Le Roi des aulnes

par

Inversion et ambiguïté

Nous avons vu que l’utilisation de la figure mythique de l’ogre faite par Tournier a pour but de dresser le portrait d’une époque durant lesquelles les valeurs humaines, les buts recherchés semblaient aussi invraisemblables, bestiaux et défiant autant l’imagination qu’un monstre imaginaire, celui qui hante les cauchemars des enfants de chaque génération. Cependant, cet ogre est, en la personne d’Abel, un monstre duel. Celui-ci met en place un principe d’inversion que nous retrouverons tout le long du roman, nous montrant que la limite entre bien et mal, entre valeurs de pureté et d’horreur, est bien floue lorsque ces éléments s’incarnent tous en un même homme.

Ainsi, le personnage d’Abel lui-même porte son lot de contradictions, tout d’abord par l’onomastique. Son prénom, d’origine biblique, correspond au personnage aimé de Dieu et détenteur de toute sa confiance, travailleur de la terre sans le sou, tué par la jalousie de son frère Caïn. Abel est donc l’innocence même, la toute première victime du mal que le monde ait jamais connu. Ainsi, cette innocence initiale entre en conflit avec le personnage de Tiffauges, lequel nom réfère à un maréchal français du Moyen Âge, versé dans l’alchimie et ayant commis des crimes affreux sur des enfants. Le personnage principal porte donc un nom et un prénom à programme, dont le rapprochement oxymorique crée la confusion dans son identité même.

De plus, Tournier brouille encore plus la limite en utilisant le lecteur comme confident de l’ogre Tiffauges. En effet, celui-ci s’adresse directement au lecteur par le biais du journal intime, racontant ses penchants pour les enfants sans pudeur et incluant directement le lecteur dans la confidence. Il crée ainsi une entente implicite, subtile, entre ogre et lecteur, qui laisse ce dernier tout connaître de la pensée d’Abel, de qui il va involontairement sa rapprocher.

De plus, l’inversion prend tout son sens lors de la chute de l’Allemagne nazie. Abel comprend alors que la pureté que recherchent les Allemands n’est que l’inversion de l’innocence à laquelle il croit. Il tend donc à vouloir réparer cette antithèse qui depuis le début a mis le lecteur dans le doute. Tournier décrit cette opposition comme étant « l’inversion maligne de l’innocence ». Aussi, il nous force à remettre en question la réalité de la frontière entre bien et mal, et à peser la fragilité de ce à quoi peuvent tenir les valeurs.

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