Le Temps retrouvé

par

Le temps et l'écriture : Immortaliser le vécu

Le narrateur veut également se lancer dans la rédaction d'un roman, afin d'immortaliser tout ce qu'il voit. Cependant, il passe une bonne partie du roman incapable d'écrire quoi que ce soit, il n'a aucune inspiration. Lisant un article du Journal des Goncourt : ''Je résolus de laisser provisoirement de côté les objections qu'avaient pu faire naître en moi contre la littérature ces pages des Goncourt '', il se sent vide de toute inspiration. Puis un jour, il prend conscience, lors d'une matinée mondaine chez Mme de Guernantes de l'effet du temps sur lui et sur les convives, faisant tous partie de la haute société : ils vieillissent et il vieillit '' transformation '' , '' invraisemblable '' mais encore '' dévastations '', '' vieux maréchal ventripotent '' ou '' reconstructions '' comparant la jeunesse à la flèche, la vieillesse à un dôme, il se doit de transcender un peu le temps par l'écriture, à la manière de l'auteur qui ainsi met en abyme son rôle d'écrivain. Ce sera l'art et l'écriture qui lui permettront de vivre une vraie vie, d'échapper à toutes les futilités mondaines et de s'extraire de sa condition pour ressusciter sa mémoire.

Le narrateur estime par ailleurs que chacun possède une part d'art, une œuvre en soi et qu'il est bon de laisser s'exprimer cette part intérieure et de communiquer avec sa conscience : « La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial. »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le temps et l'écriture : Immortaliser le vécu >