Le maître et Marguerite

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Mikhaïl Boulgakov

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1891 : Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov naît
à Kiev (Empire russe, actuellement
en Ukraine) dans une famille de l’intelligentsia
qui s’accommode du tsarisme : son père est maître de conférence
d’histoire des religions occidentales, et sa mère a été enseignante. Mikhaïl
fait son lycée et ses études de médecine
à Kiev ; il obtient son diplôme en 1916. Il est dans sa jeunesse amateur
de théâtre et d’opéra et ses opinions sont monarchistes et libérales. Jeune
diplômé, il s’enrôle comme médecin volontaire avec la Croix-Rouge, puis il est
affecté à l’hôpital civil d’un petit
village
de la province de Smolensk,
où la charge de travail est accablante. Il est muté en 1917 à l’hôpital de
Viazma, dans la même province, où il a plus de temps pour écrire. À la suite
d’une réaction allergique qui nécessite des administrations de morphine, il connaît à cette époque un épisode de toxicomanie. En 1918, il ose
ouvrir à Kiev, dans la toute jeune
République populaire ukrainienne, un cabinet
de
vénérologie. Il est alors
témoin des diverses luttes de pouvoir, des violences et notamment des crimes
antisémites commis dans la ville. En 1919 il est réquisitionné comme médecin dans l’Armée blanche. À cette époque, il publie un article pessimiste et
violemment antibolchevique.

1920 : Boulgakov, installé à Vladikavkaz
dans le Nord-Caucase, abandonne la médecine avec son passé de
blanc pour embrasser la littérature.
Il travaille au département littérature de la sous-section des Arts de la ville,
dirigera celle du théâtre, et présente des spectacles au nouveau théâtre soviétique qui vient d’être
inauguré. Il multiplie les activités : débats, soirées culturelles, critique
littéraire et théâtrale. Il fait jouer des pièces rapidement écrites et connaît
un certain succès. Après une polémique, à l’issue de laquelle il est considéré
comme un bourgeois, un blanc, il quitte Vladikavkaz et rejoint Moscou en 1921. Il y enchaînera les travaux
alimentaires
avec l’ambition affirmée
de devenir un grand écrivain. À
trente ans, il n’est encore qu’un obscur
débutant
en littérature, et la censure
complique sa tâche. Il publie divers textes dans des revues, notamment des récits humoristiques
dans
Goudok, se fait un nom dans le journalisme satirique, genre alors en
vogue, et noue des relations avec d’autres écrivains. Il se fait notamment
remarquer par Zamiatine.

1924 : En décembre et jusqu’en octobre 1925 La Garde blanche paraît
en partie en feuilleton dans la revue littéraire Rossia, qui connaît un coup d’arrêt avant la fin de la publication.
Boulgakov mêle dans ce roman l’intimité d’une famille, les Tourbine, aux évènements historiques de la fin de 1918. Alors que la Première Guerre mondiale s’achève et que la
famille aspire à la paix, la guerre
civile
gronde, et les régiments allemands qui quittent Kiev vont laisser
place à diverses forces d’opposition. Le récit, qui ne s’attarde pas sur les
combats, expose la lâcheté des uns –
responsables politiques et militaires – et la cruauté des autres (crimes antisémites, etc.). Alors que le
gouverneur de la ville, bientôt imité de son état-major, quitte Kiev, les
chances de la « garde blanche » – c’est-à-dire les troupes tsaristes – apparaissent bien
maigres dans la lutte qui se déclenche avec l’armée communiste des bolcheviks, l’armée nationaliste de Simon Petlioura et les troupes anarchistes. Boulgakov fait ainsi le portrait d’une Russie agonisante, d’une renonciation à un passé à jamais perdu,
qu’il décrit avec une certaine nostalgie.

1925 : La nouvelle Les Œufs du destin, écrite en peu de
temps alors que l’écrivain connaît des problèmes d’argent, paraît en février
dans la revue littéraire Niedra. À
Moscou, en 1928, un éminent zoologue,
spécialiste des amphibiens, fait par hasard une étrange découverte : grâce
à un rayon rouge, il parvient à
accroître en très peu de temps le nombre, la taille et l’agressivité d’amibes.
Il reproduit avec succès l’expérience sur des têtards et bientôt tout Moscou
bruisse de la découverte. Le professeur reçoit la visite de journalistes, d’un espion
même, et l’expérience, reproduite par erreur et de manière précipitée, dans le
cadre d’une épidémie de peste aviaire, sur des œufs de serpents, de crocodiles
et d’autruches, va donner lieu à une catastrophe de grande ampleur et des
scènes de panique dans la capitale. Plus tard dans l’année, cette nouvelle de science-fiction, mettant en lumière les
dangers d’une science sans conscience, clairement inspirée de
H. G. Wells, prendra place dans le recueil Endiablade.
Celui-ci sera confisqué et retiré des librairies, tandis que Boulgakov est catalogué – et le sera sa vie durant –
comme « garde blanc ».

La nouvelle Cœur de chien, écrite la même année,
met en scène une nouvelle figure de scientifique, Preobrajenski, spécialiste du
rajeunissement, qui fait l’expérience de greffer
une hypophyse et des testicules humains sur un chien errant. Celui-ci se transforme
progressivement en homme jusqu’à devenir un ivrogne grossier, allégorie du
nouvel homme russe communiste. Le chirurgien cumule les problèmes :
l’homme-chien sème la discorde, le nouveau comité d’administration de son
immeuble lui fait des difficultés sur l’espace qu’occupe son appartement, et il
est harcelé par des comités et commissions étatiques qui s’intéressent
à son expérience. Il se voit en outre dénoncé
pour propos contre-révolutionnaires
. Dans cette nouvelle se mêlent, comme
souvent chez Boulgakov, fantastique,
folie, satire et dérision, pour
mettre en lumière la réalité
cauchemardesque
et les tracas de la vie soviétique. Écrite pour un journal
littéraire, elle ne sera finalement pas publiée mais saisie par la Guépéou en
1926 en même temps que des cahiers du
journal intime de l’écrivain. Elle ne paraîtra en URSS qu’en 1987.

1926 : Boulgakov publie les Carnets ou Récits d’un jeune médecin,
inspirés de sa propre expérience. Le protagoniste, brillant étudiant de
vingt-quatre ans fraîchement diplômé de médecine, écope, à l’hiver 1917, de la direction d’un hôpital de
la rase campagne russe, dans la
province de Smolensk. Très peu sûr de lui, ses connaissances livresques se
trouvent confrontés à la réalité du terrain, et Boulgakov de livrer des descriptions crues des diverses
opérations auxquelles il est confronté : accouchement difficile,
amputation, extraction dentaire, etc. Les récits se déclinent en ce qui
ressemble à de petites nouvelles qui forment comme un journal intime. Le jeune médecin se trouve également confronté à la
syphilis qu’ont contractée les hommes partis au front et dont ils ignorent
tout. De manière générale, il doit lutter, en plus des maladies, contre nombre
de croyances absurdes. Les
mentalités paysannes superstitieuses et la quasi-absence d’indications
temporelles laissent penser que les mêmes événements auraient pu se passer de
la même façon plusieurs décennies plus tôt. On se trouve en effet loin de toute
ville, dans une région marquée par l’inertie où des mœurs d’un autre âge sont
restées très vivaces. Et le jeune praticien de combattre l’obscurantisme et la roublardise
de ses patients, alors qu’il se trouve en outre confronté à la solitude ; les tempêtes de neige,
fréquentes, isolent, et les loups rôdent. L’écrivain livre ici des récits très
précis, marqués par son sens aigu de l’observation,
un humour constant, mais aussi un
regard profondément humain.

Cette année-là Boulgakov a des démêlés avec le milieu du théâtre et de la critique
à l’occasion de sa tentative d’adapter sur
scène son roman La Garde Blanche sous le titre Les Jours des Tourbine.
Il doit faire face aux critiques venant de la gauche et malgré un grand succès public la pièce sera
interdite. Elle lui vaut cependant la notoriété et la Guépéou ne manque pas de l’interroger
sur ses œuvres qui ne présentent pas une vision positive de la vie soviétique.
Malgré l’opposition de la gauche, de
jaloux et de Maïakovski notamment, Boulgakov connaîtra deux autres succès au
théâtre avec L’Appartement de Zoïka en
1926, satire de la Nouvelle économie politique ; et L’Île pourpre en 1928, satire de la censure et des
dramaturges qui œuvrent pour la propagande.

1927 : La nouvelle Morphine prend la forme d’un journal
tenu par Poliakov, un jeune médecin affecté à une clinique rurale où il sombre progressivement dans la toxicomanie. En effet, il est atteint
d’un mal qu’il ne nomme pas et seule la morphine lui apporte un soulagement. Il
décrit toutes les étapes qu’il traverse : l’illusion de la maîtrise, puis
les épisodes de manque, de plus en
plus violents, la détresse, la folie, jusqu’aux pensées suicidaires. Le
récit est ultraréaliste ;
Boulgakov s’est inspiré d’un épisode de morphinomanie
qu’il a lui-même connu, jeune médecin, en 1917-1918. Elle est parue dans la
revue Meditsinkii Rabotnik (Le Travailleur Médical). En 1930,
Boulgakov, désespéré de voir ses pièces interdites, écrit une longue lettre au
gouvernement pour obtenir un poste dans le milieu théâtral. Il obtient, suite à
un appel téléphonique qu’il reçoit de Staline, un poste d’assistant-metteur en scène au Théâtre
d’art
. Il avait demandé plusieurs fois à émigrer comme Zamiatine à la même
époque, qui y parvient en 1931, mais Staline parvient à s’attacher Boulgakov en
permettant la reprise des Jours
de Tourbine
et avec de fausses promesses. Il s’essaie d’abord à la mise
en scène d’une adaptation des Âmes
mortes
de Gogol, qui ne sera
jouée qu’en 1932 après objections du Théâtre, modifications et refonte. Il
adaptera ensuite Don Quichotte.

1933 : Boulgakov achève Le Roman de monsieur de Molière,
biographie romancée et hommage à un dramaturge qu’il admirait, qui ne connaîtra
pas de publication de son vivant. C’est Gorki, son protecteur jusqu’à cette année-là, qui la lui avait commandée ;
il la jugea toutefois impubliable. L’œuvre retrace le parcours de l’auteur
français d’une façon très vivante : sa naissance, sa famille, ses études,
la formation de l’Illustre Théâtre, le passage de la troupe du tragique à la
comédie, les débuts d’écrivains de Molière, la course aux cachets et à la
faveur des grands, la conquête du public provincial puis de l’aristocratie, ses
relations avec Madeleine et Armande Béjart, ses démêlés avec l’Église, les
dévots, et tous ceux dont il a mis en lumière les ridicules. L’œuvre ne sera
publiée qu’en 1962. En 1934-1935, Boulgakov rédige une pièce historique sur les derniers jours
d’Alexandre Pouchkine, où son aîné
n’apparaît pas, et dont la première n’aura lieu qu’en 1943. En 1936, sa Cabale de dévots, qui
devient Molière, pièce évoquant les rapports entre le pouvoir et l’artiste,
est enfin jouée après sept ans de refontes et de répétitions, mais elle est
retirée de l’affiche à l’issue de sept représentations seulement. Entre 1936 et
1939, Boulgakov écrit quatre livrets
d’opéra
pour le Bolchoï. Il
livre aussi plusieurs traductions de
Molière
.

1938 : Boulgakov termine son roman Le Maître et Marguerite – qu’il
corrigera toutefois jusqu’à sa mort – à l’issue d’une genèse compliquée ; l’écrivain accablé par la censure et les
attaques de la critique officielle en avait en effet détruit en 1930 une
première version. L’écrivain juxtapose
dans ce roman les périodes, à deux
mille ans d’intervalle. L’action principale se déroule dans les années 1920 ou
1930 à Moscou – la datation n’est pas claire – et concerne en premier lieu une
rencontre entre deux écrivains et le Diable,
qui se présente sous les traits d’un professeur.
Celui-ci prédit la mort de l’un d’eux, elle advient, et Ivan, le poète qui a
été témoin de ce prodige, va dès lors entamer une course-poursuite à travers
Moscou avec ce Diable flanqué d’un gros chat noir volubile. Après avoir engendré
un scandale dans un restaurant, Ivan est interné et rencontre le Maître, autre patient
de la clinique psychiatrique, lequel a une liaison secrète avec une certaine
Marguerite – qui passera par la suite un pacte avec le diable pour sauver son
amant. Le Maître est l’auteur d’un roman
sur Ponce Pilat
e, qu’il croyait avoir détruit mais que le diable fera
réapparaître. Or, dès le début du roman, celui-ci avait raconté, auprès des
deux écrivains, cette deuxième histoire, écrite par le Maître, qui est celle du
procès de Jésus Christ, sous la forme d’un récit historique et psychologique qui
passe par le regard du procurateur, point de vue moderne qu’avait déjà adopté Anatole
France. Ces chapitres antiques émanent,
dans le roman de Boulgakov, de plusieurs
sources différentes
, procédé qui donne à cette œuvre du Maître les
apparences d’un évangile apocryphe.
Le texte du Maître est cependant dépourvu de surnaturel – pas de résurrection
du Christ –, et le merveilleux est déporté dans le quotidien moscovite, où les
prodiges du diable, comme les disparitions mystérieuses dont il est l’auteur, parodient les agissements du pouvoir
soviétique
ou la symbolique
chrétienne
. Les diableries qui se multiplient ainsi dans la ville
déstabilisent les bureaucrates et les représentants de la culture officielle,
ridiculisés. Boulgakov, comme son maître Hoffmann, juxtapose ainsi les époques
avec virtuosité, alterne des passages graves
et cocasses, livrant un roman hautement
satirique, grandement moderne, devenu une œuvre
culte
qui ne paraîtra cependant qu’en 1966-1967
dans la revue Movska. Elle fera
l’objet de plusieurs adaptations, sur scène comme à l’écran.

1940 : Mikhaïl Boulgakov meurt à quarante-huit
ans à Moscou de néphrosclérose, une maladie des reins qui avait emporté son
père au même âge. Devenu aveugle, il a dicté à sa troisième femme des
corrections à apporter à son œuvre maîtresse jusqu’à un mois avant son décès.
Il laisse à la postérité une œuvre représentant la société soviétique des années
1918-1940
sous tous ses aspects, exposant la misère qui sévit, la promiscuité
des logements communautaires,
dénonçant ces écrivains, apparatchiks de
la culture
, qui l’ont tant décrié et qui s’adonnent, pour le gouvernement, à
une littérature obéissant à l’esthétique du réalisme socialiste. Cette œuvre
ouverte à tous les horizons de la pensée, largement humoristique et satirique,
tend ainsi à démonter les systèmes à prétention universelle et à
dénoncer les méfaits de la pensée unique.

 

 

« –
Vos certificats, citoyens, dit la citoyenne.

– De
grâce, voilà qui est ridicule, à la fin ! dit Koroviev qui ne désarmait pas. Un
écrivain ne se définit pas du tout par un certificat, mais par ce qu’il écrit.
Que savez-vous des projets qui se pressent en foule dans ma tête ? Ou dans
cette tête-là ?

Il montra
la tête de Béhémoth, et celui-ci ôta aussitôt sa casquette, afin que la
citoyenne, sans doute, puisse mieux l’examiner. »

 

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, 1928-1940

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