Le petit prince

par

Un conte, deux lectorats

« J’aurais aimé commencer cette histoire à la façon des contes de fées. » C’est ainsi qu’Antoine de Saint-Exupéry évoque son œuvre, Le Petit Prince. Si le début ne correspond pas à ses attentes, ce récit n’en demeure par moins un conte. Un conte, dans son sens strict, se définit comme un récit imaginaire, généralement court. Ce genre littéraire revêt des caractéristiques spécifiques aussi bien dans la composition des personnages (enfant, créatures fantastiques, prince, roi, etc.) et la structure du récit (schéma narratif) que dans l’insertion d’une dimension merveilleuse (animaux qui parlent, peu ou pas de notion de temps, de lieu, etc.) dans le récit. Le Petit Prince satisfait à la majorité de ces critères, ce qui permet de le classer dans la catégorie des contes. Cependant, le genre est habilement détourné pour convenir aussi bien à l’enfant qu’à l’adulte, qui est le véritable destinataire de l’œuvre. On note ainsi l’absence d’équivalents du « il était une fois » et du « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », formules classiques des contes contemporains, qui trahit la différence entre l’œuvre d’A. de Saint-Exupéry et un conte de Perrault ou Andersen.

Mais l’œuvre peut néanmoins évoquer le conte pour enfants, par exemple de par la présence d’un vocabulaire épuré – « J’ai ainsi eu, au cours de ma vie, des tas de contacts avec des tas de gens sérieux. J’ai beaucoup vécu chez les grandes personnes » – et de nombreux dessins. Le vocabulaire utilisé place Saint-Exupéry à la hauteur de son jeune lecteur ; il emploie des périphrases simples comme « grandes personnes » pour « adultes », et des expressions peu courantes en littérature comme « des tas de ». Quant aux dessins qui illustrent le récit, ils sont enfantins, colorés ou en noir et blanc, et accompagnent l’histoire ou la complètent, selon le désir qu’a l’auteur de partager ses expériences et impressions avec le lecteur. Ils permettent également de créer un mode de partage particulier entre le narrateur et l’enfant, notamment par la transmission du dessin de l’éléphant dans un boa qui sert de préludes aux aventures de nos héros.

À travers l’histoire du Petit Prince, l’auteur cherche à donner à son récit une dimension esthétique particulière, aussi bien sensitive que littéraire. En effet, si les dessins habillent l’œuvre de Saint-Exupéry, les mots jouent également un rôle capital dans cette recherche de beauté. L’auteur utilise des champs lexicaux variés mais avec des thématiques récurrentes comme l’onirisme – « rêverie », « contemplation », « imaginez » – ou encore la beauté – « belle », « majestueux ». Il se sert également des mots pour faire appel aux sens du lecteur en sollicitant notamment son ouïe – « grelot », « du chant de la poulie », « la musique de la messe de minuit » – et sa vue à travers les illustrations et les images qu’il dépeint.

Ce récit de Saint-Exupéry tranche donc avec ses autres œuvres, qui avaient reçu un accueil très enthousiaste et étaient décrites comme « la plus grande réponse que les démocraties aient trouvée à Mein Kampf », selon une formule du rédacteur en chef de The Atlantic à l’époque. Pourtant, derrière son aspect de livre pour enfants, Le Petit Prince cache une symbolique très forte, et acquiert sous un certain angle un statut de conte philosophique et poétique.

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