Le Roi des aulnes

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La figure de l’ogre

Tout au long du roman, Abel se livre à une véritable métamorphose. C’est à travers une très longue métaphore filée que Tournier nous décrit le changement progressif du garçon malingre en monstre sauvage. Dès le départ, Abel Tiffauges mène une vie retirée, possédant des habitudes de vie plutôt atypiques : il se nourrit exclusivement de viande crue et de lait, éléments rappelant à la foi le prédateur carnassier, mais également l’enfant devant se procurer un apport élevé en calcium. Ainsi, Abel semble dès le départ présenter les signes avant-coureurs d’un tempérament à la foi redoutable, mais ayant également trait à l’enfance, l’adorant et la menaçant à la fois, par son désir de la posséder.

Il fait un jour la découverte de cette passion pour l’enfance lorsqu’il relève un enfant venant de tomber à terre. Il lui semble alors, à l’instar de Saint-Christophe, le saint patron de son ancien pensionnat, avoir la vocation de « porte-enfant ». Sentir leur contact, leur odeur, les entendre rire et s’imprégner finalement de ce qu’ils sont en les portant et en collectionnant des éléments les lui rappelant, voilà ce qui commence le parcours ogresque d’Abel.

Son physique contribue également à interpeler le lecteur. Haut d’un mètre quatre-vingt-onze, pesant plus de cent-dix kilos, il entretient cette image d’homme qui porte, mais qui fait également fuir. L’accélération du processus a lieu lors de sa déportation en Allemagne. Son acharnement au travail, son caractère docile lui attirent les faveurs des dirigeants nazis, mais ce qui l’attire avant tout reste l’hiver allemand, sa rudesse, son hostilité. Il devient rapidement hirsute, son physique évoquant de plus en plus celui d’un ogre ; on le retranche dans une petite maisonnette où il obtient l’équivalent d’un statut de garde-chasse, sur le domaine de l’officier Goering. Ainsi, le Français au prénom juif déporté devient affectionné des nazis, régnant sur son territoire plein de gibier, confondant humains et animaux à abattre. Goering organise de sanglantes curées auxquelles il participe, de véritables bains de sang qui excitent encore davantage la figure d’ogre qu’il incarne. Ici, l’Allemand également est représenté comme une bête féroce, régnant sur son cheptel à la faveur d’une sombre aura négative, d’un pouvoir bestial et immense.

Finalement, on consacre son statut monstrueux en le nommant « l’Ogre de Kaltenborn », spécialisé dans le rapt de jeunes enfants afin de les former à la pensée hitlérienne. Ceci lui semble être l’aboutissement d’un long processus dans lequel il se complaît. Il monte un cheval noir, « un hongre noir gigantesque, bosselé de muscles » nommé Barbe-Bleue, et terrifie les populations, courant après de jeunes garçons, sa meute de chiens sur les talons.

La figure de l’ogre est donc omniprésente dans le récit. Abel l’incarne de deux manières : au début et à la toute fin, avec l’épisode d’Ephraïm, c’est un ogre surprotecteur et possessif qu’il incarne, du type de l’ogresse du conte de Hansel et Gretel qui engraisse ses proies en les gardant dans ses resserres. La montée de la pensée nazie chez Abel représente l’autre facette de l’ogre, davantage perçu comme un Barbe-Bleue mais capturant ici des enfants pour les envoyer au front contre leur gré.

C’est donc, par l’intermédiaire d’Abel, tout le régime nazi qui est personnifié à travers cette figure de l’ogre, voleur d’enfants, déchireur de vies, éleveur de viande fraîche à livrer au couperet, et finalement acteur de sa propre destruction de par son trop grand appétit.

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