beaucoup préfèrent partir, s’enfuir face au bonheur, de peur d’être par la suite blessé, abandonné. Le cynisme à la fin de cette nouvelle amène le lecteur à réfléchir et à observer avec un plus grand recul l’attitude de crainte perpétuelle qu’adopte la jeune femme, l’empêchant finalement de vivre.

4. L’abandon social

Phil se sent rejeté de tous : de son père, qui lui reproche son homosexualité, de sa patronne, qui n’approuve pas sa façon d’être et jalouse de sa créativité, ainsi que de ses amis, avec qui il a la sensation d’une amitié à sens unique. Il est toujours là pour les autres mais personne n’est jamais là pour lui. Pour se sentir de nouveau vivre au sein de la société, pour pouvoir démentir ce sentiment d’abandon qui l’envahit, Phil se rapproche dangereusement de la mort en frôlant les voitures le long des autoroutes sur son vélo.

À travers ce personnage, l’auteur critique la société et plus précisément l’attitude qu’elle adopte face aux individus qui n’entrent pas dans les normes de réussite. Ainsi, le chômage et le rejet dont sont souvent victimes les personnes homosexuelles sont les deux thèmes du chapitre : différents, ils sont mis en marge de la société, un peu à la manière des pestiférés d’autrefois. Plutôt que de leur tendre la main, on les abandonne, un peu comme l’est ce chien qui court sur le côté de la route, seul, sans cesse dépassé par ceux qui s’en sortent dans la vie.

5. L’abandon physique et psychique

Nous pouvons ici coupler les deux derniers chapitres du roman de Caroline Lamarche. En réunissant mère et fille, nous pouvons mettre en lumière les conséquences que peut avoir la mort d’un être cher. Le cancer qui a emporté Nico, père et mari, a laissé un grand vide dans la famille. De cet abandon physique, comme le perçoit sa femme : « J’emploie le terme à dessein. Délaissée par son mari, abandonnée », s’ensuit un abandon psychologique, pour les deux femmes. Mais chacune le vit à sa manière.

La mère d’Anne se délaisse elle-même et abandonne tous ceux qui lui rappellent Nico. Plutôt que de s’occuper d’elle, elle aide les autres veuves, enterrant ses sentiments. Mais en agissant ainsi, elle a abandonné toute son énergie, toute son envie de vivre ; comme son mari avant de mourir, tout lui est égal : « Il n’y a rien à faire. » C’est la grande phrase de cet avant-dernier chapitre – comme si la vie ne valait pas la peine qu’on se batte pour elle puisqu’il n’y a rien à faire. Sa fille dit même d’elle qu’elle se regarde dans le miroir comme pour s’assurer qu’elle est bien en vie : « Simplement on dirait qu’elle doit s’assurer qu’elle vit encore, tout le temps. »

Anne quant à elle comble le vide laissé par son père en se remplissant de nourriture. En agissant ainsi, elle abandonne son corps, son enveloppe, mais elle laisse également toute volonté mentale la quitter. C’est un cri de détresse que personne n’entend : elle tente de lutter contre ses goinfreries intempestives mais son esprit n’est pas assez fort. Elle n’attend qu’une main tendue pour sortir de l’abîme dans lequel elle sombre petit à petit : « Moi, je voudrais un grand malheur pour simplifier les choses, afin que quelqu’un s’intéresse à moi […] Je voudrais qu’on m’aide à dormir, à faire taire mon cœur quand je me mets au lit ». La détresse des deux femmes est profonde. Il semble qu’on nous montre que quand l’abandon provient de soi, il est plus difficile de s’en sortir. Il faut faire un travail énorme sur soi-même pour décider de reprendre le contrôle car au fond, même si une main tendue est là pour nous secourir, il n’y a que nous qui puissions vraiment effectuer ce travail. Peut-être est-ce parce que c’est le sentiment le plus difficile que l’homme puisse connaître que ces dernières histoires sont les plus touchantes. Plus profondément encore qu’à l’occasion des autres chapitres, le lecteur est susceptible d’être touché, de se sentir concerné par les sentiments de ces deux femmes.

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